Les cinq défis qui attendent les stations de ski françaises, à l’aube de la réouverture

ENJEUX. Après une année blanche, dont les conséquences économiques se chiffrent en milliards de la montagne française se réunissent ce vendredi à Paris. Objectif : donner collectivement le coup d’envoi d’une saison d'hiver, qu’ils espèrent tous "au moins aussi bonne" que 2019 et placée sous le signe des "retrouvailles" avec le public domestique, mais aussi étranger. Avec un protocole d'accord désormais négocié avec l'Etat qui leur permet de ses projeter, malgré une saison qui sera scrutée de près.

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« Quand on prive la population mondiale de quelque chose, on augmente finalement son désir et sa volonté de le retrouver », croit Jean-Luc Boch (France Montagnes, ANMSMS), qui espère que la montagne retrouvera dès cette année « entre 60 et 80% » de ses touristes internationaux.
« Quand on prive la population mondiale de quelque chose, on augmente finalement son désir et sa volonté de le retrouver », croit Jean-Luc Boch (France Montagnes, ANMSMS), qui espère que la montagne retrouvera dès cette année « entre 60 et 80% » de ses touristes internationaux. (Crédits : Licence CC0)

Faire front une nouvelle fois, mais désormais à l'occasion de la réouverture. Ce vendredi, l'ensemble des stations françaises et des branches professionnelles de la montagne se sont données rendez-vous ce vendredi, autour de l'association nationale de promotion de la montagne (France Montagnes), au coeur de la Tour Eiffel à Paris. Un lieu symbolique, visant à donner le coup d'envoi de la saison d'hiver, dont le démarrage officiel est acté pour début décembre.

A l'aube de ce grand rendez-vous, dont les stations avaient été privées l'an dernier, les voyants semblent désormais au vert. Malgré la reprise épidémique observée au sein de plusieurs pays européens, les acteurs de la montagne enregistrent des taux de réservations jugés bons, voire même légèrement supérieurs à ceux de l'hiver 2019, une année pourtant déjà placée sous le signe du record.

Espérant acter des "retrouvailles" tant attendues avec leur public, les stations posent les derniers jalons d'une réouvertures des pistes, pour une saison dont les enjeux économiques seront scrutés de près.

Etape n°1 : des conditions sanitaires connues et validées de tous

Il s'agit du principal élément qui avait péché l'an dernier, et que les acteurs de la montagne ne comptaient pas voir se reproduire. Au cours des dernières semaines, les professionnels du secteur ont réactivé les discussions avec le sommet de l'Etat, afin de s'entendre sur les conditions d'ouverture pour la saison à venir.

Résultat ? Après de premières déclarations jugées rassurantes par le Secrétaire d'Etat au Tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne, et une dizaine d'allers-retours (et autant de versions d'un protocole d'accord) avec les services de l'Etat, les stations de sports d'hiver connaissent désormais les grandes lignes du protocole de réouverture.

Celui-ci comprend l'obligation du port du masque sur les remontées mécaniques, et pour l'heure, l'absence du pass sanitaire sur les pistes, sauf en cas de remontée du taux d'incidence au-dessus du seuil des 200 cas pour 100.000 habitants.

Une décision saluée désormais par l'ensemble des professionnels, qui affichaient tous un besoin de visibilité. « La montagne est le seul secteur en France à avoir travaillé au cours des dernières semaines sur un protocole sanitaire aussi renforcé, qui est le fruit d'échanges constructifs entre la profession et l'Etat », souligne Jean-Luc Boch, président de France Montagnes et de l'Association Nationale des Maires des Stations de Montagne (ANMSM).

« Désormais, on sait à quoi s'attendre, l'important était de définir les règles du jeu et de rassurer», souligne Eric Brèche, président du Syndicat National des Moniteurs du Ski Français (SNMSF).

Avec entre les lignes, un fort enjeu de sécuriser le premier "round" de réservations des vacances de Noël et du jour de l'an, qui pèsent lourd dans la balance de la saison d'hiver (jusqu'à 25% de l'activité, estimée à près de 11 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel au total).

Jusqu'ici, très légèrement en dessous de l'hiver 2019, dont le démarrage avait été jugé « exceptionnel », le taux de réservations est désormais remonté à 43% pour les vacances de Noël à date, contre 45% il y a deux ans à la même période. Du côté de la place de marché mise sur pied par l'Ecole français du ski (ESF), on enregistre même un taux de réservations « légèrement supérieur de 5 a 8% par rapport à l'automne 2019 ».

Avec un constat unanime chez ces professionnels : le port du masque,  entré « de fait » dans les mœurs, ne devrait pas peser trop lourd dans la décision d'aller passer des vacances au ski.

Acte 2 : le recrutement des saisonniers, encore en cours

Autre sujet prioritaire avant de pouvoir rouvrir les portes des stations : le recrutement des saisonniers. Chaque année, ce sont ainsi près de 140.000 contrats saisonniers qui sont proposés au sein de la montagne française (selon le dernier décompte de l'INSEE évalué sur les années de référence 2014-2015), au sein d'une large variété de postes : pisteurs, dameurs, employés de remontées mécaniques, moniteurs de ski, vendeurs et gérants de commerces, réceptionnistes, restaurateurs, cuisiniers, etc.

Et comme dans tous les domaines, ces effectifs ont connu cette année une plus forte érosion que d'habitude. « Les CV arrivaient jusqu'ici au compte-goutte », reconnaît Jean-Luc Boch, rappelant que la crise sanitaire a réorienté les projets de vie de certains salariés vers d'autres aspirations, « en montagne, comme ailleurs ».

Résultat : à quelques semaines de l'ouverture, plusieurs branches sont encore en cours d'ajustement de leurs effectifs, notamment dans l'hôtellerie-restauration, où des tensions demeurent plus fortes.

Du côté des remontées mécaniques, le président de DSF Alexandre Maulin l'affirme : « on se trouve aujourd'hui dans la dernière ligne droite. On a effectivement un peu de retard par rapport aux années précédentes, mais nous sommes en train de le rattraper. Nous restons globalement moins concernés que d'autres branches, car nous avions déjà mis en place une politique de fidélisation des saisonniers assez forte depuis plusieurs années ».

Même chose du côté des écoles de ski, où les contingents se sont remplis moins vite que d'habitude, même si d'un autre côté, près de 450 nouveaux moniteurs sortent de l'école chaque année. « Les recrutements se poursuivent jusqu'au 15 décembre prochain », note Eric Brèche, à la tête de l'ESF, une structure qui emploie elle-même chaque année 17.000 moniteurs et 2.500 salariés au sein de ses services administratifs.

« Du côté des moniteurs, l'un de nos défis reste de pouvoir répondre à des pics d'activité, observés chaque année, lors des vacances de Noël et de février », note-t-il.

Touristes étrangers : de l'œil à nos voisins, mais aussi Outre-Atlantique ?

Et pour la saison 2021-2022 tout particulièrement, la question des touristes étrangers, qui alimentaient depuis plusieurs années le tourisme des sports d'hiver français, et plus particulièrement celui des Alpes, pouvait faire craindre le pire. Les barrières aux déplacements ne sont pas encore entièrement levées au grand export, la gestion des pass sanitaires diffère en fonction des pays, alors que l'épidémie de Covid-19 repart même à la hausse dans plusieurs pays, dont l'Allemagne ou l'Autriche.

Habituellement, la clientèle étrangère représente jusqu'à un quart des 52,8 millions de visites moyennes enregistrées à chaque saison d'hiver au sein des domaines skiables français. Les pays alpins en Europe (France comprise) captent eux-mêmes près de 43 % du vivier mondial de skieurs, alors qu'ils ne représentent que 16 % du total des pratiquants.

"Aucune autre région n'a une proportion aussi élevée de visiteurs étrangers", rappelait ainsi le consultant suisse Laurent Vanat, spécialisé dans l'économie de la montagne, lors de la publication de son dernier rapport.

Pas de quoi inquiéter cependant les stations, qui misent désormais sur la visibilité offerte par le nouveau protocole sanitaire discuté avec le gouvernement, mais aussi, sur le fort taux de vaccination des Français (plus de 80% de la population aurait aujourd'hui complété son schéma vaccinal), afin d'espérer séduire à nouveau les touristes étrangers plus rapidement que prévu.

A commencer par ses voisins européens, et notamment britanniques, qui représentent jusqu'à un tiers des skieurs étrangers, suivis des belges et néerlandais. « Les contraintes du Brexit constitueront cependant une double peine, vis-à-vis de nos voisins britanniques, qui ne font plus partie de l'Union Européenne, même si l'on observe déjà qu'ils ont conservé leur appétence pour la neige », pointe Jean-Luc Boch.

Un travail de coordination a d'ailleurs été mené avec les autorités françaises, afin que des contrôles puissent être conduits directement à la sortie des Eurostars, dans les gares d'arrivées, par les services de douanes afin de simplifier l'arrivée des touristes.

L'incertitude demeure néanmoins vis-à-vis de la clientèle chinoise et surtout russe, qui occupait de fortes positions dans certaines vallées, en Tarentaise (Savoie). A contrario, des pays comme le Brésil ont déjà réservé massivement, puisque près de 25.000 ressortissants brésiliens sont attendus cet hiver, notamment auprès de structures comme le Club Med.

« Quand on prive la population mondiale de quelque chose, on augmente finalement son désir et sa volonté de le retrouver », croit cependant Jean-Luc Boch, qui espère que la montagne retrouvera dès cette année « entre 60 et 80% » de ses touristes internationaux.

L'autre objectif : transformer l'essai et faire skier les Français

Plusieurs l'études l'ont déjà pointé : les Français disposent de plusieurs grands massifs d'envergure mondiale, mais il sont seulement 8% en moyenne à pratiquer le ski.

France Montagnes le revendique d'ailleurs avec simplicité, mais aussi sous forme d'injonction, à travers son nouveau slogan « Cet hiver, je skie ». Car l'ambition, à travers sa nouvelle campagne médiatique, lancée depuis plusieurs semaines déjà au sein des différents médias et affichages publicitaires, est bel et bien de rappeler le ski au bon souvenir de ses adeptes, mais aussi, de susciter l'envie des non-initiés.

Pour cela, les professionnels comptent à la fois sur la « frustration » générée par cette saison blanche, mais aussi sur des efforts accrus pour cibler à nouveau une clientèle plus jeune, à travers notamment le redéploiement de classes de neige, en parallèle à des offres familles, poussées par les stations et les tours opérators et qui s'appuient de plus en plus sur des pass multi-activités.

L'ESF a aussi déployé depuis un an et demi son propre fond de dotation, doté de 200.000 euros et destiné à s'appuyer sur des partenaires privés, afin de soutenir le développement de classes de neige en montagne. « Cette crise nous a montré à quel point il est nécessaire d'investir chaque année dans l'économie de montagne et le renouvellement des jeunes, ce qui avait peut-être été fait un peu moins auparavant », rapporte Eric Brèche.

Chapitre 5 : face aux impacts économiques, des indicateurs à redresser

On le sait, la saison blanche a enfin fortement impacté les finances des acteurs de la montagne, mais également des collectivités concernées ainsi que des vallées, où ruisselle l'activité économique.

Cependant, les différentes mesures d'aides ainsi que le plan Avenir Montagnes mis en place par l'Etat, et plus largement les plans régionaux impulsés par les collectivités locales comme la Région Auvergne Rhône-Alpes, auront permis à l'écosystème montagnard de traverser l'hiver dernier, et de se remettre en selle pour affronter la nouvelle saison à venir.

Objectif désormais pour la France : tenir son rang mondial avec ses 50 millions de journées skieurs annuelles et conserver sa position au sein du top 3 des destinations ski à l'échelle internationale (aux côtés de l'Autriche et des Etats-Unis), confirmées jusqu'ici par le dernier rapport (International Report on Snow & Mountain Tourism).

Côté investissements, les professionnels s'accordent pour dire que les 400 millions d'euros, injectés chaque année, afin d'entretenir et de moderniser les infrastructures de montagne ne sont pas directement menacés pour l'instant.

Malgré des phénomènes de décalage de certains projets, les dossiers structurants demeurent à l'agenda -on le voit d'ailleurs avec la livraison de plusieurs projets d'hébergement et hôtellerie, qui ont suivi leur course et s'apprêtent à être livrés cet hiver-.

Vers la transition d'un modèle

Mais une chose est certaine : cette nouvelle saison sera déterminante à plus d'un titre. D'abord, pour assurer la pérennité des investissements sur le long terme, mais aussi pour mener la transition écologique et la transition d'un modèle vers un tourisme plus quatre saisons.

Car si ce dernier champs est bien ciblé par le nouveau plan Avenir Montagnes, on imagine mal comment les acteurs de la montagne pourraient financer de nouveaux projets de mobilité ou de transition énergétique sans s'appuyer sur une reprise franche de leur activité. Ils ont déjà répété à maintes reprises que "le ski ne fait pas tout, mais que sans le ski, on ne fait rien".

Il y a quelques semaines, le vice-président de l'association Mountain Wilderness (MW), Fredi Meignan, reconnaissait lui-même :

"Historiquement, il existait des conceptions différentes, entre une montagne lourdement aménagée et une montagne préservée : des divergences demeurent, mais face aux crises qui s'accélèrent, il existait aussi un vrai enjeu de confronter nos points de vue, et de cheminer ensemble pour trouver une route".

 La ligne de crête sera donc étroite, et cette saison pourrait bien en constituer le premier jalon.

Il sera aussi question de la survie, à plus long terme, de l'ensemble des acteurs nécessaires au fonctionnement de l'économie de montagne, y compris des médecins et professionnels de santé (pharmaciens, radiologues, etc) installés en altitude. Alors que le plan blanc a été déclenché récemment dans les hôpitaux situés aux portes des Alpes, non pas en raison du Covid mais du manque de soignants, la menace sanitaire pourrait-elle prendre une autre forme ?

Jean-Luc Boch estime qu'il ne faut pas "se tromper de combat" : « Une grande partie des accidentés du ski sont pris en charge, en premier lieu, par les médecins et structures d'altitude. On ne peut pas faire porter la question du manque d'effectifs dans les hôpitaux à la montagne, tout comme celle du changement climatique. Le vrai problème serait plutôt que ces ressources spécialisées soient obligées de quitter leur poste, du fait du manque d'activité en stations ».

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Commentaires 4
à écrit le 20/11/2021 à 13:57
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Le ski, le vrai c'est aux USA. Les Appalaches,,essayez, vous serez degoute des stations francaises avec ses queues aux remontees et autres telepheriques. Un air pur, des restos a la pointe, un accueil au top et surtout pas le moindre franchouilard a ...

le 21/11/2021 à 14:18
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C’est sur que tout le monde a les moyens d’aller skier dans les Appalaches.

à écrit le 19/11/2021 à 17:00
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« La montagne est le seul secteur en France à avoir travaillé au cours des dernières semaines sur un protocole sanitaire aussi renforcé" Pour finir avec une obligation du port du masque sur les remontées mécaniques et l'absence du pass sanitaire s...

à écrit le 19/11/2021 à 11:26
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La montagne est surexploitee, le manque de neige met les stations en péril, les infrastructures coûtent une fortune, ce qui se répercute sur les prix. Le modèle est obsolète.

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