Pourquoi la guerre en Ukraine percutera (aussi) l’économie en Auvergne Rhône-Alpes

Alors que la guerre en Ukraine a bouleversé la donne sur la scène internationale et fait toujours l’objet d’un intense rapport de forces entre la Russie et la communauté internationale, la région Auvergne Rhône-Alpes ne sera pas épargnée non plus par les conséquences économiques de ce conflit. Car même si l’Ukraine et la Russie ne sont pas situées dans le haut du tableau des partenariats à l'export développés par les entreprises régionales, ces deux pays n’en constituent pas moins des territoires où transitent des flux stratégiques pour la première région industrielle française.

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« Il ne faut pas oublier non plus la question des terres rares, puisque l'Ukraine est notamment l'un des principaux pays producteurs qui entrent dans la composition des batteries et des véhicules électriques, à l'heure où l'industrie automobile est déjà impactée par la pénurie de composants électroniques », met en garde François Turcas, président de la CPME du Rhône et consul honoraire de Russie.
« Il ne faut pas oublier non plus la question des terres rares, puisque l'Ukraine est notamment l'un des principaux pays producteurs qui entrent dans la composition des batteries et des véhicules électriques, à l'heure où l'industrie automobile est déjà impactée par la pénurie de composants électroniques », met en garde François Turcas, président de la CPME du Rhône et consul honoraire de Russie. (Crédits : VALENTYN OGIRENKO)

Moins d'une semaine après le démarrage de ce que l'on qualifie désormais de « guerre totale » entre la Russie et l'Ukraine, qui résiste toujours face aux attaques malgré le départ de près de 400.000 réfugiés qui ont fui vers l'Ouest, ce nouveau conflit majeur du XXIe siècle laisse d'ores et déjà présager des conséquences à la fois sanitaires, économiques et géopolitiques qui iront bien au-delà des frontières de ces deux pays.

Y compris jusqu'en Auvergne Rhône-Alpes, première territoire industriel français et seconde région française en matière de PIB.

Car l'Union Européenne (UE) n'a pas caché que c'est en premier lieu sur le terrain des sanctions économiques qu'elle compte, pour tenter de mettre un grand coup de frein aux ambitions du Kremlin.

La riposte des 27 pays membres de l'UE, qui se veut à la fois sévère et franche, mais aussi graduée, comprend désormais notamment un gel des avoirs financiers russes et l'exclusion de certaines banques du pays du système de transaction international Swift, pèsera nécessairement sur les échanges économiques avec la Russie (même si ces sanctions excluent pour l'heure le commerce du gaz, nécessaire à l'Europe). Et ce, pour une durée qui demeure encore indéterminée et s'apprête même à être renforcée par un troisième paquet de mesures coercitives sur le plan économiques, attendues dans les prochaines 48 heures.

Vendredi déjà, de premiers effets se faisaient déjà ressentir sur la scène du tourisme, où les annulations ont commencé à tomber au sein des stations alpines les plus prisées de la clientèle russe, comme Courchevel ou Val d'Isère, dans la vallée de la Tarentaise.

Moins de 2% des exportations françaises, mais...

Et même si Moscou ne figure pas dans le top 5 des relations commerciales entretenues, sur l'échiquier mondial, par la France, il représente tout de même 1,3% % des exportations françaises, comme le précise, l'actuel président de la CPME du Rhône, François Turcas.

« Nous leur achetons pour 6 milliards d'euros de commandes et nous leur revendons près de 5 milliards, ce qui représente un déficit de la balance commerciale de l'ordre d'un milliard ». Celui qui endosse aujourd'hui « à titre bénévole », comme il le rappelle lui-même, les prérogatives de consul honoraire de la Russie depuis 2018 en Auvergne Rhône-Alpes, et qui comprennent notamment « le relais administratif pour les ressortissants », « l'expertise économique d'un territoire et la mise en relation avec les acteurs politiques, économiques et culturels », se trouve aujourd'hui placé au centre d'un conflit mondial, dans une proportion qu'il  « n'imaginait même pas ».

Et pour lui, pas de doute : face aux sanctions économiques discutées, et déjà en partie adoptées depuis ce vendredi par la communauté européenne, notamment sur le volet financier, il estime qu'il pourrait rapidement y avoir un « manque à gagner qu'il faudra gérer » pour les 500 à 700 entreprises françaises qui commercent avec la Russie et qui concentrent localement 200.000 emplois. Dont environ « 10 à 15% » sont situées en région Auvergne Rhône-Alpes, estime François Turcas.

Car on dénombre en effet 52 entreprises dont le siège se situe en Auvergne-Rhône-Alpes et qui ont fait le choix d'implanter une filiale en Russie (à travers un total de 72 implantations), selon les chiffres des CCI d'Auvergne-Rhône-Alpes. Mais c'est aussi plus largement 880 entreprises régionales qui exportaient jusqu'ici plus largement vers la Russie en 2021, et qui seront elles aussi touchées de plein fouet dans leurs échanges avec Moscou.

Une région qui commerce (elle aussi) avec la Russie... et l'Ukraine

A l'échelle régionale, la Russie était en effet le 21e pays client en 2020, ce qui représentait près de 1,1 % des exportations totales de la région. Avec, comme principaux biens exportés, les produits chimiques, parfums et cosmétiques qui arrivent en première position (22,6%), suivis des machines industrielles et agricoles et diverses (16,6%), puis des équipements électriques et ménagers (12,8%), des matériels de transport (9,5%) et des produits en caoutchouc, plastique ou minéraux (7,1%), selon les chiffres communiqués par les douanes.

Avec parmi ces entreprises, des laboratoires pharmaceutiques et industriels de l'agroalimentaire pour la fourniture d'engrais et de produits phytosanitaires pour les récoltes, mais aussi des industriels, comme le fabricant de robinetterie industrielle Tecofi, qui dispose d'une filiale à Moscou qui réalise 7 millions d'euros de chiffre d'affaires, ou encore du grenoblois Araymond et de l'industriel des télécabines Poma, qui disposent tous deux de filiales en Russie.

La santé, une filière dans laquelle Auvergne Rhône-Alpes occupe une place importante sur la scène nationale avec la présence de plusieurs grands laboratoires (Sanofi, Merk, Boehringher Ingelheim, BioMérieux, etc) est également une filière d'exportation qui échange habituellement avec la Russie, tandis que la filière de la défense régionale entretenait quant à elle déjà des relations avec l'Ukraine, comme le rappelait Ludovic Ouvry, président du Cluster Eden :

"Au sein du cluster, nous avons déjà 7 sociétés sur 100 qui déclarent réaliser plus de 5 % d'export avec ce pays", avant d'ajouter que "3 sociétés dépendent directement de sociétés ukrainiennes pour leurs briques technologiques, et notamment pour des capteurs, puisque l'Ukraine a, depuis Tchernobyl, développé des compétences poussées dans le domaine de la détection radiologique".

« Il ne faut pas oublier non plus la question des terres rares, puisque l'Ukraine est notamment l'un des principaux pays producteurs qui entrent dans la composition des batteries et des véhicules électriques, à l'heure où l'industrie automobile est déjà impactée par la pénurie de composants électroniques », ajoute François Turcas.

Du côté de l'import, les conséquences seraient à première vue, moindres, puisque la Russie était le 48e pays fournisseur d'Auvergne-Rhône-Alpes en 2020, ce qui représentait 0,2 % des importations totales de la région. Avec, sans surprise, les produits métallurgiques et métalliques qui arrivent en première ligne (28%), suivis des machines industrielles et agricoles (18%), du bois, papier et carton (17%), des produits en caoutchouc, plastique et minéraux (11%) ainsi que dans une moindre mesure des produits chimiques, parfums et cosmétiques (10%).

Un premier état des lieux attendu cette semaine

Mais il ne faut pas s'y méprendre : ces importations peuvent néanmoins s'avérer stratégiques pour la première région industrielle française.

Morane Rey-Huet, le nouveau président régional des Conseillers du commerce extérieur (CCE) en Auvergne-Rhône-Alpes (par ailleurs président de la startup lyonnaise Meersens, spécialisée dans l'intelligence environnementale) est déjà sur le pont, en vue de produire une synthèse de l'ensemble des entreprises et secteurs régionaux qui pourraient être impactés frontalement par cette crise.

En l'attente des premiers résultats, qui devraient être livrés dans le courant de la semaine à la Région Auvergne Rhône-Alpes et son président Laurent Wauquiez, qui dispose de la compétence économique à l'échelle du territoire, il tente de rassembler des éléments provenant de toutes parts : préfecture, agences économiques, CCI, services des douanes, etc.

« La crise ukrainienne va être un enjeu important, car il existe un certain nombre d'entreprises qui ont une activité avec la Russie ou l'Ukraine. Il s'agit d'entreprises industrielles essentiellement, avec une partie dédiée à la santé assez forte, mais également aux machines industrielles, qui vont servir à alimenter des usines de gaz, ainsi que toute leur tuyauterie, etc », reprend Morane Rey-Huet.

La filière du luxe française, qui dispose également d'ateliers de production en région Auvergne Rhône-Alpes avec les ateliers Hermès (à Sayat, dans le Puy-de-Dôme) et LVMH (avec la marque Louis Vuitton, qui vient d'ouvrir un nouvel atelier dans la Drôme) pourraient également subir cette nouvelle crise de plein fouet. « Les débouchés pour la filière de la soie pourraient être particulièrement impactés », note Morane Rey-Huet.

Une filière où la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui se pose comme la première région textile française avec 626 entreprises et 17.460 emplois, et plus précisément la région lyonnaise, dispose d'une longue tradition et d'une chaîne, allant de la conception à la distribution.

Des factures sur le point d'augmenter à nouveau ?

Après avoir grimpé au cours des derniers mois, le coût des matières premières serait lui aussi en passe de connaître une nouvelle flambée prochainement, ce qui aurait pour effet de pénaliser plus largement les entreprises régionales, et notamment industrielles électro-intensives.

« Ce sont non seulement les entreprises privées qui avaient établi des tarifs et des devis, mais également les collectivités, qui ont déjà budgété leurs achats publics, qui pourraient voir leur facture augmenter », prévient Morane Rey-Huet.

A ce sujet, le président du Cluster Eden et dirigeant de la société de fabrication de textiles et systèmes de protection individuelle Ouvry, Ludovic Ouvry, anticipe déjà à ce que « tous les fournisseurs qui viennent d'Allemagne, de Pologne, de Hongrie, ou de République tchèque et qui produisent des matières ayant besoin de beaucoup d'énergie, augmentent leurs prix au cours des quinze prochains jours. Cela va pénaliser en premier lieu l'aluminium, mais aussi le carbone, et plus largement la métallurgie, qui a besoin de beaucoup d'énergie pour faire fonctionner ces fours », estime-t-il.

L'une des interrogations demeurera de savoir à quel point les approvisionnements dans certains matériaux comme les terres rares, ou encore l'acier, produit à l'Est de l'Europe, pourraiennt également freiner la relance, avec une nouvelle croissance de l'économie française jusqu'ici prévue à 4% pour 2022, après un bond de 7% en 2021.

« Des difficultés pourrait survenir au sein de l'industrie, car il suffit parfois de l'absence d'un seul composant pour qu'une livraison d'une machine à un million d'euros ne soit pas possible », rappelle le président régional des CCE.

Une nouvelle crise qui pourrait mettre à nouveau en lumière la nécessité d'accélérer encore sur le chemin de la relocalisation industrielle souhaité, post-pandémie, par les pouvoirs publics, et déjà en partie alimenté par le plan d'investissement France 2030 ou des programme French Fab de Bpifrance. Même si une forme de "réalisme" est également pointée :

« L'idée n'est pas nécessairement d'aller jusqu'à réimplanter une usine de production d'acier en plein cœur de Lyon, mais de commencer par diversifier nos approvisionnements, là où d'autres pays comme la Chine, l'Australie, ou l'Amérique latine représentent aussi des solutions alternatives. Auvergne Rhône-Alpes devra se concentrer sur la création de valeur ajoutée au sein du processus de transformation », estime Morane Rey-Huet.

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