Alexandre Maulin (DSF) : "La montagne attend toujours de la visibilité"

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Selon Alexandre Maulin, les stations de ski auraient déjà enregistré près de 1,6 milliards d'euros de pertes mais réouvrir début janvier représenterait déjà un signe d'ouverture. Il faut désormais redonner de l'espoir aux gens et générer à nouveau des réservations, estime le président de DSF.
Selon Alexandre Maulin, les stations de ski auraient déjà enregistré près de 1,6 milliards d'euros de pertes mais "réouvrir début janvier représenterait déjà un signe d'ouverture. Il faut désormais redonner de l'espoir aux gens et générer à nouveau des réservations", estime le président de DSF. (Crédits : DR/Tiphaine Buccino)
INTERVIEW. Pourra-t-on dévaler les pistes en janvier ? Alors que le gouvernement français avait évoqué une possible réouverture des remontées mécaniques à compter du 7 janvier, le président de Domaines skiables de France (DSF), Alexandre Maulin, déplore toujours, en cette rentrée, un manque de visibilité de la part du gouvernement. Malgré les pertes abyssales qui se dessinent pour le secteur, il veut cependant encore croire à un démarrage de saison sous peu.

LA TRIBUNE AUVERGNE RHONE-ALPES. La fermeture des remontées mécaniques durant la période des fêtes décidée par le gouvernement français en vertu de la situation épidémique avait suscité une vague d'incompréhension et de protestation de la part des acteurs de la filière montagne. À l'issue de ces fêtes de fin d'année particulière, quel le premier bilan dresse-t-on au sein de la profession ?

ALEXANDRE MAULIN. "Cette période a été très mal vécue par les exploitants de domaines skiables car ils étaient fermés.

On avait tous rêvé de passer un jour Noël à la maison, compte-tenu de notre métier, mais nous ne sommes pas prêts de le souhaiter une nouvelle fois.

Tous les chiffres qui sortent aujourd'hui sont clairs et témoignent d'une baisse de fréquentation de l'ordre de -70 % : ce chiffre reste inégal en fonction des massifs, avec certaines stations qui s'en sont légèrement mieux tirées, étant donné leur spécialisation dans le ski de fond par exemple, tandis que d'autres, plus alpines, sont plus proches des -80 %."

A quel niveau évaluez-vous les pertes déjà encourues à ce stade ?

"Nous avions estimé que le chiffre d'affaires réalisé, durant les quinze jours des fêtes de fin d'année, équivaut déjà à 2 milliards d'euros : cela représente donc près de 1,6 milliards d'euros d'activité en moins.

C'est donc une catastrophe pour l'économie de l'ensemble des territoires de montagne au sens large, avec une absence de consommation auprès des magasins de sport, des restaurants, des domaines skiables..."

Comme dans toute crise, certains massifs ont-ils toutefois réussi à tirer leur épingle du jeu ? Des tendances sont-elles apparues ?

"La situation peut varier entre -50 % et -80 % en fonction des massifs, mais on a bien constaté que cette année est bien pire qu'un hiver sans neige, où l'on ne proposerait qu'une ou deux pistes suite à un déficit d'enneigement.

Ceux qui estimaient, il y a encore quelques semaines, que le ski de piste était fini et qu'il était temps d'inventer autre chose en reviendront... On voit bien qu'enlever l'activité ski revient à enlever l'activité de ces territoires."

La fermeture des remontées mécaniques a-t-elle eu un impact concret sur la fréquentation de l'hôtellerie, comme plusieurs le craignaient ?

"Les établissements ouverts ont enregistré des baisses de fréquentation de l'ordre de - 75 %, tandis que d'autres sont restés fermés. Cette tendance s'est observée à la fois dans le domaine de l'hébergement professionnel, mais aussi de l'hébergement des particuliers, même si l'on voit qu'en contrepartie, les personnes disposant d'une résidence secondaire sont en partie revenus.

C'est une grande inquiétude d'ailleurs pour les représentants de la filière de l'hébergement, qui ne sont pas intégrés au sein des programmes d'aides proposés actuellement par le gouvernement. Ils viennent de signer d'ailleurs une tribune en ce sens dans le JDD d'hier.

Or, si l'on perd notre principal outil de remplissage, c'est également l'avenir de nos stations qui est menacé, à terme."

Le transfert des activités de ski de piste vers la pratique d'activités nature (raquettes, randonnée, etc), n'aura donc pas provoqué le transfert escompté permettant de remplir les hébergements durant cette période ?

"En effet, on ne peut que le constater..."

En parallèle à la fermeture des remontées mécaniques, le gouvernement français avait annoncé un grand plan d'aides de 400 millions d'euros aux acteurs de la montagne, permettant notamment de compenser 70 % des charges fixes liées à l'exploitation des remontées mécaniques. Un mois après cette décision, ou en est-on du côté de ces aides et des trésoreries des entreprises ?

"Aujourd'hui nous ne sommes assurés de rien, nous n'avons qu'une promesse de la part du gouvernement, qui doit encore être validée par la Commission Européenne.

Nous savons que l'État a demandé une dérogation qui doit partir d'ici les prochaines heures à Bruxelles, et nous n'aurons pas de réponse avant début février. C'est donc un vide abyssal qui se situe face à nous.

Certains nous disent que nous allons toucher le jackpot : cela va au contraire nous servir uniquement à couvrir nos charges fixes, lorsque nous pourrons toucher cette somme... Car pour l'instant, nous avons reçu « zéro » et nous sommes encore dans l'attente pour un certain bout de temps.

Comme beaucoup de professions, nous avons pu activer le chômage partiel mais contrairement à d'autres, nous n'avons pu demander aucune indemnité alors que nous arrivons désormais à neuf mois sans activité (en prenant en compte le coup d'arrêt brutal de la saison dernière, ndlr). Nos entreprises se retrouvent donc dans une situation très difficile."

Cette situation a-t-elle déjà un impact sur le règlement des charges ou les investissements à venir pour vos entreprises ?

"Les investissements se faisant généralement à l'été, l'impact se verra donc plutôt à compter de l'an prochain sur ce terrain. Mais cette crise pourrait devenir systémique en touchant demain l'ensemble du territoire, et notamment les vallées, dont l'économie dépend de l'activité touristique.

Pour l'instant, nous n'avons pas d'informations concernant d'éventuels défauts de paiement que pourraient présenter certains de nos adhérents, nous imaginons que pour l'instant, les banques et les mesures spécifiques font le relais. Mais nous sommes, là aussi, dans l'attente de la suite."

L'échéance du 7 janvier évoquée par le gouvernement Castex se rapproche : comment anticipez-vous cette nouvelle date ? Êtes-vous encore confiant sur la possibilité d'une réouverture début janvier ?

"Nous le souhaitons de tous nos vœux, et ce, malgré le fait que l'activité du mois de janvier sera probablement catastrophique, du fait de l'absence de réservations. Car après l'intervention du président de la république fin novembre, l'ensemble des séjours ont été annulés jusqu'au 20 janvier.

Mais une réouverture début janvier représenterait déjà un signe d'ouverture, dont nous avons besoin. Car il faut désormais redonner de l'espoir aux gens et générer à nouveau des réservations.

Nous avons déjà recruté près de 95 % de nos saisonniers qui sont placés pour l'instant en activité partielle, mais il faut nous laisser le temps de nous organiser, on ne peut pas faire une annonce le 6 pour le 7 janvier. Nous continuons donc de mettre la pression en ce sens."

Des discussions sont-elles encore en cours avec le gouvernement concernant les différents scénarios possibles ?

"Il s'agit d'un jeu de dupes car à ce stade, on ne nous a pas dit à quel niveau nous pourrions rouvrir les remontées mécaniques, ou en fonction de quels indicateurs. C'est pourquoi nous avions demandé, dès le mois d'août, aux autorités d'être dans l'anticipation, car nous avions bien compris la gravité de la situation sanitaire.

Nous pensons que toutes les planètes sont alignées pour ouvrir selon les propositions que nous avions déjà faites en novembre et décembre. Nous pourrions d'ailleurs réfléchir à une territorialisation des ouvertures.

A l'automne, on se souvient que les territoires de la Savoie et de la Haute-Savoie étaient particulièrement touchés, alors qu'aujourd'hui, on parle désormais du Grand Est. A ce jeu, si rien n'est fait, on peut aller jusqu'en 2025...

Or, nous avions travaillé à un protocole sanitaire et rédigé pas moins de 14 versions, pour répondre aux attentes du gouvernement."

Cela veut-il dire qu'aucune discussion n'a eu lieu depuis décembre avec les représentants de l'Etat ?

"Nous sommes bien entendu toujours accompagnés par le cabinet du secrétaire d'État chargé du Tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne, ainsi que le secrétaire d'État à la ruralité dont la montagne fait partie, -incarné par Joël Giraud-,  mais nous avons besoin d'un contexte clair, et de surtout pouvoir discuter.

Le mois dernier, nous avions bien vu qu'il était inutile de proposer quoi que ce soit car le seul but était de nous faire fermer. Depuis, nous faisons bien entendu remonter nos propositions mais à ce stade, la seule chose que l'on nous a communiqué est la possibilité d'une réouverture au 7 janvier."

Vous attendez-vous à tout, y compris à différents scénarios impliquant des jauges et capacités d'accueil restreintes ?

"Nous ne sommes sûrs de rien, notre seule certitude c'est que si la décision d'ouverture n'est pas prise rapidement, c'est l'ensemble de la saison d'hiver qui sera remise en cause. Avec un risque engendré pour l'ensemble du territoire. Car pour avoir des vacances de février, encore faut-il que les gens puissent être en mesure de réserver."

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Commentaires
a écrit le 05/01/2021 à 21:57 :
La "montagne" doit se poser la question de savoir comment elle, et les sports d’hiver en stations, ont pu passer du statut d’activités de plein air toniques, saines à la mauvaise saison, publiquement promues (plan neige par ex., JO,...), à celui de loisirs festifs sinon teufeurs, à risque sanitaire, brocardés, mis à l’index, devenus sujet de contentieux puis, finalement, tenus à l’arrêt indéterminé ?
Réponse de le 06/01/2021 à 9:06 :
Vous généralisez le cas de quelques grandes stations connues, alors que la Montagne ce sont aussi de petites stations, familiales , sans boite de nuit ni " teufeurs" , des gens qui sont là pour profiter du plein air et du ski en famille! Je vous invite à chercher des teufeurs à Auris en Oisans, vous allez avoir du mal à les trouver!
a écrit le 05/01/2021 à 12:35 :
Un désastre qui coûte des milliards, des dizaines de milliers d'emplois et à la sortie des milliers de faillites et des endettements colossaux.

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