Stations de ski : la question divise jusqu’en Autriche

VU D'AILLEURS. L’enjeu de l’ouverture des stations est loin d’être franco-français. Alors que l'Etat et les acteurs de la montagne devraient à nouveau se réunir le 11 décembre, la question de la saison d'hiver se pose dans plusieurs pays européens, à commencer par l’Autriche, qui se bat avec la France pour la première place des destinations neige en Europe. Sur place, les représentants de la filière ski européenne attendent avec inquiétude des précisions concernant la date où il pourront ouvrir leurs domaines.

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L'Autriche et la France se trouvent dans une compétition depuis plusieurs années pour prendre la première place du marché du ski en Europe.
L'Autriche et la France se trouvent dans une compétition depuis plusieurs années pour prendre la première place du marché du ski en Europe. (Crédits : Romain Charbonnier / ADE)

Habituellement, l'Autriche est l'un des principaux concurrents du marché du ski français, au même titre que d'autres pays alpins comme la Suisse et l'Italie. Mais avec ses 8,9 millions d'habitants, le pays se retrouve lui aussi en position délicate, face à la progression du Coivd-19. Fortement dépendant du tourisme à hauteur de 15,3 % de son PIB, les montagnes -qui recouvrent près des trois quarts de son territoire-, pèsent elles-mêmes un poids économique non négligeable au sein du territoire autrichien. Car dans l'hypothèse où sa saison d'hiver serait entièrement annulée, cette nation du ski verrait s'envoler 1,5 % de son PIB.

« L'Autriche et la France sont en effet dans une compétition depuis plusieurs années pour la première place du marché du ski en Europe », résume le consultant suisse spécialisé dans le marché du ski, et auteur d'un palmarès annuel, Laurent Vanat.

Les deux pays sont en effet très proches, avec près de 18.000 emplois directs générés par l'industrie du ski en France, contre 17.300 en Autriche, et 9,5 milliards d'euros de retombées pour la saison d'hiver du côté de Vienne, contre environ 8,5 millions en France -si l'on ne prend en compte que l'hiver-.

Entrée en confinement à la mi-novembre un peu après la France et pas encore déconfinée, l'Autriche a déjà fait savoir qu'elle comptait ouvrir ses domaines skiables pour la saison à venir : toute la question sera de déterminer à quel moment, c'est-à-dire, si cela pourrait être début décembre, comme certains l'espèrent encore, ou bien juste avant les fêtes...

Une décision forte attendue ce mercredi

Ce mercredi, son gouvernement, mené par le chancelier Kurz, devrait donner de premières orientations. Une décision qui pourrait ouvrir une brèche, en même temps, pour les domaines skiables étrangers.

Mais déjà, Mario Stedile-Foradori, exploitant de la station de St Anton en Autriche se montre inquiet. Celui qui occupe également la présidence de la Fédération internationale des associations nationales d'exploitants de remontées mécaniques (Fianet), qui réunit les exploitants de plusieurs pays (dont la France mais aussi la Finlande, l'Allemagne, l'Italie, la Norvège, l'Espagne, la Suisse, etc) rappelle que sa fédération s'est élevée contre les décisions de fermeture, prises par certains pays européens (à commencer par l'Allemagne et la France) pour la période des fêtes, déterminante pour cette industrie.

De l'autre côté des Alpes, le représentant de la Fianet estime lui aussi que les remontées mécaniques feraient actuellement office « de boucs émissaires » : « Ceux qui mettent l'après-ski et les remontées mécaniques dans le même panier ne s'engagent pas dans un débat honnête, mais contribuent avec leurs revendications populistes à un préjudice massif », rappelle Mario Stedile-Foradori, qui pointe les conditions de pratique d'un sport de plein air, « meilleures que les espaces clos en ville ou les transports urbains», ainsi que les protocoles sanitaires, développés par ses adhérents au cours des dernières semaines.

Et d'avertir : "L'industrie a fait ses devoirs de manière exhaustive, maintenant, c'est au tour de la politique ».

Une nouvelle forme de compétition sanitaire

Car ce que craint surtout Mario Stedile-Foradori, c'est une cacophonie qui s'établirait entre les nations européennes, et notamment les quatre poids lourds du ski comme l'Autriche, la France mais également l'Italie et la Suisse, et qui favoriserait en bout de ligne les pays les moins restrictifs, comme la Suisse et les pays nordiques (Finlande, Suède, etc), qui envisagent d'ores et déjà une ouverture de leurs domaines dès le mois de décembre.

Alors que le président français Emmanuel Macron avait justifié sa décision de ne pas ouvrir durant les fêtes en appelant à trouver une position commune au niveau européen, conformément aux souhaits de Berlin, de telles déclarations pourraient bien demeurer un vœu pieux. « L'Union Européenne a confirmé que la question du tourisme et des stations de ski n'était pas de son ressort, c'est à chacun des pays membres de trancher », affirme Mario Stedile-Foradori.

Et la Fianet se montre particulièrement inquiète concernant le poids du tourisme au sein des régions de montagne, mais également sur un périmètre plus large. "Lorsque les télésièges s'arrêteront, ce seront des régions entières qui seront bientôt immobilisées (...) Car ce n'est un secret pour personne que, dans de nombreuses régions, notre industrie est le seul levier efficace pour générer de la valeur ajoutée et des emplois, surtout pendant les mois d'hiver". Et de confirmer : « C'est le cas pour bien des régions, en Autriche, et dans d'autres pays alpins comme la France ».

A tel point qu'en Autriche, si les stations venaient à fermer leurs portes au tourisme étranger, certaines n'auraient selon lui « aucune chance de se retrancher sur le marché local », qui ne s'avérerait pas suffisant. « Sur notre domaine, on tomberait à 10% de fréquentation maximum », renchérit Mario Stedile-Foradori.

« En Autriche, le poids de la clientèle étrangère est effectivement beaucoup plus fort que dans d'autres pays, puisque c'est l'un des seuls où elle représente plus de 50% des volumes, alors que l'on parle de seulement 25 % pour la France », analyse Laurent Vanat. « Dans certains régions autrichiennes comme le Tyrol, qui sont proches de l'Allemagne, c'est même une proportion encore plus importante ».

L'investissement en danger ?

Résultat : à l'image de la France, une fermeture jusqu'à la mi-janvier ferait tomber le chiffre d'affaires des stations autrichiennes de 20 à 25%. A une différence près : le secteur enregistrerait des dépenses beaucoup plus massives, depuis plusieurs années, sur le terrain des investissements. « Là où plusieurs pays affectent près de 25 % du chiffre d'affaires annuel des remontées mécaniques en investissement, ce chiffre atteint 50 % en Autriche », rapporte Laurent Vanat.

Ainsi, bien que le gouvernement autrichien ait lui aussi mis en place des aides pour les salariés au chômage, « les coûts de la masse salariale ne représentent qu'un tiers à un quart de l'ensemble des charges des stations, dont la plus grosse partie demeure occupée par les investissements à moyen et long terme », renchérit Mario Stedile-Foradori.

Un modèle économique touché en plein coeur par la pandémie actuelle : car chaque année, le secteur des remontées mécaniques en Europe génère des dépenses d'investissement s'élevant « entre 1 et 1,5 milliards d'euros, dont environ 500 millions sont réalisées par l'Autriche », rapporte Laurent Vanat. Celles-ci sont ensuite souvent amorties sur 20 à 25 ans, et concernent principalement sur la modernisation d'infrastructures, les remises aux normes, ainsi que l'amélioration des équipements pour le confort des skieurs.

Sans compter qu'une partie des coûts sont déjà connus et ont en réalité déjà été engagés en amont, depuis cet été : « On sait déjà que les dépenses d'infrastructures s'élèveront à 25 % du chiffre d'affaires annuel, que les remontées mécaniques soient utilisées ou pas », estime Laurent Vanat.

Le ministre des Finances autrichien avait d'ailleurs déjà fait savoir qu'en cas de fermeture des remontées mécaniques durant les congés de Noël, il demanderait à l'Union européenne un dédommagement des pertes établies à près de 2 milliards d'euros. « Ce chiffre n'est pas exagéré au vu de la structuration de ce secteur, et ne couvrirait que les remontées mécaniques, et pas les pertes des restaurateurs et de l'économie des stations locales », glisse le consultant suisse.

Des décisions "très politiques"

Tous les regards sont désormais tournés vers Vienne, qui pourrait donc annoncer aujourd'hui des précisions concernant la date d'ouverture de ses domaines, qui pèsent donc fortement au sein de son économie.

Nul doute que sa position sera étudiée de très près par ses voisins : « Une posture forte provenant de pays comme la Suisse ou l'Autriche pourrait influencer d'autres pays », croit Mario Stedile-Foradori, qui rappelle que la Suisse, en dehors de l'espace européen, peut avoir aussi avoir les coudées plus franches à ce sujet.

« On assiste avant tout à des décisions très politiques », analyse Laurent Vanat, qui rappelle que dans certaines nations comme la France ou l'Italie, les centres de décisions s'avèrent plus éloignées des montagnes qu'ailleurs en Europe.

« En France, les stations de ski sont très fâchées car la décision a été prise par des personnes à Paris qui n'ont aucune idée de l'industrie de montagne et de la manière dont ces derniers se sont investis dans les protocoles sanitaires », illustre-t-il.

Et de rappeler que l'expérience de la saison de ski dans l'hémisphère sud « ne démontre pas à ce stade l'émergence de clusters ». « Même en Chine, cela fait quelques week-ends que les gens circulent en stations : or, c'est un pays où il suffit de quelques cas pour que l'on teste 5 millions de personnes en quelques jours », rappelle le consultant helvétique.

En Suisse, où de premières stations ont déjà réouvert leurs portes -tandis que les restaurants de Suisse francophone s'apprêtent à reprendre leur activité à compter du 10 décembre prochain-, le ministère de la Santé a confirmé que les activités hivernales pourraient se maintenir tant que les protocoles sanitaires seraient respectés. « Et rien n'indique à ce stade un retour en arrière, même s'il faut demeurer prudent », juge Laurent Vanat.

En France, une nouvelle réunion d'étape, fixée au 11 décembre avec les membres du gouvernement et les acteurs économiques de la filière montagne, se place désormais comme le nouvel horizon. Avec toujours, en attendant, des craintes que des pays comme l'Autriche ou la Suisse ne puissent en profiter pour reprendre des parts de marché et rediriger une partie des réservations à venir.

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Commentaires 9
à écrit le 03/12/2020 à 7:05
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c'est la vengeance de illusionniste qui n' a pas digéré les gilets jaune ou est la publication des cahiers de doléance promis en deux il doivent être enterré bien profond et chose toute aussi bizarre absence de commentaire des medias mais pour ce...

à écrit le 02/12/2020 à 19:39
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Soit on n'a pas le droit d'aller dans un pays étranger, soit on a le droit d'y aller. Mais on ne régule pas le passage des frontières parce qu'on va skier : ça c'est le contrôle social d'une bureaucratie hors-sol dont même Courteline n'aurait pas ...

à écrit le 02/12/2020 à 18:57
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J'ai vu un reportage télé sur un station dans les alpes avec les gars qui pleuraient comme d'habitude et en fond d'image des montagnes sans neige, seules la partie avec les pistes de skis étaient enneigées, il est là le véritable drame.

à écrit le 02/12/2020 à 17:44
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Chausséééé aux moines : Covid-19 : Jean Castex propose une jauge de 6m2 pour les cérémonies religieuses

à écrit le 02/12/2020 à 17:13
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Pas de ski à la montage ,par contre : Les fans de sport vont-ils pouvoir enfin retrouver leurs idoles ? Alors que les rencontres se déroulent à huis clos depuis près de deux mois, en raison des restrictions sanitaires liées à l’épidémie de coronav...

à écrit le 02/12/2020 à 15:31
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toute personnes arrivant en france doit etre confine sept jours il faut que nos dirigeants soit logique

à écrit le 02/12/2020 à 14:46
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On ferme les plages , on ferme la montagne .... tous des emmerdeurs ces gouvernants . La bande à Macron il faut la confiner . Pire que du Trump !

le 02/12/2020 à 16:40
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Trump au contraire voulait laisser ouvert et faire tourner économie ,Joe Biden est plutôt dans la vision de Macron sur la gestion de ce virus.

à écrit le 02/12/2020 à 13:57
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On interdit l'ouverture des remontées mécaniques pour faire du ski, mais on autorise la réouverture de la Tour Eiffel.

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