Santé : les enjeux derrière la relocalisation du paracétamol annoncée par Seqens

Depuis l’an dernier, le gouvernement français était à la manœuvre. Et c’est dans le Nord Isère, chez le chimiste Seqens, qu'il aura finalement trouvé une réponse à la relocalisation de la production d’un principe clé : le paracétamol, en s’appuyant sur le plan de relance. Une première pour la France mais aussi pour l’Europe, puisque Seqens reprendra le flambeau d’une production disparue sur le sol européen, moyennant un nouveau procédé et des investissements clés. Et pour gagner la partie, il lui faudra se tourner vers l’usine 4.0 et ses promesses.

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C'est une enveloppe de près de 100 millions d'euros que le chimiste Seqens devra débourser pour construire sa nouvelle unité de production de paracétamol en Nord-Isère. La plateforme de Roussillon (re)deviendra ainsi le dernier lieu de fabrication de ce principe actif en Europe.
C'est une enveloppe de près de 100 millions d'euros que le chimiste Seqens devra débourser pour construire sa nouvelle unité de production de paracétamol en Nord-Isère. La plateforme de Roussillon (re)deviendra ainsi le dernier lieu de fabrication de ce principe actif en Europe. (Crédits : DR)

Depuis l'an dernier, les sites du chimiste Seqens avaient tapé dans l'œil du gouvernement français. D'abord, avec la visite d'Emmanuel Macron, en août 2020 à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), déjà placée sous le signe de la souveraineté sanitaire et industrielle. Puis en mai dernier, avec celle d'Agnès Pannier Runacher à Roussillon (Nord-Isère), où il était déjà question de "reconquête industrielle et relocalisation".

Mais rien n'était encore fait : ce mardi, le président français a finalement dévoilé les contours d'un plan d'investissement de 7 milliards d'euros destinés à accompagner l'innovation dans le domaine de la santé, afin de tirer les leçons de la période Covid. Et dès hier, le chimiste Seqens a suivi la marche, en annonçant justement comment l'une des enveloppes issues de France relance va se traduire par la création d'une unité de production en Auvergne Rhône-Alpes, dès 2023.

Car jusqu'ici, Seqens disposait de 24 sites de production (dont 14 en France) et de 3.200 salariés répartis à travers le monde, y compris en Chine, où il produisait jusqu'ici des principes actifs du paracétamol à travers deux sites intégrés.

Un producteur mondial de principe actif

Spécialisé dans la fabrication de principes actifs et d'intermédiaires pharmaceutiques depuis 2003, il était précédemment connu sous le nom de Novacap, avant d'être racheté aux mains du fonds Ardian par lefonds français Eurazeo.

Il produit entre autres de l'aspirine, du paracétamol, ainsi que des cosmétiques, pour le compte de grands noms de l'industrie pharmaceutique (parmi lesquels on retrouve Sanofi, Upsa, etc), pour un chiffre d'affaires qui atteint désormais un milliard d'euros.

Et ce sont justement ses deux partenaires Sanofi et UPSA qui, associés à des discussions incluant l'Etat français, se sont accordés avec lui sur leur besoin de sécuriser leurs approvisionnements, sur certains principes actifs clés que la crise du Covid a su mettre en exergue, comme le paracétamol.

Jusqu'ici produit en Chine, et en grands volumes, la production de paracétamol jadis réalisée en France et en Europe avait été entièrement délocalisée vers les Etats-Unis, l'Inde ou la Chine, où Seqens assurait lui-même une partie de la production mondiale avec deux usines, qui lui permettaient de produire 7.000 tonnes annuelles.

Mais qu'à cela ne tienne, la tension ainsi que les insécurités vécues sur les chaînes de production ainsi que sur le transport longue distance auront eu raison de cette stratégie. Depuis un an, le chimiste Seqens s'était donc mis autour de la table, dans l'objectif de bâtir un plan pour relocaliser sa production.

"Hier, l'Europe était encore le centre du monde pour la production de principes actifs et intermédiaires et elle est devenue petit à petit, selon les derniers calculs, dépendante à 74 % de l'Asie sur ses médicaments. Cela ne veut pas dire que 74 % d'entre eux sont fabriqués en Chine, mais parfois que certains intermédiaires de synthèse nécessaires à la composition de certains principes actifs, ne se trouvent qu'en Asie", explique Gildas Barreyre, directeur Énergie et affaires publiques Seqens.

Une prise de conscience accélérée et mise en exergue par la crise sanitaire. Pour autant, comment produire en France qui est moins cher en Asie ?

Les défis d'une production en France

Jusqu'ici, le site de Roussillon, qui emploie 200 personnes, produisait en effet déjà 70.000 tonnes d'alcool isopropylique, nécessaire entre autres à la composition des gels hydroalcooliques et désinfectants. Et d'ici 2023, il accueillera donc également une unité de production de paracétamol, d'une capacité de 10.000 tonnes par année (soit 30% du marché européen), qui sortira de terre pour être dédiée à cette mission.

Soit un investissement de près de 100 millions d'euros, dont une partie sera cofinancée par le plan France Relance (mais dont le montant n'a pas été précisé à ce stade).

« Sa production sera en partie absorbée par les groupes pharmaceutiques Sanofi (marque Doliprane) et Upsa (marque Efferalgan) , mais nous conserverons aussi une marge pour d'autres clients », précise à La Tribune Gildas Barreyre.

Il aura tout de même fallu près d'un an de travaux en R&D, ayant mobilisé plusieurs dizaines de chercheurs, pour parvenir à ce résultat, ainsi que la participation, dès l'origine, de l'Etat français et de Sanofi et UPSA pour épauler Seqens dans ce qui pouvait être considéré comme un "pari" :

Car pour relocaliser, Seqens a du à développer de nouveaux procédés de synthèse en continu « permettant de garantir la construction d'une installation performante, innovante et compétitive sur le long-terme avec une empreinte environnementale réduite d'un facteur 5 à 10 par rapport aux unités existantes », précise le groupe. Autrement dit : pour gagner la partie, il fallait se tourner vers l'usine 4.0 et ses promesses.

"Nous avons travaillé durant un an afin de bâtir notamment un nouveau procédé économe en énergie et respectueux de l'environnement, mais qui soit aussi compétitif à travers un nouveau procédé de synthèse qui nous permette à la fois de minimiser notre consommation d'énergie, de solvants, etc", confirme Gildas Barreyre.

Un renforcement de l'automatisation des procédés de production sera également l'un des points clés de cette nouvelle installation, appelée à sortir de terre en 2023, et qui emploiera 30 salariés directe et générera une centaine d'emplois indirects.

Dans cette ambition, Seqens pourra compter notamment sur la proximité des ateliers de production pharmaceutiques déjà existants du groupe sur ce site, et en particulier de son nouveau laboratoire GMP qu'il vient d'inaugurer et qui se spécialise dans l'analyse des produits. Tandis que du côté de l'énergie, il pourra aussi s'appuyer sur la décarbonation engagée par la plateforme de Roussillon, qui a amorcé une transition du charbon vers les énergies vertes en 2010 et vise désormais à s'approvisionner à 75% en énergies renouvelables.

Une manière de renforcer aussi ses positions en Europe

Pour celui qui se positionnait déjà comme l'un des leaders européens dans le développement et la production de principes actifs, d'intermédiaires pharmaceutiques et d'ingrédients de spécialités, ce projet est appelé à renforcer ses positions, en France mais aussi en Europe.

Car le dernier atelier de production de paracétamol en Europe, qui se situait déjà sur la même plateforme chimique de Roussillon, avait été fermé par le groupe Rhodia en 2008 et produisait alors 8.000 tonnes par an.

"Cette nouvelle unité de production, qui entrera en phase de qualification dès 2023, dépassera les frontières de la France puisqu'elle permettra d'atteindre directement 30% des volumes attendus par le marché européen. Atteindre de tels volumes était aussi le seul moyen d'être compétitif sur ce marché", précise Gildas Barreyre. Pour autant, le chimiste souhaite conserver son unité de production chinoise en complément de cette production.

Par ailleurs, le chimiste avait plus largement annoncé, dès l'an dernier, sa volonté d'investir un total de 65 millions d'euros sur cinq sites français, à travers trois autres projets qui avaient été retenus par France Relance : à commencer par la création d'une unité de production d'antiviraux et d'anticancéreux sur son site situé à Aramon (Gard), ainsi qu'un autre projet d'augmentation de ses capacités de production, d'ici début 2022, de 45.000 tonnes par an d'alcool isopropylique, l'un des principaux solvants utilisés dans la production de principes actifs et de produits de désinfection, comme le gel hydroalcoolique.

Seqens nourrit enfin un autre projet de relocalisation de certains intermédiaires et principes actifs (comme le propofol, un anesthésique qui s'est avéré critique pendant la crise sanitaire) et qui concernera ses sites de Bourgoin-Jallieu (Nord Isère),  de Couterne (Orne), Limay (Yvelines) et Porcheville (Yvelines), également à horizon 2022.

Déjà, lors d'une visite de la ministre en charge de l'Industrie, Agnès Pannier Runacher,  une source de son entourage nous soufflait"Il était assez emblématique que l'ancien site chimique de Rhône Poulenc, où l'on faisait déjà des tablettes de paracétamol il y a des années, puisse aujourd'hui voir une activité revenir, qui plus est de manière décarbonée". Une boucle semble donc bouclée.

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Commentaires 3
à écrit le 01/07/2021 à 16:54
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" Les médias n’en parlent pas assez mais le paracétamol est toxique pour le foie" C'est vrai, mais faut pas non plus en prendre comme des bonbons et en plus cela fait perdre de son efficacité.Il faut juste respecter les doses prescrites,point.

à écrit le 01/07/2021 à 16:50
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"Une première pour la France mais aussi pour l’Europe, puisque Seqens reprendra le flambeau d’une production disparue sur le sol européen". Et disparu grâce à qui ?

à écrit le 01/07/2021 à 10:14
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Upsa ( entreprise familiale Française) a été revendue aux usa . Les médias n’en parlent pas assez mais le paracétamol est toxique pour le foie , pourquoi ne pas apprendre aux populations des procédures de santé pour diminuer l’inflammation du corps ...

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