Santé, mobilité, cleantechs... Comment les SATT comme Pulsalys vont se saisir de l’outil France relance

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Faire appel à des biotechs est aussi un moyen pour les grands groupes de faire d'intelligence économique, de savoir ce qui se passe, rappelle Sophie Jullian, à Pulsalys.
Faire appel à des biotechs est aussi un moyen pour les grands groupes "de faire d'intelligence économique, de savoir ce qui se passe", rappelle Sophie Jullian, à Pulsalys. (Crédits : DR)
Alors que la France se trouve à un carrefour face à la « mise en musique » du plan de relance et de ses différents volets, Sophie Jullian, présidente de l’incubateur d'innovations deeptech situé à Lyon et St Etienne, Pulsalys, revient sur le rôle que veulent jouer les SATT dans le déploiement du plan de relance au sein de la recherche. Avec un objectif : accélérer notamment l’innovation au sein des PME régionales, et le développement d’une dizaine de filières jugées « clés ».

LA TRIBUNE AURA - Commençons par un petit retour en arrière : à l'époque de sa création en 2013, le concept de Pulsalys, issu des incubateurs dits "Allègre", était particulièrement original au sein de l'écosystème ?

Sophie Jullian  - Pulsalys est né de la fusion de deux dispositifs existants, l'incubateur Créalys et un dispositif qui s'appelait Lyon Science Transfert, et qui était là pour gérer la propriété intellectuelle des laboratoires et la transférer à des entreprises.

L'originalité a été de dire qu'on allait créer un seul outil, dont l'objectif serait d'aller détecter au sein des laboratoires les idées des chercheurs ayant un potentiel d'innovation, en allant jusqu'à financer leur développement afin de réaliser soit des transferts vers des entreprises existantes, soit de constituer les équipes pour créer les startups de demain.

Nous sommes une société de droit privé, dont les actionnaires sont Bpifrance, le CNRS et l'Université de Lyon, et notre terrain de chasse se situe donc sur l'ensemble des laboratoires publics de Lyon et Saint-Etienne.

Notre cœur de mission est de s'inscrire dans une boucle vertueuse où d'un côté, l'Etat finance la recherche et de l'autre, cette recherche crée de la valeur économique et enrichit le pays, ce qui permet à l'Etat de réinvestir ensuite.

Ce modèle vous permet-il d'être rentable ?

Aujourd'hui, nos revenus nous permettent de couvrir quasiment nos frais de structure. En revanche, nous avons encore besoin des financements de l'Etat pour continuer à investir directement au sein des projets d'innovation, et les accompagner jusqu'à un certain stade. Il s'agit de financements d'amorçage pouvant aller de 150.000 à 500.000 euros en fonction des projets, en vue de les accompagner à réaliser leur développement technologique, des études de marché, l'achat de matériel, etc. Et tout ça, avant qu'un projet technologique ne trouve preneur.

Dans certains cas, assez rares, on sait très bien quelles sont les entreprises ou porteurs de projets qui pourraient être intéressés par l'innovation développée. Dans d'autres, il nous faut constituer une équipe et créer une startup pour amener l'innovation sur le marché.

Le profil des entreprises qui viennent chercher des innovations en cours de valorisation a-t-il évolué depuis la crise sanitaire ?

Cela demeure très variable avec parfois des entreprises internationales, des PME, mais aussi des grands groupes qui, malgré la recherche collaborative qu'ils ont pu mener, souhaitaient acquérir une technologie en particulier.

Depuis deux ou trois ans, l'une de nos cibles est plus particulièrement d'accompagner les PME à se transformer. Cela peut leur permettre d'accéder à des équipes dont elles ne disposent pas en interne, ou à un nouveau marché. A ce titre, nous espérons vraiment que le plan de relance va être un bel outil de communication auprès de ces PME, afin qu'elles aillent chercher des financements en ce sens.

Cette crise a-t-elle éclairé de manière différente, voire ouvert de nouvelles opportunités de valorisation, à certains travaux de recherche menés jusqu'ici ?

Nous avons en effet des projets que nous n'aurions probablement pas regardé, hors temps de crise, autour de l'odorat, du goût par exemple. Un certain nombre de grands laboratoires en infectiologie se sont aussi mobilisés autour des questions liées au virus.

L'Institut des sciences analytiques à Lyon a par exemple travaillé sur de meilleurs moyens de détection du SARS-COV-2. Cela va probablement encore ouvrir de nouveaux axes de recherche, car nous savons que la crise n'est pas finie et nous allons continuer de jouer notre rôle, en lançant des projets pour accompagner des voies curatives ou palliatives au regard de cette crise.

Pour autant, nous nous situons sur des cycles de temps assez longs de mise sur le marché, quand il s'agit d'innovations de ruptures. Si l'on souhaite développer un médicament, on raisonne à 10 ans.

Quel rôle pourraient justement jouer le réseau des SATT au sein du plan de relance mis sur la table par le gouvernement français ?

Ce plan identifie plusieurs stratégies d'accélération, avec une dizaine de grandes thématiques qui font actuellement l'objet d'un échange justement entre le Secrétariat général pour l'investissement et le réseau des SATT, auquel nous participons.

Des groupes de travail vont aider à identifier des éléments « clés » à financer afin de mettre sur le marché de nouveaux produits et répondre à ces objectifs. On retrouvera probablement des sujets concernant le financement de travaux de recherche, mais aussi, les premières phases d'industrialisation de ces innovations.

Mais nous savons aussi que certaines filières ont besoin de maturation, c'est-à-dire de développement, car certaines découvertes en laboratoire ont besoin d'être accompagnées jusqu'à un stade plus avancé. Notre objectif en ce moment, c'est de travailler à cette co-construction afin que sur le plan politique, des financements soient également accordés à la maturation de certains projets.

Comment allez-vous ensuite se traduire cette stratégie à l'échelle locale ?

Nous allons mener, au cours de l'année 2021, une recherche de projets plus offensive, en identifiant une dizaine de thématiques et filières qui vont devenir clés, et sur lesquelles nous allons élaborer des dossiers d'intelligence économique pour déterminer quels sont les verrous qui demeurent, ce qui est attendu par le tissu économique dans ces domaines, les financements possibles, etc.

Nous avons déjà démarré par certains dossiers comme l'hydrogène ou le microbiote, et nous irons très certainement sur le domaine de la santé, de l'énergie, mais également des technologies pour l'éducation, de la cybersécurité, de l'industrie 4.0, ou encore du recyclage du matériaux.

Cela nous permettra ensuite de les partager avec les laboratoires et les chercheurs afin de faire connaître ces projets à l'échelle du territoire et de regrouper les forces. Nous lancerons également des appels à manifestations d'intérêts sur ces thématiques au sein du réseau des SATT.

Vous attendez-vous à ce que certaines filières régionales soient particulièrement épaulées par le plan de relance actuel ?

Nous sommes par exemple déjà très bien positionnés sur la scène régionale en matière de santé, biothérapies et e-santé.

Nous voulons aussi en profiter pour faire avancer le sujet des cleantech, qui regroupent à la fois les technologies liées au développement durable, à la chimie, les matériaux, l'énergie, ou encore la mobilité. Sans compter que notre territoire est riche en innovations numériques, où la cybersécurité et le quantique seront des axes forts.

Nous avons donc un certain nombre de filières qui pourraient nous concerner au premier plan.

L'écosystème lyonnais est très tourné vers la santé. Ce plan de relance peut-il constituer pour vous l'occasion de capitaliser sur ce secteur, voire constituer un nouveau tournant pour la filière ?

Je ne crois pas que ce soit un tournant, car c'est quand même déjà un secteur qui se porte assez bien et qui est assez florissant chez nous. Mais ce plan va probablement diversifier le terrain de jeu, en amenant des entreprises de toutes tailles. Cela va aussi donner la possibilité aux praticiens, aux cliniciens, d'être force de propositions.

Nous aurons aussi de nouveaux enjeux à adresser, comme l'essor du digital dans le domaine de la santé. Dans les neurosciences par exemple, il existe déjà des travaux pour une meilleure compréhension du fonctionnement du cerveau et des projets concernant l'entraînement cognitif, qui reposent sur des outils numériques afin d'améliorer l'audition, la reconnaissance face à différentes situations comme un accident, ou un vieillissement. Avec cette crise, je crois que nous devenons plus ouverts à ce type de projets.

Cet épisode aura-t-il également assis la nécessité, pour les grands groupes, de faire appels aux petites biotechs et de leur conférer une plus grande confiance voire légitimité ?

Au plan du réseau national, nous conduisons aujourd'hui des opérations de « scouting », ce qui veut dire que nous allons chercher sur différents territoires des technologies, pour répondre à des commandes régulières issues des grands groupes dans un grand nombre de secteurs, même si l'on parle actuellement beaucoup de la santé.

Là encore, le plan de relance constitue une vraie opportunité pour développer les liens entre de grands groupes et des startups en vue de les aider à lancer de premières expérimentations et démonstrateurs, sur des problématiques réelles. Cela n'est pas né aujourd'hui, mais ça s'accélère. C'est aussi un moyen pour eux de faire d'intelligence économique, de savoir ce qui se passe.

On observait déjà ce mécanisme dans le domaine de la santé, mais il commence à prendre racine aussi dans d'autres domaines.

Est-ce aussi le cas dans le domaine des cleantechs, où les travaux des jeunes pousses pourraient être amenés à prendre de l'importance ?

On sent que d'une certaine manière, les verrous ont sauté et cela est une bonne chose, car nous avons déjà, sur les bassins de Saint-Etienne et de Lyon, une tradition autour de la chimie et des matériaux, avec le champ des déperditions d'énergie, de la friction, des frottements.

On dispose à la fois de travaux dans le domaine du dernier kilomètre, de la recyclabilité et des cycles de vie, du compostage ou du zéro déchet et nous avons d'ailleurs déjà des laboratoires qui ont noué des partenariats avec des acteurs de l'aéronautique ou de l'automobile à ces sujets, ainsi qu'avec le milieu du transport ou des nouvelles énergies, où les acteurs sont nombreux.

Peut-on dire que l'on est également plus « prêt » à financer aujourd'hui ces technologies depuis la crise ?

On constate en effet que les entreprises sont davantage prêtes à enclencher le changement qu'auparavant. Après, tout l'enjeu de ces nouvelles cleantechs sera de se rendre jusqu'au client final : et de savoir notamment si celui-ci sera prêt à payer ce coût supplémentaire. D'où l'émergence de sujets en matière de sobriété énergétique.

Cela va probablement passer par un mix de technologies visant à réduire notre empreinte et à générer moins de déchets. Dans un contexte de crise économique où tous les porte-monnaie ne sont pas forcément pleins, il va falloir trouver des solutions qui répondent aux attentes de développement durable, d'environnement, tout en demeurant accessibles. La réussite, c'est quand on arrive à faire atterrir les bons projets au bon moment, dans un sens ou dans un écosystème qui est capable de les accueillir.

En termes de financement, cette période a d'ailleurs permis de multiplier par deux l'enveloppe du nouveau PIA accordé à la recherche par rapport à l'édition précédente. Et ce, en plus de l'ensemble des fonds thématisés du plan de relance dans lesquels les projets peuvent s'inscrire... Une bonne nouvelle pour la recherche locale ?

Cela décuple en effet les horizons. On voit bien que l'on se situe face à des opportunités plus importantes que par le passé. Il va falloir les saisir. D'où le fait de travailler au niveau national, en réseau pour se concerter, mutualiser des approches, les réflexions sur les marchés et filières, etc. Et de se mettre en mouvement que lorsqu'on est vraiment pertinent, pour ne pas se disperser.

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