"Le bâtiment du futur peut être 8 à 10 fois plus efficace" (Schneider Electric)

Le numéro 1 mondial de la distribution électrique Schneider Electric a inauguré récemment son nouveau hub dédié à l’innovation, IntenCity, à Grenoble. Ce bâtiment à énergie positive -qui conjugue entre autres capteurs, géothermie et éoliennes- est appelé à jouer un rôle central au sein du groupe, pour un distributeur deux fois centenaire qui souhaite désormais démontrer que l'heure du bâtiment durable et connecté a sonné. Entretien avec son dg de la branche gestion de l'énergie, Philippe Delorme.

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Avec IntenCity, l'objectif est de montrer qu'un bâtiment durable peut être aussi beau et agréable à habiter. Ce n'est pas de la science-fiction, ni quelque chose que l'on ne réalisera que d'ici 20 ans, estime le dg de la branche gestion de l'énergie de Schneider Electric, Philippe Delorme.
Avec IntenCity, "l'objectif est de montrer qu'un bâtiment durable peut être aussi beau et agréable à habiter. Ce n'est pas de la science-fiction, ni quelque chose que l'on ne réalisera que d'ici 20 ans", estime le dg de la branche gestion de l'énergie de Schneider Electric, Philippe Delorme. (Crédits : ML)

LA TRIBUNE - Inscrit au CAC40, le groupe Schneider Electric a puisé sa source à Grenoble depuis 1836, avec le groupe Merlin Gérin. D'abord avec la fabrication de disjoncteurs puis, plus largement, en tant qu'acteur du bâtiment connecté, ainsi que de la fabrication des bornes électriques.

Vous générez aujourd'hui 25,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires (en 2020) et employez près de 128.500 collaborateurs dans le monde entier. Et pourtant, vous ouvrez votre nouveau centre de R&D une fois encore à Grenoble, où vous accueillez déjà 5.000 de vos 135.000 collaborateurs...

PHILIPPE DELORME - Notre ambition est d'être le partenaire digital de nos clients pour leur apporter de l'efficacité et d'agir en faveur du développement durable. Notre stratégie découle également des cibles carbone qui ont été définies dans le cadre de l'accord de Paris et qui prévoient d'évoluer vers un monde neutre en carbone d'ici 2050.

Il faut rappeler que tous les ans, ce sont près de 35 gigatonnes de carbone qui sont encore émises au sein de l'atmosphère. Notre obsession est donc de développer des technologies qui permettent de rendre des maisons, des bâtiments, des centres de données, des industries, des infrastructures et des réseaux électriques plus durables et plus efficaces.

Et le fait d'avoir aujourd'hui IntenCity va nous permettre de démontrer que le bâtiment du futur peut être 8 à 10 fois plus efficace que tout ce que l'on peut trouver aujourd'hui, en Europe ou en France.

Quelles sont les caractéristiques de ce bâtiment « du futur » qui a été livré l'an dernier, mais inauguré tout juste la semaine dernière, compte-tenu de la crise sanitaire ?

Ce bâtiment de 26.000 m2 est neutre en énergie, ce qui signifie que sur le total de l'année, il produit autant qu'il consomme. Le tout, grâce à des panneaux solaires de 4.000 mètres carrés, à deux éoliennes et à une batterie, qui permet notamment d'effacer les phénomènes de pointe.

Du côté de la production, il fonctionne de manière très frugale, en commençant par utiliser la géothermie, qui consiste à faire circuler un liquide dans la nappe phréatique pour refroidir ou chauffer le bâtiment. Il est par ailleurs complètement digital, c'est-à-dire qu'il est truffé de capteurs, qui permettent de regarder tous les paramètres du bâtiment : à commencer par le taux d'occupation, la température, la lumière, l'ouverture des fenêtres pour qu'en temps réel, le bâtiment utilise l'énergie juste nécessaire.

L'autre atout du digital, c'est aussi de faire en sorte que les mètres carrés soient optimisés. En moyenne, les bâtiments de bureaux ne sont utilisés qu'à 50 %, mais on se rend compte qu'en monitorant de manière plus fine l'usage du bâtiment, on est capables d'emmener les collaborateurs à une utilisation pouvant monter jusqu'à 70, 80, voire 90% du bâtiment.

Vous souhaitez en premier lieu faire de ce nouveau hub d'innovation un démonstrateur vis-à-vis de vos clients, dans une industrie où les produits développés par Schneider Electric ne sont pas nécessairement visibles à l'oeil nu ?

En effet, nous produisons toute la technologie électrique, depuis les convertisseurs des panneaux solaires qui permettent d'amener l'énergie de manière fiable, sans électrocution et sans feu, en allant aussi vers le monitoring de l'installation électrique, ou la gestion technique du bâtiment, c'est-à-dire la mise en place de capteurs au service de la climatisation, de l'éclairage et de la sécurité.

Et l'on constate avec cette réalisation que pour faire un bâtiment intelligent et durable, le fait de joindre l'électrique et la climatisation ensemble nous permet justement d'atteindre les performances visées.

Notre objectif est également de montrer qu'un bâtiment durable peut être aussi beau et agréable à habiter. Ce n'est pas de la science-fiction, ni quelque chose que l'on ne réalisera que d'ici 20 ans. C'est possible dès aujourd'hui. C'est d'autant plus important que le secteur du bâtiment représente 40 % de l'empreinte carbone à l'échelle mondiale.

Concrètement, quel est l'investissement nécessaire et le surcoût pour livrer un tel bâtiment ?

Ce projet est aussi une manière pour nous de lever certains préjugés, à commencer par le coût. Car contrairement à un bâtiment standard, celui-ci nous a coûté seulement 3% de plus. Soit 2 millions d'euros de plus, sur un budget global de 60 millions d'euros, avec un retour sur investissement de ce surcoût que l'on estime entre 3 et 5 ans.

L'enjeu, en matière de bâtiment durable, n'est donc pas un problème de coût, mais plutôt d'amorcer le changement et de pousser une industrie qui est fondamentalement conservatrice, vers ces technologies d'aujourd'hui. Cela passe par un monde plus électrique, mais aussi plus digital.

Quels sont justement les principaux clients que vous commencez par adresser avec ce type de technologies, liées aux bâtiments connectés ?

Ce sont d'abord les bureaux d'études, auxquels nous vendons de plus en plus de prestations de conseil, car ils n'ont pas forcément la connaissance de ces technologies. Mais également les grands contractants du monde entier, comme le groupe Bouygues, et plus largement, des entreprises qui mandatent un contractant, ou bien qui travaillent avec nous directement.

Ce qui est frappant, c'est que l'on voit cependant que les différents professionnels qui composaient jusqu'ici l'écosystème du bâtiment, comme les cabinets d'études, les contractants, les professionnels de l'électricité, du béton, de la plomberie, etc, deviennent de plus en plus proches, en raison de l'essor du digital, qui a pour effet de connecter l'ensemble des acteurs.

Car pour arriver à un bâtiment intelligent, il faut que l'ensemble de ces équipes aient pu se parler en amont et orchestrent leurs travaux ensemble.

Jusqu'ici, on parlait beaucoup du « smart building » avant l'arrivée du Covid-19 : mais aujourd'hui, le secteur du bâtiment connecté se veut désormais « durable » et semble s'être réorienté, en quelque sorte, pour coller aux attentes du marché ?

Le Covid a en effet apporté un grand nombre d'enseignements, y compris dans notre domaine. Car au-delà de tous les drames qu'il y a pu avoir, cette pandémie nous a d'abord appris le concept "d'aplatir la courbe," et notamment le fait que le monde pouvait réduire ses émissions de carbone comme en 2020, où elles ont chuté de -6%.

Le Covid nous a également poussé vers des usages plus digitaux, et a conduit des professions qui ne voyaient pas en premier lieu le digital comme un outil, à se l'approprier et à se transformer.

Cela est vrai aussi en matière de développement durable : aujourd'hui, tous les acteurs politiques et économiques intègrent cette notion comme une obligation dans la manière de gérer leurs activités. En bout de ligne, cette pandémie a donc été un catalyseur de changement, qui doit nous pousser à penser les choses différemment.

Ces évolutions se traduisent également dans le domaine des mobilités, avec des plans de déploiements exponentiels pour les véhicules électriques, qui auront également besoin de nombreux points de recharge : comment ce nouveau marché va-t-il impacter le cœur d'activité de Schneider Electric ?

Globalement, on voit au niveau mondial que, malgré le fait que l'efficacité énergétique va se développer, la quantité d'électricité consommée est amenée à doubler, notamment parce que les voitures vont passer d'une consommation carbonée à monde plus électrique. C'est une bonne nouvelle pour Schneider Electric.

La qualité de la gestion de l'électricité va devenir de plus en plus importante et cela représente aussi, à très court terme, une opportunité pour nous sur le plan des bornes de recharge. Mais l'un des points qui sera appelé rapidement à devenir critique sera aussi leur alimentation, et finalement, l'intelligence que l'on pourra embarquer au sein de ces bornes de stockage.

L'objectif étant en bout de ligne que les quantités d'énergie très importantes puissent être gérées sans problème sur le plan du réseau électrique. Cela va demander à la fois du software et de l'intelligence embarquée, ainsi qu'un accompagnement de la distribution électrique dans son ensemble, qui prenne en compte les contraintes de l'ensemble du réseau.

Quels sont les projets et axes d'amélioration sur lesquels vous travaillez justement à ce sujet ? Les outils afin d'assurer cette gestion énergétique existent-ils déjà ?

Nous avons déjà tout un panel de solutions disponibles, et aujourd'hui, le premier besoin très fort que nous identifions est celui des gestionnaires de flottes, qui doit faire basculer l'ensemble de leurs parcs vers des flottes décarbonées, tout en redimensionnant leurs installations, avec des systèmes qui leur permettront de mieux comprendre leur consommation totale d'énergie. Et à ce sujet, les solutions existent déjà.

Nous avions également débuté la fabrication de bornes de recharges électriques depuis une dizaine d'années, il s'agit donc d'un domaine où nous avons en quelque sorte déjà une certaine expérience, et sur lequel nous pensons toujours qu'il existe un fort potentiel de développement.

Vous êtes également l'un des actionnaires et instigateur du projet Verkor qui vient de lever 100 millions d'euros afin de déployer une gigafactory de batteries de taille européenne, à horizon 2024/25. Comment cette question s'insère-t-elle également au sein de votre stratégie et comment comptez-vous apporter votre aide à ce projet ?

Le sujet des batteries est un domaine où il existe beaucoup d'activité en Chine et aux Etats-Unis, mais il nous paraissait très important que l'Europe soit également au rendez-vous. Car il s'agit également d'une partie de la chaîne de valeur qui sera déterminante dans la production des voitures de demain.

Nous souhaitons donc amener, à travers le projet Verkor, notre expertise sur le domaine électrique, à la fois concernant la partie de la batterie, mais également à travers la conception de ses grandes usines (gigafactories), qui seront appelées à fonctionner selon le principe des grandes usines connectées.

À ce titre, nous avons par exemple un partenariat important avec le fabricant de semiconducteurs STMicroelectronics et l'un des défis sera de pouvoir réutiliser, demain, le savoir-faire de ces fabricants, pour le mettre au service des nouveaux producteurs de batteries comme Verkor, afin que l'Europe remporte la bataille des nouvelles mobilités.

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Commentaire 1
à écrit le 16/07/2021 à 17:22
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question à 1E éoliennes à axe horizontal beurk!, ou axe vertical slurp!

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