Régionales 2021 : pourquoi la formation professionnelle cristallise le débat

DECRYPTAGE. Outre la sécurité, un autre dossier s'est invité dans la campagne en Auvergne Rhône-Alpes : celui de la formation professionnelle. Ce sujet est devenu le fer de lance de l'opposition de gauche, face au président sortant LR Laurent Wauquiez, qui, après avoir lancé un grand plan d'économies à l'échelle du mandat, assume un transfert de cette compétence à Pôle Emploi... et des coupes budgétaires afférentes. Peu entendus jusqu'ici, les acteurs de la formation évoquent également une redistribution des cartes.

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En plus de figurer parmi les grandes compétences régionales, le dossier de la formation professionnelle, emblématique en pleine crise sanitaire alors que certains pans de l'économie ont été sinistrés, fait aussi émerger les revendications du monde de la formation, qui se sent oublié.
En plus de figurer parmi les grandes compétences régionales, le dossier de la formation professionnelle, emblématique en pleine crise sanitaire alors que certains pans de l'économie ont été sinistrés, fait aussi émerger les revendications du monde de la formation, qui se sent oublié. (Crédits : thumprchgo / Pixabay)

Dans une économie post-Covid où les métiers sont appelés à se transformer, quelles seront les grandes orientations de la formation professionnelle de la future mandature régionale ?

Et pourquoi le sujet s'invite-il également de manière plus marquée dans l'agenda politique, au cours des dernières semaines ?

Le Parti socialiste, conduit par l'ancienne ministre de l'Enseignement supérieur Najat Vallaud Belkacem, en a même fait son cheval de bataille dans la course à l'Hôtel de Région. Dans une interview à La Tribune, elle rappelait : "Il est frappant de voir qu'en 2015 nous étions la première région de France en nombre d'entrées en formation, et que nous sommes devenus, grâce à Monsieur Wauquiez, l'avant-dernière de France... Cela n'est juste pas possible".

Le sujet semble désormais prendre le rang du symbole, et cristalliser les oppositions autour du bilan de l'actuelle mandature, jusque dans les rangs du LREM Bruno Bonnell ou du candidat Andrea Kotarac. Pour quelle raison ?

Lundi dernier, l'association des "Contribuables Actifs du Lyonnais" (Canol), qui s'est donnée pour mission d'analyser les comptes publics en vue de "lutter contre le gaspillage", a posé de premiers éléments de réponse par les chiffres.

Après avoir épluché les comptes de l'ancienne mandature, ses représentants ont livré un constat sans appel : la formation professionnelle a été la première source d'économies d'un vaste plan de réduction des dépenses, engagées par Laurent Wauquiez à l'échelle de son mandat.

Car sur le milliard d'euros économisé sur la période 2016-2020, affiché par le président sortant, près de la moitié (soit 457 millions d'euros) proviennent du budget régional lié à la formation professionnelle. Soit environ 150 millions par an, même si le rythme a eu en réalité même tendance à s'accélérer au cours des dernières années.

Le rôle d'une Région dans la conduite de la politique formation

Pour autant, le Canol affirme que l'exécutif régional s'en est expliqué avec un argument précis : en affirmant notamment que la charge de cette dépense avait désormais été transférée à Pôle Emploi.

Le Canol souligne d'ailleurs qu'à ce titre, si la Région se pose elle-même comme un important opérateur chargé d'assurer la gestion d'une manne de financements européens (FEDER, etc), Pôle Emploi se pose également comme l'un des destinataires d'une manne de fonds européens, qui peuvent ainsi être fléchés vers différents sujets liés à l'emploi et à la formation. Sans oublier l'existence de certains programmes nationaux mis en place par l'Etat français, à l'image du Plan d'investissement dans les compétences (PIC), qui se pose lui-même comme un axe du grand plan d'investissement 2018-2022 présenté par l'ancien Premier ministre, Édouard Philippe, fin 2017.

Par ailleurs, l'équipe actuelle a confirmé au Canol que le nombre total d'entrées en formation à l'échelle régionale avait continué de grimper, passant de 67.000 à 88.000 personnes par année.

Selon la vice-présidente à la formation professionnelle de la Région, Stéphanie Pernod-Beaudon contactée par La Tribune, on dénombrerait en effet 82.243 entrées en formation "en moyenne" à l'échelle de la mandature entre 2016 et 2020. Sans que ces chiffres précis ne puissent être précisés, année par année, ni savoir ce qu'ils recoupent exactement.  

Une méthode qui n'étonnait cependant pas totalement le géographe, économiste et démographe Gérard-François Dumont. Spécialiste des logiques territoriales, nous l'avions contacté pour éclairer les conséquences de la loi NOTRe, ayant conduit à l'émergence d'une grande région telle qu'Auvergne Rhône-Alpes.

Et selon celui-ci, "si une Région a la compétence d'être un chef de file sur les questions de formation professionnelle, rien n'indique qu'elle doit en être elle-même l'opérateur". Et d'ajouter : "tant qu'elle est en charge de définir les objectifs et les grandes lignes de la politique régionale, elle peut tout à fait choisir de faire appel à un partenaire pour l'y aider."

Pour autant, la Région a-t-elle fixé des cibles précises à Pôle-Emploi ?

Un transfert assumé à Pôle Emploi dans le cadre du PIC

Car la formation professionnelle pouvait effectivement rentrer dans le cadre du PIC, le Plan d'investissement dans les compétences 2018-2022, un programme gouvernemental visant à assurer un meilleur accès à la formation professionnelle pour lutter contre le chômage et répondre aux mutations du marché du travail.

Avec à la clé, une enveloppe de 15 milliards d'euros, accordée par l'Etat à l'échelle nationale, en vue de former un million de demandeurs d'emploi peu ou pas qualifiés et un million de jeunes éloignés du marché du travail.

Afin d'irriguer les territoires, ce programme national devait être décliné ensuite au sein de Pactes régionaux d'investissement dans les compétences 2019-2022, conclus aux côtés des différentes Régions, afin que celles-ci puissent ensuite traduire ces objectifs nationaux et tenir compte des spécificités de chaque territoire, de la nature du marché du travail local et des réalisations déjà conduites.

Mais c'est là où le bas blesse : la région Auvergne Rhône-Alpes est l'un des deux seuls territoires, avec PACA, où le Conseil régional n'a pas souhaité s'associer à la démarche aux côtés de l'Etat en contractualisant ce Pacte. Il a, au contraire, préféré en laisser la teneur à Pôle-Emploi, jusqu'à en confier les cordons de la bourse :

"La Région Auvergne-Rhône-Alpes (comme la région PACA) n'a pas signé de convention d'amorçage (pré-PIC). La conséquence a été que l'Etat a confié à Pôle emploi, la gestion du budget du Plan d'Investissement dans les Compétences en Auvergne-Rhône-Alpes", confirme simplement Pôle Emploi.

Pour quoi la Région n'a finalement pas "contractualisé"

Pour autant, la vice-présidente à la formation professionnelle de la Région Auvergne Rhône-Alpes, Stéphanie Pernod-Beaudon assume et explique ce choix :

"Nous avons refusé de signer le PIC pour trois raisons : l'État payait après le financement des formations et nous devions avancer 50% des sommes, et nous n'étions pas d'accord sur le nombre de formations à proposer. C'était donc avant tout une problématique financière, pas sur le fond du dossier. La Région travaille sur le sujet depuis des dizaines d'années, peu importe qui signe au final le PIC tant que les gens sont en formation", déclare l'élue.

Jeanine Chapot, présidente de l'Urof et déléguée générale du SyNOFDES (Union Régionale des Organismes de Formation et Syndicat national des organismes de formation) ne commente pas le désengagement de la Région sur le PIC, mais salue en effet "le travail très étroit entre les services régionaux de Pôle Emploi pour co-construire les grandes orientations. Cela a permis aux organismes de formation d'être prêts au moment où les grands marchés allaient être lancés."

De son côté, Pôle Emploi ne souhaite pas commenter ce dossier pour l'heure, s'affichant en position "de réserve".

Pour autant, il y a quelques mois, son ancien directeur régional de Pôle Emploi, Pascal, Blain évoquait déjà un premier bilan de ce programme, confirmant qu'il permettait de rajouter "de l'ordre de 650 millions d'euros sur quatre ans au budget de Pôle emploi".

"Ce dispositif concerne 13 domaines d'excellence qui constituent l'emploi de demain, et dans lesquelles Pôle emploi a acheté des sessions de formation auprès 2.000 organismes de formation spécialisés", affichait-t-il à l'automne 2020.

Baisse des dépenses et des commandes, la guerre des chiffres

Il faut dire que ce dossier, propulsé en plein coeur de la bataille électorale, s'est également traduit par une guerre des chiffres. Qui plus est, particulièrement difficiles à vérifier. Avec d'un côté, l'opposition régionale qui critique ainsi une baisse des dépenses en matière de formation qu'elle juge "considérable" et "inacceptable".

La candidate PS Najat Vallaud Belkacem, estimait par exemple dans un entretien : "Nous sommes tombés à moins de 100.000 entrées en formation sur l'ensemble du mandat, alors que l'on se retrouve en parallèle en face avec 500.000 chômeurs de catégorie A à l'échelle régionale, et que ce nombre va probablement s'aggraver encore en raison de cette crise".

Ce à quoi plusieurs médias ont ajouté des éléments au calcul :  la baisse des dépenses sur ce volet serait ainsi passée de 254,3 millions d'euros en 2015 à 119,9 millions en 2019, selon le média spécialisé AEF Info. Tandis que sur le nombre de commandes formation, le journal Médiacités avançait que la Région aurait commandé 36.500 formations en 2016, contre 13.500 en 2019.

De son côté, Pôle Emploi nous a simplement confirmé avoir dépensé, dans le cadre du PIC, 132 millions d'euros de commandes en vue de former 43.000 stagiaires en 2019, une somme portée à 160 millions en 2020 malgré la pandémie (et 32.000 stagiaires).

Mais comme le relevait déjà le Canol lors de son étude des budgets de la Région, difficile d'y voir clair concernant l'affectation précise des différentes lignes budgétaires régionales, entre économies réalisées et postes de dépenses, puisque la comptabilité mise à disposition par l'actuelle mandature ne serait pas suffisamment précise. Elle ne distinguerait pas (non plus) la provenance des fonds affectés par projet dans le cas de financements croisés, comme les fonds européens.

Les professionnels de la formation concernés

Reste une analyse provenant de plus haut lieu puisque dès février 2019, c'est l'ancien Haut-commissaire aux compétences et à l'emploi auprès du ministère du Travail, Jean-Marie Marx, qui dénonçait lui-même une baisse de plus de moitié des entrées en formation en Auvergne Rhône-Alpes dès 2018 :

"C'est une région qui s'est fortement désinvestie en matière d'achat de formations et notamment des non-qualifiés", avait-il expliqué devant l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis), rapporté par Challenges. Et ajoutait : "le nombre d'entrées en formation a diminué de 56% entre 2017 et 2018 et de 64% pour les publics les moins qualifiés. Ce n'est pas acceptable".

Une baisse qui s'explique cependant en partie par la volonté assumée de la Région de se focaliser uniquement sur les formations qui mènent directement et rapidement à l'emploi, soit celles qui ont un taux d'insertion inférieur à 50%.

Car selon Stéphanie Pernod-Beaudon, "ce mandat était un mandat de réforme sur la façon dont on a envisagé la formation professionnelle. Il y avait auparavant un budget qui payait à tout va, sans exigence d'insertions. [...] On ne prend pas ce risque pour qu'à la fin, les gens se retrouvent à Pôle Emploi."

La vice-présidente à la formation professionnelle explique que cette baisse de budget relèverait avant tout de la "rationalisation" : "il faut arrêter de payer des formations qui ne mènent pas à l'emploi et nous avons cessé de donner des fonds pour rééquilibrer les centres de formations. Dépenser plus, ce n'est pas former mieux."

Les conséquences de ce choix, vues par les organismes de formation

Un choix qui n'est cependant pas sans conséquences : "La Région a mis en place une politique à destination des publics employables et a arrêté de façon brutale les formations destinées aux publics très éloignés de l'emploi", souligne Jeanine Chapot, la présidente de l'Urof.

En sous-texte : en visant les publics employables et en sélectionnant les formations qui recrutent, la Région s'assurerait ainsi de présenter en bout de ligne de meilleurs résultats. La Région affirme d'ailleurs, par la voix de sa vice-présidente, que 66% des personnes formées ont eu accès à un contrat de plus de six mois en fin de cursus, un chiffre jugé plutôt encourageant.

Tout en soulignant que Pôle Emploi prend désormais en main environ 90% des achats de la formation pour les demandeurs d'emploi, Valérie Javelle, présidente de la Fédération de la Formation Professionnelle (FFP) qualifie quant à elle cette politique "d'adéquationniste" :

"Il était très clair que les élus voulaient donner une autre dimension à leur investissement dans la formation professionnelle. C'est plutôt sur cette voie la priorité au développement économique : mettre en relation les formations avec les besoins des entreprises. Cette logique adéquationniste a généré une baisse drastique des budgets".

Avant de continuer : "A nos yeux, l'engagement de la Région a été très nettement insuffisant. Ils avaient leur propre vision, ce qui a généré une incompréhension de la part de la filière sur cette volonté d'économiser, car il n'y a pas eu vraiment de pédagogie à ce sujet, et cela a eu pour conséquence de déstabiliser le marché et de mettre en difficulté les entreprises du secteur".

La présidente de la Fédération de la Formation Professionnelle (FFP) rappelle aussi qu'en 2019, sur les 202 millions affichés au budget prévisionnel, seuls 119 millions ont été effectivement consommés.

Tandis que de son côté, la vice-présidente à la formation professionnelle de la Région Stéphanie Pernod-Beaudon estime ne pas avoir "lâché" les publics éloignés de l'emploi et affirme au contraire avoir travaillé en lien avec les entreprises et les secteurs en tension (industrie, aéronautique, transport, logistique, numérique, agriculture, hôtellerie-restauration...) pour connaître au mieux leurs besoins en matière de formation.

Un monde de la formation qui se sent "oublié"

Du côté des fédérations de la formation professionnelles, les deux présidentes de l'Urof et de la FFP s'accordent à dire que la Région aura au final "peu communiqué" au long de son mandat avec les professionnels du secteur. Uniquement en fin de mandat, la Région aurait "envoyé des signaux faibles" pour renouer le contact, regrettent-elles.

Quant à l'avenir de la formation professionnelle dans la Région, les deux représentantes espèrent une meilleure communication et coopération pour les années à suivre. "Nous devons travailler en partenariat avec la Région, même si nous sommes des prestataires de marché, il est important de faire remonter nos besoins", tranche la présidente de l'Urof.

"Il y a un rôle essentiel entre la Région et les acteurs des filières compétences. On ne peut pas être ignorés deux fois. C'est la compétence de la Région et nous attendons ce partenariat. Il est important de travailler ensemble", ajoute Valérie Javelle.

Contactés, Pôle Emploi et le Dafpic (Délégué académique à la formation professionnelle, initiale et continue) n'ont pas souhaité répondre à nos demandes et évoquent un droit de réserve.

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Commentaire 1
à écrit le 14/06/2021 à 11:22
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L'aberrant thème de la sécurité ou "Tout est bruit pour celui qui a peur" comme le disait Sophocle exprimant un pays vieillissant guidé par les inactifs eux-mêmes guidés par la télévision. En ce qui concerne la formation professionnelle ça fait trent...

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