Climat : à Lyon, le plan de végétalisation s’attaque aux îlots de chaleur urbains… jusqu’aux copropriétés

DOSSIER (1/2). Le changement climatique soulève la question de l'adaptation. À Lyon, les arbres et les végétaux aident à lutter contre les fortes chaleurs l'été, mais aussi à contenir le ruissèlement de l'eau. Reboisement des boulevards, de friches, subventions aux copropriétés : les collectivités actionnent plusieurs leviers en cœur de ville, mais peinent parfois à s'entendre sur la stratégie à adopter, entre enjeux techniques d'un côté et répartition des usages de l'autre.
La place Danton, dans le 3e arrondissement de Lyon, a été complètement réaménagée à l'hiver 2023 : désormais, une pergola et des îlots végétalisés remplacent un ancien rond-point.
La place Danton, dans le 3e arrondissement de Lyon, a été complètement réaménagée à l'hiver 2023 : désormais, une pergola et des îlots végétalisés remplacent un ancien rond-point. (Crédits : ER/La Tribune)

Quels leviers pour adapter la ville au changement climatique ? À Lyon, la métropole de 58 communes a déjà largement dépassé l'augmentation de 1,5 degrés, inscrite dans les accords de Paris par rapport à l'ère préindustrielle.

Avec 14,6 degrés de température annuelle moyenne en 2022 et en 2023, Lyon « est désormais la ville de plus de 500.000 habitants où la température a le plus augmenté en Europe », indique en effet Pierre Athanaze, vice-président du Grand Lyon, délégué à la biodiversité.

Celles-ci pourraient même atteindre les températures estivales moyennes de Madrid à horizon 2050, ou encore d'Alger en 2100, indiquent les schémas directeurs du Grand Lyon, qui s'appuient sur le scénario RCP8.5, le plus pessimiste avec une augmentation de la température de 4 degrés en 2100, du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).

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Face à ces changements majeurs, couplés à l'incertitude du climat hivernal et en intersaisons (les printemps démarrent plus tôt, mais des gelées peuvent intervenir plus tard ; tandis que les épisodes de fortes pluies sont plus intenses), les collectivités élaborent des stratégies de végétalisation afin de rendre soutenable et habitable la ville dans un climat futur au caractère inédit (jamais le climat planétaire ne s'est réchauffé aussi vite).

Les arbres, « parasols » et « climatiseurs »

Pour adapter la ville, les végétaux constituent d'abord un levier important : les arbres permettent en effet d'ombrager les espaces urbains, en captant les rayons du soleil, afin que ceux-ci n'échauffent pas les éléments minéraux. La température des feuilles, quant à elle, n'augmente pas, grâce à la transpiration.

Dans ces conditions, les arbres sont également des éléments plus frais dans un environnement chaud, ce qui permet de rafraîchir l'air ambiant « jusqu'à plusieurs dizaines de degrés », remarque Marc Saudreau, chargé de recherches à l'Institut national de la recherche agronomique (INRAE), spécialiste des interactions climatiques entre les arbres et l'environnement.

En revanche, la restitution de l'humidité, à travers la transpiration, engendre un léger effet inverse : une sensation, presque imperceptible cependant dans l'Hexagone, de moiteur dans l'air. Les grands arbres (les chênes par exemple) consomment en effet plusieurs centaines de litres d'eau par jour en été, et en rejettent environ une centaine, via leur transpiration.

« Mais ce système n'est valable que si les arbres ont accès à l'eau », relève cependant Marc Saudreau. Qui pointe par ailleurs plusieurs enjeux pour le développement, la santé et les bénéfices de ces végétaux en ville : non seulement, ils doivent désormais lutter contre la prolifération et les attaques de ravageurs, « notamment successives à des épisodes de canicule, comme nous l'avons observé en forêt ». Mais ils doivent aussi composer avec le manque d'eau et l'instabilité du climat.

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Par exemple, à Lyon, la Métropole a dû abattre près de 120 tilleuls argentés dans le parc de Parilly il y a trois ans, en raison d'une infection à un champignon rare.

Autant de problématiques qui risquent de s'accentuer pour certaines espèces d'arbres, qui constituent pourtant des « parasols » et des « climatiseurs » naturels indispensables au refroidissement des zones urbaines en période de fortes chaleurs.

Planter 52.000 arbres par an : lesquels et comment ?

Dans ce cadre, la Ville de Lyon a initié un plan de végétalisation des espaces urbains, à hauteur de 141 millions d'euros engagés à partir de 2022 pour la renaturation des jardins, des rues, des parcs, en passant par les cours d'écoles ou encore « les rues des enfants ». Depuis 2020, huit hectares ont été végétalisés dans Lyon, notamment au niveau des strates basses, pour lesquelles les communes sont compétentes.

« Et ce, avec une priorité pour les arrondissements les plus carencés », indiquait en avril dernier le maire de Lyon, Grégory Doucet, par voie de communiqué. « 50% des plantations ont été réalisées en priorité dans ces arrondissements (3e ,7e et 8e arrondissement) afin de rendre accessible la nature à toutes et tous ».

De son côté, la Métropole, compétente sur la plantation et l'entretien des arbres, précise en avoir planté quelque 52.000 pour la seule année 2023. Une donnée trois fois supérieure aux trois dernières années réunies.

La collectivité déploie en effet un plan nature (2020-2026) doté d'une enveloppe globale d'investissement de 44 millions d'euros (rehaussé de 5,5 millions d'euros en 2023), dont la moitié part vers des plantations : arbres d'alignement, forêts urbaines, haies champêtres, etc. Chaque arbre coûte environ 3.000 euros à la collectivité au global. Tandis que les frais de fonctionnement pour l'entretien des végétaux atteignent les 60 millions d'euros par an.

Car « tous les arbres sont visités au moins deux fois par an » par le service d'entretien des arbres de Lyon, créé par Michel Noir en 1992, ajoute Pierre Athanaze.

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Surtout, la collectivité a peu à peu tiré un trait sur certaines essences : bouleaux, charmes, hêtres... Ces espèces ne seraient plus adaptées, car très fragiles en cas de sécheresse. Pierre Athanaze indique à ce titre privilégier « les essences régionales », et surtout multiplier les différentes espèces, qui transpirent : chênes, frênes, tilleuls, érables etc. Tout en « prenant des arbres avec des floraisons étalées d'avril à octobre », de façon à ce que les insectes pollinisateurs puissent butiner.

« Il faut ainsi revoir toute la typologie des plantations », estime en effet l'élu écologiste, indiquant « le pas de 14 mètres » entre chaque arbre le long des grandes avenues lyonnaises depuis les années 1970, pour y placer deux places de stationnement, contre « un pas de 7 mètres au XIXème siècle ».

« Il faut planter les arbres beaucoup plus près les uns des autres, mais aussi planter des arbres de tailles différentes : des grands, des petits, des arbustes et au sol une végétation basse », ajoute Pierre Athanaze.
« Les alignements d'une seule espèce... Cela faisait très longtemps que le service arbres n'en voulait plus pour des raisons phytosanitaires : si vous avez un arbre malade, il va s'aligner à tous les autres », complète l'élu.

Quitte aussi à se montrer parfois critique envers l'esprit des Architectes des bâtiments de France et de l'Etat, notamment dans le cas emblématique de la place Bellecour, cerclée par environ « 450 chênes et tilleuls », indique Pierre Oliver, maire (LR) du 2e arrondissement.

Le « projet Bellecour » : complexe et sensible

En début d'année, la Ville de Lyon a en effet présenté un premier plan de végétalisation, après que cette idée ait été plébiscitée par les habitants, lors du vote du dernier budget participatif.

Programme consistant, dans un premier temps, « à renaturer les pieds d'arbres de la promenade nord de la place, ainsi que la recherche d'espaces en pleine terre potentiels de végétalisation », indiquait la municipalité en janvier dernier, qui prévoit également d'y installer une œuvre d'art temporaire.

Un projet dont la première mouture était vivement critiquée par l'opposition. À la fois pour des questions d'ambitions (revues à la baisse pour des questions techniques), mais aussi réglementaires (Anne-Sophie Condemine, élue du 2e arrondissement (Pour Lyon, centre), pointait une « mascarade » auprès de Lyon Mag en janvier à propos de l'utilisation du budget participatif). Mais également pour des raisons de forme et de faisabilité.

Pierre Olivier indique ainsi que « plus des deux tiers du budget seront consacrés à l'œuvre artistique temporaire », estimant également que le projet connaîtra des difficultés, étant donné ses enjeux techniques : la place couvre en effet deux lignes de métro ainsi qu'un parking souterrain.

L'essence initiale du projet était pourtant de végétaliser le plus d'espaces possible sur la place, notamment avec des arbres. Mais sa mise en œuvre serait « particulièrement complexe », confirme Pierre Athanaze côté Métropole.

Outre les enjeux des usages souterrains, la question patrimoniale et historique se pose, afin de conserver l'esprit de cette place d'armes, royale.

« Il faut absolument qu'on arrive à rafraîchir cette place, qui est un îlot de chaleur abominable, et en même temps elle doit garder sa forme », ajoute à ce titre l'élu écologiste, sans en dire plus sur l'état d'avancement du programme.

Tandis que le maire du 2e arrondissement, Pierre Oliver, imagine pour sa part « une pelouse entourant la statue de Louis XIV », tout en reconnaissant que « cela n'aiderait pas à faire diminuer les températures », et que la question du budget « se poserait ».

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Ce projet, comme d'autres, touche en tout cas à l'urbanisme et aux usages : végétaliser signifie aussi dans certains cas supprimer des places de stationnement ou encore des voies automobiles, ce qui pourrait soulève des enjeux d'acceptabilité.

Ou plutôt « d'intelligence situationnelle » relève Pierre Oliver, citant l'exemple de la végétalisation de la place Gensoul, ou encore de la rue des Archers, dans le 2e arrondissement : « Quand on partait sur la réhabilitation d'une rue, on en profitait pour la végétaliser. On joue le jeu, même si cela pose certaines questions », indique le maire d'arrondissement, élu d'opposition à Lyon:

« Nous avons parfois des rues, pour lesquelles aucuns travaux n'étaient prévus, et où la ville casse des réseaux pour planter un arbre ou deux. Ce qui rend l'arbre très cher, proportionnellement à ce que coûte l'opération », ajoute-t-il.

Cependant, sur ces enjeux d'usages, Pierre Athanaze s'estime pour sa part « beaucoup moins interpellé que Fabien Bagnon (délégué aux voiries et notamment aux voies lyonnaises) sur les conflits d'usages », côté Métropole.

« Les arbres sont globalement très acceptés (...) Il n'y a pas vraiment de rivalité entre lui (ndlr : Fabien Bagnon) et moi, nos politiques sont cohérentes », poursuit Pierre Athanaze. « Sur les voies lyonnaises, nous avons coupé quelques arbres, qui étaient dépérissant. En revanche, nous plantons aussi à des endroits où il aurait été impossible d'aller ».

Avant de citer : « Le meilleur exemple, c'est le boulevard Vivier-Merle, qui est la plus abominable des avenues de Lyon ! »

La Part-Dieu comme « vitrine » du verdissement

Car outre le projet Bellecour, très symbolique, les autorités s'attaquent également à un autre morceau dans la capitale des Gaules : la végétalisation de la Part-Dieu (3e), le deuxième quartier d'affaires français. À l'été 2022, plusieurs scientifiques avaient établi une cartographie thermique de Lyon, comme l'indiquait France 3 Auvergne-Rhône-Alpes : le 3e arrondissement et l'Est de la ville étaient plus chauds d'environ 4 degrés en moyenne, par rapport au Vieux Lyon en cet été caniculaire.

La cause : le surnombre d'immeubles et de buildings, minéraux, et un urbanisme quadrillé, limitant l'ombre, comme l'explique notamment dans ses interventions le chercheur Roland Pellenq, directeur de recherche en physique urbaine au CNRS.

Lyon végétalisation Part-Dieu 2024

La Métropole de Lyon a réalisé 56.000 plantations, essentiellement d'arbres, à l'hiver 2023, contre 25.000 en 2022Crédits : Métropole de Lyon, Thierry Fournier.

Ainsi, la Métropole a choisi de faire de la rue Garibaldi, longue d'environ 3 kilomètres entre le parc de la Tête d'Or (6e) et le parc Sergent Blandan (7e), un « laboratoire » depuis quatre ans. Une partie de l'avenue a en effet été végétalisée, tandis que l'autre est restée dans son état précédent. Des capteurs mesurent depuis la tensiométrie du sol, l'hygrométrie de l'air, mais aussi la température au niveau des platanes, âgés d'environ 80 ans.

« On s'aperçoit qu'entre la partie nord qui a été aménagée, et la partie plus au sud, où nous sommes toujours avec un arbre tous les 14 mètres, nous gagnons 4,2 degrés en moyenne pendant les quatre mois d'été. Et en période de canicule, on gagne 7,4 degrés », remarque à nouveau Pierre Athanaze.

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Projet complété par ceux de « la place des Martyrs de la Résistance, de la place du Lac, du boisement Bouchu », énumère l'élu... Tandis que d'autres modèles, comme la création de « forêts urbaines » et de « corridors écologiques » à proximité de la ville, sont également lancés, notamment à travers l'achat de foncier par la Métropole de Lyon (lire notre article à venir).

Végétaliser aussi le parc privé

Enfin, demeure un défi de taille : comment s'adresser au parc privé et l'enjoindre lui aussi à se végétaliser ? Selon Pierre Athanaze, s'appuyant notamment sur le marathon « canopée-remix » réalisé par les services métropolitains en 2022, « si l'on plante seulement sur le domaine public, on ne végétalisera au maximum que 30 % du territoire. Il reste 70 % d'espaces dont il faut inciter au maximum la végétalisation ».

Pour inciter les citoyens, un programme de subventions a été lancé en 2022 afin de financer la végétalisation des copropriétés. À savoir : l'intégralité des travaux préparatoires, 50 à 65 % de la plantation (à partir d'un arbre seulement), puis, pour les résidences qui le désirent, l'intégralité d'un suivi avec une association de protection de l'environnement.

Près de 3 millions d'euros ont ainsi été alloués dans le mandat à ce dispositif, qui a abondé à ce jour environ 100 résidences pour financer près de 700 arbres et 1.200 arbustes.

« C'est un plan qui a bien fonctionné. Au conseil de la métropole du 24 juin, nous allons présenter une étape n°2 en élargissant », ajoute l'élu métropolitain.

« On reste toujours avec les bailleurs sociaux, les copropriétés, mais on va y ajouter le pavillonnaire et le foncier médico-social, qui ont souvent pas mal de foncier, mais pas forcément les moyens de végétaliser », complète Pierre Athanaze, qui précise qu'il n'y aura pas de rallonge budgétaire.

Pour autant, face à tous ces leviers qui visent notamment à rafraîchir la ville, gare aux effets de nombre, rappelle Marc Saudreau : « Il est préférable de planter 100.000 arbres, bien plantés, en pleine-terre, en multipliant les strates et les essences, plutôt qu'un million ».

Le chercheur souligne également l'importance de la surface foliaire dans les choix des politiques. Sur les essences locales ou exogènes, Marc Saudreau rappelle ainsi que « les essences dîtes locales aujourd'hui ne l'étaient pas forcément auparavant, il y a seulement quelques siècles », soulignant par ailleurs que « nous ne connaissons finalement que très peu les niveaux de résistance climatique des arbres, notamment urbains ».

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Commentaire 1
à écrit le 08/06/2024 à 7:32
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La destruction de notre environnement par nos mégas riches impose que chaque mètre carré de végétation est important.

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