"La filière textile doit montrer la voie de la relocalisation" (Eric Boël, UIT)

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A travers son souhait de voir émerger un Yuka du textile pour sa profession, Eric Boël, dirigeant des Tissages de Charlieu (42), souhaite pouvoir évaluer les quatre grandes étapes de fabrication d'un article : filature, tissage/tricotage, ennoblissement et confection.
A travers son souhait de voir émerger un "Yuka" du textile pour sa profession, Eric Boël, dirigeant des Tissages de Charlieu (42), souhaite pouvoir évaluer les quatre grandes étapes de fabrication d'un article : filature, tissage/tricotage, ennoblissement et confection. (Crédits : DR)
GRAND ENTRETIEN. A la tête des Tissages de Charlieu, une PME ligérienne (50 salariés ; 10 millions d'euros) spécialisée dans le tissage de tissus pour la mode et l'aéronautique, Eric Boël a récemment piloté une étude de l'Union des Industries Textiles (UIT). Chiffres à l'appui, il pointe le bilan carbone de la délocalisation de la filière et soutient notamment l'essor d'un futur "Yuka" du textile, en vue de mieux outiller les consommateurs dans leurs achats.

LA TRIBUNE AURA - A votre initiative notamment, l'Union des Industries Textiles (UIT) a commandé récemment une étude sur l'empreinte carbone de la filière textile française. Pourquoi ?

ERIC BOEL - En avril 2019, Emmanuel Macron avait pointé la filière textile, à l'occasion du G7 de Biarritz, comme la seconde industrie la plus polluante du monde.

Cela avait suscité la création du Fashion Pact, une coalition mondiale d'entreprises de la mode et du textile, engagées autour d'objectifs environnementaux. La filière productive du textile français, qui représente les 2.200 entreprises et 62.000 salariés ayant une activité en France, a entendu cette mise en cause. Et nous sommes d'accord!

Mais cela n'est vrai que dans les conditions actuelles de production. Nous avons donc souhaité diligenter une étude indépendante par le cabinet spécialisé Cycleco, afin de mesurer notre impact réel. Il s'agit de regarder la situation clairement et de montrer que la production textile pollue, mais que la fabrication en France permet d'alléger le bilan carbone des produits textile de manière déterminante.

Or, aujourd'hui, 95% du textile consommé en France (habillement et linge de maison) est importé, dont 80% d'Asie. Le textile a été la première filière à délocaliser. Depuis 40 ans, on a non seulement désindustrialisé avec les pertes d'emplois en conséquence, mais on a de plus délocalisé dans des pays utilisant une énergie souvent dix fois plus carbonée que la France !

En France le kilowattheure représente 100 grammes de Co2. En Chine, c'est 1.200, et en Inde plus de 1.300 !

Qui est responsable de cette délocalisation massive vers ces pays très carbonés ?

Un peu tout le monde selon moi. Les consommateurs qui n'ont pas réagi, les industriels qui n'ont certainement pas fait ce qu'il fallait et les pouvoirs publics. Dans les négociations économiques internationales, le sujet textile est souvent facilement abandonné.

Par exemple, il y a 15 ans, lorsque le Pakistan a subi de terribles inondations, l'Union Européenne a voulu soutenir le pays économiquement. Comment ? Notamment en offrant des droits de douane à 0% au textile.

Lire aussi : Comment Viji travaille à une industrie textile plus responsable et transparente

Je ne remets pas cause le fait d'aider le Pakistan mais je pointe le résultat : nous avons détruit de nombreux emplois en Europe, en particulier sur le linge de maison qui n'était plus compétitif face au prix des produits pakistanais. Au-delà de l'emploi, cela a représenté aussi une folie climatique.

La création d'une commission développement durable au sein de l'UIT seulement en septembre dernier ? La filière n'est-elle pas en retard?

La commission a effectivement été formalisée récemment mais nous échangions déjà beaucoup sur ces sujets et nous sommes très actifs.

Quels sont les grands enseignements de cette étude ?

Un kilo de textile consommé en France et importé depuis l'étranger génère actuellement 54 kg d'équivalent CO2, soit deux fois plus que s'il était intégralement produit en France. Cela signifie que la production textile française est deux fois moins impactante pour l'environnement que la production importée.

Selon l'étude du cabinet Cycleco, chaque point de relocalisation gagné, c'est-à-dire chaque point de consommation de textile réorienté au profit du textile produit en France, permettrait de générer la production de 5.500 tonnes de textiles en France, de créer plus de 4.000 emplois et d'économiser 140.000 tonnes d'équivalent C02.

La filière textile a été la première délocalisée, elle doit aujourd'hui montrer le chemin dans le sens inverse. En France, nous produisons déjà beaucoup de textiles techniques et de luxe. Mais ce n'est pas suffisant !

Nous devons aussi fabriquer du moyen de gamme. C'est la seule façon de réindustrialiser massivement notre pays et de ne plus déléguer nos émissions de CO2 à des pays bien moins performants que la France sur la question énergétique.

Dans le cadre des accords de Paris, la France s'est engagée à réduire son empreinte carbone d'un facteur 6, le textile peut raisonnablement atteindre un facteur 7 d'ici à 2050.

Quelles sont vos solutions pour que ces grands principes ne restent pas belles paroles ?

Nous le faisons aux Tissages de Charlieu, comme dans de nombreuses autres entreprises françaises.

Produire en France tout en étant compétitif, c'est tout à fait possible aujourd'hui grâce à la robotisation et à l'automatisation !

Avec d'autres impacts qu'on ne voit peut-être pas immédiatement mais qui sont vertueux. L'étude montre que pour un kilo de textile acheté, 1,37 kilo a été produit en réalité (avec les invendus).

En produisant au plus près du consommateur, en juste à temps, on supprimerait cette problématique d'invendus essentiellement liée à une production lointaine. Cela revient à baisser de 25% notre empreinte carbone.

Autre levier : l'éco-conception, le recyclage et la réutilisation (10 à 15% d'impact en moins) et puis le mix énergétique évidemment. Il faut absolument arrêter de penser que nous ne pouvons pas produire en France ce que nous consommons.

Le plan de relance ne va-t-il pas justement dans ce sens, y compris pour votre filière ? Est-ce un premier pas ?

Je constate que le plan de relance a validé un certain nombre de projets textile, comme celui que je porte avec mon entreprise, il semble donc que notre pays croit de nouveau en l'avenir français de cette filière.

Probablement parce que c'est l'absence de fabrication nationale de masques au printemps dernier qui a sonné l'alerte de la perte alarmante de notre souveraineté industrielle.

Si chaque filière ne se mobilise pas fortement, il est évident que la France ne pourra pas tenir ses engagements. Je porte avec l'UIT le souhait que la filière textile, après avoir été la plus toxique, soit la plus vertueuse. Nous allons d'ailleurs mettre en place un baromètre annuel afin de mesurer cela. Nous souhaitons constituer un étalon qui permettra de mesurer le score carbone des articles textiles produits et/ou consommés en France.

Quel rôle des consommateurs dans ce schéma de relocalisation ?

Il est évidemment majeur. Aujourd'hui, toutes les études le montrent, les consommateurs veulent des produits plus éthiques, plus durables, plus respectueux de l'environnement. Mais pour le textile, il faut reconnaitre qu'ils ne disposent pas des outils nécessaires pour acheter en toute connaissance de cause.

Nous souhaitons donc la mise en place d'une étiquette de traçabilité qui reprendrait les quatre grandes étapes de fabrication d'un article : filature, tissage/tricotage, ennoblissement et confection. Dans le cadre de la loi AGEC, la profession textile travaille déjà sur ce sujet.

Quelles sont les conditions pour qu'un tel outil s'adapte à la filière textile ?

Il faudra que les notes permettent une vraie différenciation pour les entreprises vertueuses et que le dispositif soit accessible à tous, y compris aux PME.

Il serait intéressant aussi de voir émerger des "Yuka" du textile afin de permettre aux consommateurs de faire facilement un choix responsable s'ils le souhaitent.

La crise actuelle a donné un grand coup de pied dans la fourmilière et a fait avancer tout le monde dans cette prise de conscience : les consommateurs, comme les grandes enseignes de mode, la grande distribution etc. Il ne s'agit pas d'une grande utopie. Nous, entreprises françaises du textile, en sommes parfaitement capables.

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Commentaires
a écrit le 22/04/2021 à 19:11 :
Si cette branche ne trouve pas LA niche, combien l'investissement va-t-il NOUS coûter?

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