Post Covid-19 : "le monde d'avant rattrape déjà la filière textile"

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(Crédits : DR)
Une cinquantaine d’entreprises textile de la région Auvergne-Rhône-Alpes s’étaient retroussé les manches pour produire en urgence des millions de masques lavables et réutilisables. Face à un effondrement soudain de la demande, provoqué par la réouverture du marché mondial, elles se retrouvent avec d’importants stocks d’invendus sur les bras.

2,9 millions de masques et de la matière première pour en produire 19 millions de plus. C'est, selon les derniers calculs d'Unitex, le stock, -  énorme -, qui resterait sur les bras de la cinquantaine d'entreprises de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui s'était lancée en urgence dans la production de masques textiles lavables. Depuis fin mai/début juin, la demande s'est soudainement effondrée au profit des masques à usage unique ou des masques textile, à bas prix, importés de pays étrangers.

Le monde d'avant rattrape la filière textile

Après avoir produit plusieurs millions de masques, la PME ligérienne Les Tissages de Charlieu (70 salariés ; 8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2019), a ainsi stoppé sa production il y a une quinzaine de jours. Pionnière, donnée en exemple dans des dizaines d'articles, l'entreprise avait investi un million d'euros pour augmenter rapidement ses capacités de production.

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Mais elle n'avait même pas fini de monter sa nouvelle ligne de production que les commandes se sont brusquement taries.

"Le soufflé est retombé brutalement. Je n'ai pas de colère mais c'est une blessure de l'âme pour nos entreprises et nos collaborateurs. Nous nous sommes mobilisés, nous avons mis tout notre cœur pour aider les soignants puis les entreprises et le public à se protéger. Nous sommes fiers d'avoir pu aider. L'inertie et les habitudes du "monde d'avant" sont revenus à une vitesse incroyable. Nous ne nous y attendions pas. Dès que les pays low-cost ont pu de nouveau livrer, les acheteurs publics et privés se sont rués sur ces fournisseurs en délaissant nos entreprises qui avaient pourtant répondu présentes lorsqu'ils n'avaient pas d'autre solution. Aujourd'hui, nous avons la gueule de bois et un million de masques invendus", souffle Eric Boël, dirigeant des Tissages de Charlieu

Même constat du côté d'AJ Biais, à Saint-Etienne. La PME de 120 salariés (CA 2019 : 10,7 millions d'euros) avait investi 100 000 euros pour reconvertir ses lignes de production. Après avoir produit 1,8 million de masques (pour la Région et la Ville de Saint-Etienne notamment), l'entreprise dispose de 350 000 masques invendus.

"Nous avions annoncé une pérennisation de cette production. Ce n'est plus d'actualité", confie Guillaume Jabouley, co-dirigeant de l'entreprise.

En tout cas pas sur le masque standard. L'entreprise vient de lancer un site internet pour la vente directe aux particuliers de masques plus colorés. Pour le dirigeant, néanmoins, pas d'amertume, "chaque entreprise est responsable des risques qu'elle veut bien prendre".

"Le masque textile est bien plus écologique et économique ! Ces milliards de masques jetables vont représenter une catastrophe environnementale énorme", souligne Elisabeth Ducottet, présidente de Thuasne.

L'entreprise stéphanoise ne souffre pas de la baisse brutale des commandes car elle est toujours portée par son activité principale, les dispositifs médicaux, - au contraire de celles plutôt positionnées sur la mode -, mais le constat reste néanmoins sévère.

"La filière a été là où on l'attendait, elle a fait ses preuves de réactivité. Les entreprises qui en ont besoin doivent être soutenues. L'Etat a une responsabilité envers elles", juge-t-elle.

Son propos est appuyé par son concurrent, Stéphane Mathieu, dirigeant de Sigvaris :

"Force est de constater que la préférence nationale n'a pas joué comme on l'espérait. Pour nos entreprises, cette crise a représenté une belle opportunité de montrer ce dont nous sommes capables. Sigvaris n'est pas en danger car nous avons fait peu de stocks, en produisant à la semaine, mais il est nécessaire de chercher une solution pour les millions de masques en stock dans les entreprises de la filière", avance-t-il.

Trouver des débouchés

C'est exactement ce à quoi travaille Yves Dubief, président de l'Union des Industries Textiles (UIT). Il a été chargé par la Secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher de trouver des débouchés commerciaux pour ces masques invendus.

"Il y a un travail de sensibilisation très important à faire auprès des collectivités locales, des entreprises et du grand public", souligne Pierric Chalvin.

"Tout le monde doit comprendre que la responsabilité est partagée", insiste le délégué général d'Unitex Auvergne-Rhône-Alpes, l'organisation professionnelle de la filière textile.

"Mais si tous les masques ne trouvent pas preneurs, en France ou à l'étranger, nous souhaitons que l'Etat et les collectivités profitent de ces stocks pour reconstituer les réserves. La filière textile s'est mobilisée pour répondre au contexte sanitaire et contribuer à l'effort. Des millions d'investissements ont été réalisés, en matériel, en formation et en heures supplémentaires. Aujourd'hui, il n'est pas question de laisser des entreprises en difficulté avec des stocks invendus.".

Eric Boël, l'emblématique dirigeant des Tissages de Charlieu, veut aller plus loin.

"Oui, nous avons des invendus, oui c'est très bien que l'Etat reconstitue ses stocks mais je ne veux pas d'une aumône. Je veux participer à la reconstruction d'un monde plus respectueux de l'être humain et de l'environnement. Pendant cette crise, le masque a été le symbole de la perte de notre souveraineté mais aussi la preuve de nos capacités de rebond. Il doit désormais devenir un démonstrateur de la relocalisation", détaille-t-il.

L'entrepreneur propose ainsi qu'un système de bonus/malus soit appliqué aux masques, et fasse la démonstration de la possibilité de relocaliser une partie de l'industrie en France.

"Il s'agirait d'un test. L'industrie textile a été la première à se mondialiser et à se délocaliser. J'aimerais qu'elle soit la première à faire le chemin inverse désormais".

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