L'asphyxie financière des stations de moyenne montagne

[Série 1/5] Les stations de moyenne montagne cherchent activement les moyens d’assurer leur pérennité afin de pallier des hivers avares en neige. Malgré des moyens financiers bien moindres que ceux des grandes stations, certaines font le choix d’engager de lourdes dépenses, pariant sur un rapide retour sur investissement. Mais avec une météo capricieuse, sur un marché peu extensible, les prévisions financières ne sont généralement pas au rendez-vous et les conséquences peuvent être fatales pour les stations qui s’endettent, au pire, sont contraintes à la fermeture. Premier volet de notre série consacrée aux grands défis de la montagne de demain.

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(Crédits : Romain Charbonnier / ADE)

En trois ans, Saint-Pierre-de-Chartreuse a tout perdu : beaucoup d'argent, la gestion de ses remontées mécaniques. Et son maire. La commune surendettée de l'Isère a dû se résoudre à confier l'exploitation de ses remontées mécaniques à la communauté de communes Cœur de Chartreuse. Mais le village-station d'un millier d'habitants devra rembourser lui-même plus d'un million d'euros en deux ans, qu'il faut apurer des exercices passés. La chambre régionale des comptes a prévenu : il devra augmenter la fiscalité locale de plus de 50 % pour payer les dettes.

Aux problèmes financiers se sont ajoutés les tiraillements politiques : les électeurs de Saint-Pierre-de-Chartreuse devront retourner aux urnes en mars pour élire une nouvelle équipe municipale et désigner leur nouveau maire, après que l'ancienne s'est déchirée sur les questions financière et de gouvernance. Pourtant, en 2012, le plan de développement de la station était ambitieux, au moins sur le papier. Forte d'une croissance spectaculaire du nombre de journées skieurs, passées de 92 000 durant l'hiver 2010-2011 à 163 000 deux ans plus tard, la municipalité dirigée par Yves Guerpillon lançait un plan d'investissement de plus de trois millions d'euros sur cinq ans, en ajoutant un télésiège, un téléski et programmant divers aménagements des pistes.

Défi de taille

La commune avait ainsi la volonté de faire passer le chiffre d'affaires de la station de 1,8 à 2,3 millions d'euros de 2013 à 2017, soit une croissance de 28 % des recettes du syndicat intercommunal en l'espace de quatre années. Un défi de taille pour une station de moyenne montagne qui accueille une clientèle essentiellement locale et régionale, et pour laquelle la seule issue est donc de prendre des parts de marché à ses concurrentes, et ce, sur un marché peu extensible.

Mais en 2016, la chambre régionale des comptes constate que les recettes réelles d'exploitation du syndicat intercommunal, en charge de l'exploitation des remontées mécaniques, s'élèvent à 1,2 million d'euros. C'est donc presque la moitié du chiffre d'affaires qui manque à l'appel. Au bord de la faillite, le syndicat intercommunal chargé de la gestion des pistes de ski alpin a été dissous à la demande du préfet de l'Isère. À la fin de l'année 2016, l'exploitation des remontées mécaniques est passée entre les mains de la communauté de communes, mais la dette devra être épongée à 80 % par Saint-Pierre-de-Chartreuse et à 20 % par Saint-Pierre-d'Entremont, sa petite voisine associée dans le syndicat intercommunal.

Stations de ski, moyenne montagne

Malchance

Or, à Saint-Pierre-de-Chartreuse, "la capacité de désendettement de la commune, sans la prise en compte de la trésorerie, a presque quintuplé de 6,7 à 30,6 millions d'euros entre 2009 et 2015", souligne le dernier rapport de la chambre, publié en octobre 2016. D'où la nécessité de hausser de moitié la facture fiscale locale. Dans une interview à la presse locale (il n'a pas souhaité répondre à la demande d'interview d'Acteurs de l'économie-La Tribune), le maire Yves Guerpillon avançait la malchance constatée depuis l'investissement de 2013, avec trois hivers successifs entamés avec un manque d'enneigement, plombant l'objectif initial.

"Nous souffrons d'absence de neige à Noël, déclarait-il en juillet dernier. Sans le ski, nous ne pouvons rien faire."

Les maux de la commune iséroise sont liés, effectivement, au manque de neige. Une malchance. Les stations alpines n'avaient pas connu trois hivers consécutifs aussi difficiles depuis le début des années 1990. Et la station de la Chartreuse, basée à 900 mètres d'altitude, et culminant à 1 600 mètres, a été bien trop épargnée par la neige depuis trois ans.

"Les stations de moyenne montagne sont plus vulnérables, à tous les égards, observe Laurent Vanat, consultant suisse et auteur de l'International report on snow and mountain tourism. Les gens, souvent des habitants de grandes agglomérations proches, viennent seulement s'il y a du beau temps et de la neige."

La liste pourrait être longue des stations de basse ou de moyenne altitudes qui n'ont pas eu la chance de connaître un enneigement tout au long de ces derniers hivers. Et pour celles qui croyaient pouvoir bénéficier de la manne de l'or blanc comme leurs grandes sœurs haut perchées, la désillusion est à la hauteur des investissements réalisés, qui s'avèrent plus difficiles à rentabiliser que prévu.

Fermeture

Chaque station vit une situation particulière, compte tenu de sa gouvernance (communale, société d'économie mixte ou privée), de ses moyens financiers et de son emplacement géographique. Certaines ont même brutalement mis la clé sous la porte. C'est le cas de la commune de Borée, en Ardèche. Le conseil municipal a ainsi décidé le démantèlement de son téléski après avoir constaté le manque récurrent de neige sur les pentes du mont Mézenc. Ou encore à Valdrôme, dans la Drôme où, après avoir déjà démantelé son téléski en 2014, la station du Diois a fermé ses portes à la fin de l'année 2015. Cette fois, c'est le conseil départemental de la Drôme qui en a pris la décision pour des raisons budgétaires.

Démantèlement remontée mécanique

A Borée, en Ardèche, le conseil municipal a décidé le démantèlement de son téléski après avoir constaté le manque récurrent de neige sur les pentes du mont Mézenc. (Crédits : Damien Cocatre)

Et pour celles qui continuent à accueillir des touristes, la question revient irrémédiablement. Quelle voie trouver entre le risque du surinvestissement et la nécessité de maintenir et développer une offre touristique ? Cet avenir ne peut s'inscrire qu'autour du ski, affirme Laurent Reynaud, directeur général de Domaines skiables de France. "Le ski ne fait pas tout, mais sans le ski, une station n'est rien", souligne-t-il.

Investir

Alors, puisque la neige fait des siennes et ne tombe plus abondamment, et que les stations doivent tenir la promesse faite aux touristes qu'ils pourront skier, investir semble être la solution. Ce qui se traduit par un renforcement du parc d'enneigeurs, pour lequel les stations françaises comptent un retard certain sur des pays tels que l'Autriche, précise Laurent Reynaud.

"Avec des débuts d'hiver moins neigeux et moins froids, l'enjeu est désormais de produire rapidement de grands volumes de neige en peu de temps, pour profiter des fenêtres de froid entre deux périodes de redoux", poursuit Laurent Vanat.

Lire aussi : Laurent Reynaud (Domaines skiables de France) : "La compétitivité des stations passe par l'investissement"

Du côté des remontées mécaniques, des projets peuvent aussi être développés. Mais l'intensité capitalistique de ce type d'équipements incite les banques à redoubler de prudence. "Notre rôle ne se limite pas à financer. Il consiste d'abord à veiller à l'équilibre entre le projet et le potentiel réel de la station, assure Jean-Christophe Maratra, directeur général adjoint en charge de l'entreprise et des marchés spécialisés à la Banque Populaire Auvergne-Rhône-Alpes. Le porteur de projet ne doit pas s'emballer sur un investissement disproportionné, et doit intégrer le fait que la neige n'est pas automatiquement au rendez-vous." Pour Nathalie Saint-Marcel, directrice adjointe du Cluster Montagne, qui regroupe des entreprises spécialisées dans l'aménagement de la montagne, les stations de moyenne montagne peuvent s'en sortir autrement :

"Elles ont une identité souvent plus forte, avec un patrimoine, un village historique, un lieu de vie plus pérenne. Ces stations peuvent créer des activités en saisons, mais aussi en intersaisons parce qu'elles ont une population résidente à l'année. Cela ne nécessite pas forcément des aménagements coûteux. Aujourd'hui, proposer une scénarisation du séjour peut être plus adapté que d'investir lourdement dans des infrastructures comme des remontées mécaniques. Cela ne sert à rien de dépenser beaucoup d'argent si l'offre n'est pas réalisée de façon proactive."

Intercommunalité

Selon les banques, l'un des meilleurs moyens d'éviter un emballement réside dans la mutualisation de la gestion de l'activité neige. Le transfert de compétences des remontées mécaniques aux intercommunalités est dès lors perçu comme un bon signe.

"La mutualisation des infrastructures rassure les communes... et les banquiers", affirme Cyril Gouttenoire, directeur du centre d'affaires Montagne et territoire au Crédit Agricole des Savoie.

"À une commune isolée, nous préférons clairement des communes qui ont engagé des synergies pour développer ensemble leur infrastructure et rendre leur offre plus visible, renchérit Jean-Christophe Maratra. Nous parvenons ainsi à faire survivre des stations qui n'auraient pas pu se développer si elles étaient restées seules."

Dans le cas de Saint-Pierre-de-Chartreuse, le récent transfert des remontées mécaniques à la communauté de communes Cœur de Chartreuse pourrait bien permettre de lancer une nouvelle dynamique. Un objectif recherché dès le départ.

Gouvernance

"Le préfet voulait dissoudre le syndicat à la fois pour ses difficultés financières, mais aussi en raison de la gouvernance, souligne Céline Burlet, première adjointe démissionnaire de Saint-Pierre-de-Chartreuse, également conseillère départementale (DVD) de l'Isère. Certains étaient inquiets de ne plus voir la commune être un acteur direct de sa station. Il y a eu un profond malaise."

De ce point de vue, la gouvernance de la station iséroise est désormais totalement bouleversée. Là où deux communes géraient entre elles l'ensemble, elles sont à présent... 17 pour un domaine skiable qui comprend non seulement la station de Saint-Pierre-de-Chartreuse, mais aussi ses voisines (Désert d'Entremont, Granier, Saint-Hugues-Les-Égaux).

"Nous misons sur une nouvelle façon de travailler, davantage partenariale entre les différents acteurs, pointe Céline Burlet. La dynamique était bloquée dans l'ancien syndicat. Le passage à l'échelle intercommunale a permis de passer un cap dans le fonctionnement."

Ainsi, les quatre offices de tourisme du territoire ont laissé la place à un seul centre d'information, situé à Saint-Pierre-de-Chartreuse, confortant le positionnement central de la station dans la vie touristique du territoire. Et forte de ses activités complémentaires au ski (Bike Park, piscine, circuit VTT, station de trail, etc.), la commune du monastère de la Grande Chartreuse pourra compter sur l'intercommunalité pour mettre en valeur son offre sportive et culturelle... mais, en parallèle, devra payer les dettes du passé.

Scénarisation

Face au risque de surinvestir, les décideurs locaux doivent aussi se méfier de sous-investir, ou de mal-investir. Ceux-ci connaissent bien le risque de laisser ces équipements à vau-l'eau : la clientèle pourrait alors se désintéresser de la destination. Néanmoins, la présence de dénivelé ou de remontées mécaniques ne suffit plus. La station doit aussi avoir d'autres alternatives à proposer et à raconter à ses visiteurs. "Il ne faut pas se contenter de dire : "venez à la montagne, c'est beau et il y a de la neige", pointe Nathalie Saint-Marcel. Aujourd'hui, des activités doivent être proposées." C'est l'idée de scénarisation des stations. Pour Laurent Reynaud, cela ne correspond pas à "l'artificialisation de la montagne, mais à donner du sens à chaque kilomètre de piste".

Les stations de moyenne montagne disposent de vrais atouts pour jouer cette carte, à travers la valorisation de leur patrimoine naturel et culturel. Cela passe par la mise en avant d'une spécificité locale, comme le fait la station de Val Cenis (Savoie) en mettant en avant sur un monolithe de 93 mètres de haut, ses chemins de l'histoire et son patrimoine baroque. "Chaque station peut investir différemment dans la scénarisation du séjour, mais celle-ci doit se baser sur les acteurs ancrés dans leur territoire", poursuit Nathalie Saint-Marcel.

Car avec ou sans neige, les touristes tiennent à pouvoir raconter leurs souvenirs. Et puisque ce récit se fait désormais en direct sur les réseaux sociaux, le retour sur investissement peut être immédiat pour les stations... pour le meilleur ou pour le pire.

Megève dans le collimateur

Quelques semaines après Saint-Pierre-de-Chartreuse, c'est une seconde station alpine - et pas des moindres - dont la chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes critique la gestion financière, en l'occurrence Megève. Ciblant la période 2008-2015, l'institution de contrôle a relevé le manque de maîtrise des investissements de la part de la municipalité dirigée par la maire (DVD) Sylviane Grosset-Janin sur la majeure partie de son mandat (2008-2014). Pour financer l'extension de son Palais des sports et des congrès, la commune a ainsi investi pas moins de 62 millions d'euros, soit deux années de budget de fonctionnement, sans avoir établi de Plan pluriannuel d'investissements. La municipalité a également manqué de maîtrise quant à la gestion de sa société de remontées mécaniques, avec "une masse salariale supérieure de quatre points à la moyenne du secteur". La CRC vise en particulier la rémunération des dirigeants de la société, vendue depuis à une filiale de la Compagnie du Mont-Blanc. Cette cession, effective en décembre 2015, a été motivée par "l'inefficience de la gestion du domaine skiable par la société d'économie mixte communale et sur la surface financière et l'expertise technique de la Compagnie du Mont-Blanc". Or, la CRC pointe que "les difficultés rencontrées par la Sem relevaient davantage d'erreurs de gestion commises par sa direction assurée par la commune de Megève, que d'une impossibilité à rendre l'exploitation rentable". Résultat, la commune se trouve désormais dans "une situation financière durablement fragilisée", poursuit la CRC. Megève a dû élaborer un plan d'économies sur les trois prochaines années, visant un objectif de réduction de 5 % par an des charges de fonctionnement... dans un contexte où seuls, 30 % des lits touristiques de la station sont occupés toute l'année.

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