Firminy-Vert, chef-d'œuvre méconnu de Le Corbusier

Au cœur du département de la Loire, Firminy abrite la deuxième concentration mondiale de bâtiments conçus par Le Corbusier. Un patrimoine mal connu et souvent incompris, qui s'apprête à jouir d'une nouvelle visibilité et profiter au territoire. L'œuvre de l'architecte suisse vient d'être classée au Patrimoine mondial de l'Humanité. De quoi espérer attirer davantage de visiteurs du monde entier.
(Crédits : Saint-Etienne Tourisme)

>> Article actualisé le 18 / 07 / 2016

Qui sait que le plus important site réalisé par Le Corbusier en Europe - le second dans le monde après Chandigarh, en Inde - est implanté à Firminy, aux confins du département de la Loire ? Qui sait que la petite commune de 17 500 âmes, nichée au sein de la vallée de l'Ondaine, abrite un joyau de l'architecture moderne, hélas encore méconnu ? C'est pourtant ici, entre Auvergne et Forez, que le Suisse Charles-Édouard Jeanneret-Gris (dit Le Corbusier) - disparu il y a 51 ans cette année - a conçu un patrimoine exceptionnel composé d'une unité d'habitation, un stade, une maison de la culture et de l'église Saint-Pierre (achevée en 2006).

Lutte contre l'insalubrité

Ce vaste programme a été initié par Eugène Claudius-Petit, maire de la commune de 1953 à 1971, ancien ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme. À une époque où la moitié des habitants de Firminy ne dispose ni de l'électricité ni de l'eau courante, l'élu décide de prendre à bras-le-corps le problème de l'insalubrité des logements. Car l'ancienne ville minière attire une population nombreuse venue vivre de l'essor industriel et sidérurgique de la région.

Eugène Claudius-Petit lance donc la création d'un nouveau quartier baptisé Firminy-Vert. Un chantier qui durera plus d'une décennie (de 1954 à 1965). L'élu confie l'étude du plan directeur à une équipe d'urbanistes dans l'optique de créer "une ville de la lumière opposée à la ville de l'ombre". Parallèlement, il fait appel à son ami Le Corbusier pour la construction de la maison de la culture et du stade en 1955, puis de l'église en 1960. Une triade qui forme ce que l'architecte nomme un "centre de re-création du corps et de l'esprit". L'unité d'habitation verra le jour quelques années plus tard, à partir de 1965.

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La maison de la culture est la seule à figurer dans le dossier de candidature de l'Unesco.

Patrimoine de l'Humanité

Encore peu connu et souvent mal compris, le travail de Le Corbusier à Firminy pourrait jouir d'une bien meilleure visibilité. En effet, après deux premiers échecs en 2009 et 2011, une nouvelle candidature relative à l'œuvre de l'architecte suisse a été déposée au début de l'année 2015 auprès de l'Unesco, en vue d'un classement au Patrimoine mondial de l'Humanité. Le dossier de candidature ne se limite pas à Firminy-Vert. Elle regroupe 17 bâtiments conçus par l'architecte dans sept pays différents (France, Allemagne, Argentine, Belgique, Japon, Suisse et Inde).

En France, une dizaine de villes sont concernées, notamment Éveux (Rhône) et son couvent de la Tourette. Après dépôt du dossier, celui-ci sera instruit pendant 18 mois par les experts de l'Icomos, une ONG spécialisée dans la conservation des monuments et des sites historiques dans le monde. Le cas échéant, le classement du patrimoine Le Corbusier par l'Unesco interviendrait à l'été 2016 et porterait, en Rhône-Alpes, Firminy aux côtés du Vieux-Lyon et de la grotte Chauvet en Ardèche.

Le 17 juillet 2016, l'oeuvre architecturale de Le Corbusier a finalement été inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, pour sa "contribution exceptionnelle au mouvement moderne".

"La dynamique installée par la ville de Firminy et Saint-Étienne Métropole sera confortée par cette inscription qui multipliera les séjours de courtes et moyennes durées et par conséquent une hausse de la fréquentation des établissements hôteliers et des restaurants et globalement une hausse du tourisme sur le territoire", ont réagi Gaël Perdriau, maire de Saint-Etienne, et Marc Petit, maire de Firminy.

 Un enjeu prioritaire à l'échelle du territoire

En effet, « l'objectif de cette candidature est de donner une tout autre image de notre territoire, une image de modernité », avait déclaré Marc Petit avant l'inscription de l'oeuvre de Le Corbusier au patrimoine mondial.

En tant que président de l'association des sites Le Corbusier, l'élu a également déposé, fin septembre 2014, un dossier auprès du Conseil de l'Europe pour la labellisation du patrimoine Le Corbusier en tant qu'« Itinéraire culturel européen ». La candidature est actuellement en cours d'examen.

Pour Robert Karulak, vice-président de Saint-Étienne métropole en charge du tourisme, la mise en valeur du site Le Corbusier de Firminy est un enjeu prioritaire à l'échelle du territoire de l'agglomération. Or, à ce jour, rares sont les visiteurs qui choisissent de loger sur place, préférant trouver une chambre à Lyon ou Éveux. Un manque à gagner pour l'économie ligérienne.

« Le classement au Patrimoine mondial de l'Humanité créerait mécaniquement un flux touristique supplémentaire, en particulier de touristes étrangers », estime l'élu.

Les tour-opérateurs japonais sont friands des sites labellisés Unesco auxquels ils consacrent des circuits touristiques entiers.

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Japonais et Américains sont les principaux visiteurs des sites Le Corbusier.

« Visiter du béton »

En 2013, le site Le Corbusier de Firminy a reçu 23 700 visiteurs. Une fréquentation tirée par la tenue de la biennale de design. « Les années sans biennale, nous sommes plutôt autour de 18 000 visiteurs », note Christelle Rémy, responsable du site. Le quartier Firminy-Vert est le premier lieu d'accueil de touristes étrangers de la Loire. Les Japonais et les Américains constituent un public amateur de ce patrimoine, mais aussi les voisins européens (Allemands, Anglais, Italiens, Espagnols, Belges, etc.). « La fréquentation internationale existe, mais en deçà de ce qu'elle pourrait être », juge toutefois Robert Karulak.

L'élu est convaincu qu'il faut commencer par « favoriser une appropriation du site par les habitants afin d'en faire un élément fort de l'identité du territoire ». Mais difficile de convaincre la masse des non-initiés. « Les gens ont parfois du mal à comprendre comment on peut « visiter du béton »», déplore Christelle Rémy. Résultat : l'essentiel de la fréquentation est composé de scolaires de la région, de touristes amateurs de design et d'architecture, et d'étudiants en art.

Faire face aux deux échecs précédents

D'une manière générale, les différents acteurs de la candidature Le Corbusier se montrent plutôt confiants. Il faut dire que les deux premières tentatives non couronnées de succès ont permis d'affiner la candidature.

« L'Unesco se base sur la valeur universelle exceptionnelle, or nous avons retravaillé cette notion en mettant l'accent sur l'influence que Le Corbusier a pu avoir dans tous les pays où il a construit des bâtiments, explique Michel Richard, directeur de la fondation Le Corbusier, association qui coordonne la candidature auprès de l'Unesco. Nous tentons de montrer concrètement en quoi ces œuvres ont participé de la révolution de l'architecture au XXe siècle. »

À la lumière des deux échecs passés, le nombre de bâtiments inclus dans le dossier de candidature a également été réduit de 19 à 17. Une rectification qui touche notamment le site de Firminy : en 2011, le stade, l'église et la maison de la culture figuraient au dossier. Cette année, seule cette dernière demeure. « Nous avons recentré sur la maison de la culture, car c'est un bâtiment vraiment unique », justifie Marc Petit.

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Voûte renversée

Long de 112 mètres, cet édifice est le seul du site de Firminy-Vert à avoir été achevé du vivant de Le Corbusier. Posé sur une ancienne carrière de grès houiller face au stade, il arbore une toiture en forme de voûte renversée et maintenue par un ingénieux système de câblage. Les façades du bâtiment, dont l'une est audacieusement inclinée, sont entièrement vitrées.

Elles se rythment de formes et de couleurs qui donnent un caractère musical à cet ensemble architectural gris-béton. Le mobilier présent dans le bâtiment est pour sa part conçu selon le « Modulor », une unité de mesure créée par Le Corbusier afin d'établir une harmonie de proportions adaptées au corps humain. Propriété de la ville de Firminy, la maison de la culture a été entièrement rénovée entre 2008 et 2013. Un chantier qui s'est élevé à plus de cinq millions d'euros.

Appui de l'Inde

La candidature auprès de l'Unesco devrait être favorisée par la présence de l'Inde parmi les pays figurant au dossier. Ce qui n'était pas le cas en 2009 et 2011.

« Les experts de l'Unesco estiment souvent qu'il y a trop d'œuvres occidentales classées, constate Marc Petit. Dans les dossiers de candidature, il y a également très peu de séries transnationales comme la nôtre, et rares sont celles qui concernent le patrimoine du XXe siècle. »

Autre raison d'y croire : la France - qui porte la candidature au nom de tous les pays concernés - ne présentera pas cette année d'autre dossier. En 2009, le patrimoine Le Corbusier avait dû faire face à la « concurrence » de l'œuvre de Vauban.

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