Écoles et entreprises : partenaires particuliers

Formations sur mesure, mécénat, chaires ou contrats de recherche, participation à la définition du contenu pédagogique : l’entreprise pousse grand les portes de l’enseignement supérieur. Les partenariats entre grandes écoles et entreprises se multiplient et ne se limitent plus aux terrains de stage et aux missions de recrutement.

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Les entreprises et les écoles travaillent de plus en plus ensemble. L'objectif ? créer un partenariat gagnant-gagnant.
Les entreprises et les écoles travaillent de plus en plus ensemble. L'objectif ? créer un partenariat gagnant-gagnant. (Crédits : DR)

Afin d'assurer l'employabilité de leurs étudiants dans un contexte international de concurrence accrue, mais aussi pour diversifier leurs sources de financement, les établissements d'enseignement supérieur opèrent des rapprochements de plus en plus étroits avec le monde de l'entreprise. En témoigne la présence croissante d'entreprises au sein des comités pédagogiques : à l'Inseec de Chambéry, des professionnels participent au comité de sélection des étudiants pour identifier les pépites de demain, tandis qu'à l'IAE Lyon, un comité réunissant les délégués généraux des branches d'activités économiques a été constitué pour adapter au mieux l'offre de formation.

"Des partenariats de plus en plus globaux"

"Ce sont parfois les entreprises qui nous demandent d'insister sur les compétences qui, demain, deviendront clés", souligne Philippe Kopcsan, directeur du campus Alpes Savoie de l'Inseec. À Grenoble École de Management (GEM), certains diplômes, tel le master big data, sont nés sous l'impulsion des entreprises. Selon Agnès Brandy, directrice de la relation commerciale et entreprises à GEM, l'école cultive près de 300 partenariats, sous différentes formes : recrutement, pédagogie, recherche, formation continue. "Si toutes les portes d'entrée fonctionnent, celle du recrutement représente encore 60 % des demandes de premier contact."

Alain Asquin, vice-président de l'université Jean-Moulin Lyon 3, se refuse quant à lui à les compter :

"Ce que je regarde, c'est leur qualité et le fait que ces partenariats deviennent de plus en plus globaux. Car pour faire face aux défis actuels, les entreprises doivent se repenser elles-mêmes. L'université est un espace de réflexion bienveillant, où l'on réfléchit sans regarder la montre."

Selon lui, la dichotomie entre universités et entreprises est révolue :

"Si nous avons longtemps considéré que le savoir ne devait pas être finalisé par rapport à un besoin, l'université doit former des jeunes capables de s'intégrer dans le marché du travail."

Alexandre de Gmeline, chef du service développement des ressources humaines du Crédit Agricole Sud-Rhône-Alpes, constate que les universités et écoles se professionnalisent : "C'est devenu une question de survie. Si nous sommes à la recherche de talents, elles aussi."

Startups et PME : établir la relation

Pour structurer ces échanges et rendre leur offre plus lisible, les écoles ont créé des directions entreprises ou de l'innovation, chargées des contrats de développement, des dispositifs de thèse Cifre, des plans de formations ou encore de l'intervention de professeurs en entreprise.

"Lorsque les chefs d'entreprises nous contactent, ils s'attendent à trouver une transversalité des pratiques entre nos départements", estime Alain Asquin.

En contrepartie, des fonctions de "campus manager" ou même des "directions des relations écoles" voient le jour au sein des grands groupes pour structurer ces échanges. Mais tout l'enjeu reste de toucher les petites entreprises, qui représentent 96 % des sociétés rhônalpines, selon les chiffres de la CCI Rhône-Alpes. "Certaines rencontres avec les entreprises de taille modeste ne se font pas", regrette Marc Pérennès, responsable du pôle employabilité à EMLYON. Pour y remédier, l'école de commerce va créer un "Start-up Corner" ainsi qu'un "Village des PME" à l'occasion de son Forum emploi, à "un tarif abordable".

Un autre moyen de créer du lien consiste à faire intervenir les entreprises au sein des cursus, en sollicitant l'intervention de leur direction pour échanger avec les étudiants.

"Cela permet à la fois un partage de connaissances, une promotion de l'entreprise et le début d'un dialogue avec les étudiants", explique Philippe Kopcsan, à l'Inseec Chambéry.

La méthode revêt un avantage supplémentaire pour l'entreprise susceptible de repérer de jeunes talents avant ses concurrentes. À l'Inseec Lyon, une grande partie du major en webmarketing est enseigné par des professionnels. "Par conséquent, les étudiants n'ont pas de mal à trouver un stage !", glisse Sophie Fortuna, en charge des relations entreprises et des stages.

Si dans ces accords, les partenaires ne s'engagent pas directement sur un nombre de places en stage, les entreprises peuvent parfois réserver une partie de leurs offres ou les flécher sur les programmes qu'elles jugent les plus adaptés.

"Nous savons que l'évolution du nombre de stages est un indicateur de l'importance d'un partenariat", rappelle Agnès Brandy, à GEM.

Pour autant, Alain Asquin estime que "même si ce volet est en augmentation, ce n'est pas forcément ce qui rend particulier un partenaire ou une collaboration."

Visibilité et recrutement

Présentations de métiers, présence lors des forums de recrutement, business weeks et autres serious games : les occasions ne manquent pas pour rapprocher les entreprises des étudiants. Mais le recrutement n'est pas forcément le premier objectif. Au Crédit Agricole Sud-Rhône-Alpes, priorité est donnée au développement de l'image employeur du groupe.

"Parce que nous recrutons en nombre depuis l'an dernier, nous devions développer notre attractivité afin que les jeunes pensent à nous lorsqu'ils recherchent un emploi", explique Alexandre de Gmeline.

Il s'agit, selon lui, d'un travail de longue haleine, les résultats n'étant pas de suite perceptibles. "Nous participons à la fois aux forums, aux job datings, ainsi qu'au parcours Ulysse qui engage une dizaine d'écoles partenaires." Ces collaborations sont essentielles pour les secteurs d'activité peinant à attirer les jeunes : l'IAE Lyon a monté un salon (Sud Expert) avec les professionnels de l'expertise comptable pour valoriser les métiers du secteur auprès des étudiants.

Autre système gagnant-gagnant : proposer l'intervention de professionnels pour apporter des cas ou des témoignages.

"On peut faire travailler un groupe d'étudiants sur un problème de saisonnalité de chiffre d'affaires que rencontre une entreprise, ce qui permet à cette dernière de recevoir une étude complète avec des pistes de solution et aux étudiants de se mettre en situation", illustre Philippe Kopcsan, à l'Inseec Chambéry.

Le Crédit Agricole Sud-Rhône-Alpes a testé l'expérience avec des étudiants de GEM, qui étaient invités à donner leur avis sur l'image de la banque de proximité auprès des jeunes. "Cette expérience nous a apporté un regard frais", affirme Alexandre de Gmeline.

Selon lui, les entreprises ont elles aussi un pas à faire pour se rapprocher des écoles : "Il faut cultiver cette relation en allant à leur rencontre." Un pas réalisé par le dirigeant de Somfy, Jean-Philippe Demaël. Parrain d'une promotion à l'université de Savoie, il a lancé aux étudiants le défi de coécrire un livre sur ce que pourrait être l'entreprise dans 20 ans.

"C'est une expérience inédite. Il a même ouvert son carnet d'adresses pour que les étudiants rencontrent des personnalités comme Louis Gallois ou Hubert Védrine", glisse Thierry Rolando, maître de conférences à l'IAE université Savoie Mont-Blanc.

Un lieu de recherche et de développement

Pour d'autres, les partenariats sont davantage un moyen de faire de la recherche :

"Même si notre recrutement est très actif dans la région, nous n'allons pas recruter spécifiquement dans une école, car notre force est de parvenir à constituer une équipe diversifiée, affirme Édouard Dovillaire, directeur adjoint innovation et produits chez Poma, qui développe des contrats de recherche et des thèses Cifre. Travailler avec des écoles est un moyen de mettre l'entreprise en mouvement et d'aborder des aspects à la fois organisationnels et techniques."

Selon lui, la concurrence entre des laboratoires, parfois voisins, peut cependant constituer un frein pour les entreprises qui cherchent les meilleures compétences avant tout. « Mais les choses vont dans le bon sens. Nous sommes souvent sollicités par le monde universitaire », souligne-t-il.

Car les chaires ou contrats de recherche présentent un double avantage : mettre en lumière leurs champs d'excellence, tout en répondant aux enjeux qui s'imposent aux entreprises. L'université Catholique de Lyon a par exemple développé une chaire sur l'humanisme avec avec l'équipementier ElectricFil (Ain), tandis que GEM a initié une chaire sur la mindfulness (bien-être au travail) à laquelle les groupes ARaymond, HP, Sodexo et MMA sont associés.

« C'est un lieu de rencontre entre des entreprises de taille différente et une façon d'appuyer un axe de recherche qui, pour elles, s'avère stratégique », avance Agnès Brandy.

Valorisation des travaux de recherche

Le Crédit Agricole Sud-Rhône-Alpes a étudié la possibilité de créer une chaire, sans la retenir, en raison du coût "trop élevé pour une banque de proximité et du retour sur image qui demeure difficile à mesurer". Alexandre de Gmeline préfère participer à des actions « plus opérationnelles, où il est possible de créer des réseaux avec des étudiants et des anciens ».

Les établissements supérieurs peuvent également valoriser leurs travaux, sous forme de prestations de services.

"Nous avons effectué des missions de recherche autour des investissements chinois en France ou un contrat d'études avec la CCI sur l'accompagnement des PME à l'international", souligne Jérôme Rive, président de l'IAE Lyon et des IAE de France.

L'université Lyon 3 a même créé une filiale de valorisation en sciences humaines et sociales pour mieux collaborer avec le secteur privé sur des contrats en R&D appliquée. Si elle propose des prestations tarifées, l'université refuse toute assimilation à un service-conseil :

"Nous ne sommes pas consultants, car nous agissons sur des situations bien plus confuses, amont et ambiguës, qui ont un lien avec la recherche", conclut Alain Asquin.

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