Pascal Picq : "Jamais s'adapter n'est apparu aussi vital"

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Il y a les enseignements durables circonscrits au moment du confinement. Parmi eux, les technologies de la communication et les réseaux sociaux, délétères lorsqu'ils fragmentent les bases anthropologiques de la vie communautaire se sont, là, révélés salvateurs pour supporter le trop-plein de proximité et maintenir voire régénérer le lien affectif. Aussi, la confrontation intime à l'espace et au temps, exposant là de nouvelles vulnérabilités. Également, l'inversion de notre rapport au monde, ce monde vers lequel toujours nous nous sommes déplacés et qui là, soudainement, est entré chez nous, invitant à "réinventer une vie ensemble ". Et puis il y a ce que le corps médical de l'hôpital aura éprouvé et délivré, et qui apparaît dans le tamis analytique du paléoanthropologue Pascal Picq comme une éclatante cristallisation du "mieux " et du " pire " auxquels la société économique et entrepreneuriale est confrontée - bien au-delà de l'événement pandémique - : le personnel soignant s'est "formidablement " adapté, mobilisé, organisé, avant que le diktat d'une technocratie toujours suzeraine confisque le pouvoir et s'emploie à asphyxier " l'impressionnant " gisement d'innovations qui avait jailli. Ou comment l'irruption de résilience est anéantie par ceux-là mêmes censés l'escorter. Le disciple de Darwin exprime là aussi sa colère. Mais une colère utile, une colère sécrétrice, une colère qui sert. Elle sert à saisir l'urgence d'écarter le capitalisme gestionnaire et financier au profit d'une civilisation entrepreneuriale. Elle sert à espérer s'affranchir, "un jour ", de l'" immense " entreprise de domestication des êtres et de l'être, propre à l'espèce humaine. Elle sert à concevoir une société "évolutionnaire ", irriguée du préfixe "co " (-opétition, -llaboration, -élaboration, -construction, etc.). Autant de conditions, juge le maître de conférences au Collège de France, qui conféreraient à l'Homme de se comporter moins souvent comme un "singe irrationnel ", de modéliser un projet de civilisation réconciliateur et pacificateur. Et alors Pascal Picq de substituer à sa lucidité, nécessairement synonyme d'extrême perplexité, un rêve : que le "jour d'après " soit "grand et beau ".

LA TRIBUNE : L'événement Covid-19 a provoqué une sidération monumentale, et la déflagration, plus exactement l'éventail des déflagrations - la plupart d'entre elles aux manifestations et d'une ampleur encore inconnues - est inouï. C'est l'humanité même des hommes qui est ébranlée.

 Pascal Picq : En tant qu'anthropologue, je suis frappé par les effets de ce virus qui anéantissent ce qui fait de nous des humains. Nous sommes avant tout des animaux sociaux. Notre cerveau social provient d'une longue évolution marquée par des formes de sociabilités de plus en plus complexes. On peut considérer que le langage, par exemple, est une forme très sophistiquée d'épouillage chez les singes et les grands singes. Chez ces derniers, la recherche de parasites dans le pelage s'avère bien plus qu'une action prophylactique. Elle est au cœur des relations filiales, amicales, et, au risque de vous surprendre pour des singes et des grands singes, de relations d'échanges, de services, de pouvoir, et même de politique chez les chimpanzés. C'est ce qu'on appelle chez nous le langage phatique ou "parler de la pluie ou du beau temps ". On n'échange pas des informations sur le monde, mais on tisse des relations.

Quand vous promenez votre chien et que vous rencontrez d'autres personnes qui en font autant - avez-vous remarqué que si les chiens s'entendent, leurs maîtres et leurs maîtresses sortent, comme par hasard, à la même heure ? -, vous échangez toujours les mêmes propos d'une grande banalité, comme avec vos commerçants, votre postier/ière, votre cantonnier si vous êtes à la campagne...

Le confinement frappe aussi sur les moments les plus significatifs de nos vies ; ne pas pouvoir assister à l'accouchement de sa compagne, qui souffre aussi sans ses proches ; pas de baptême ou de fête pour accueillir le nouveau-né dans la communauté humaine ; les anniversaires et tous les rituels de passage, comme les communions ou les diplômes ; les mariages et, déjà évoqué, les enterrements. Le coronavirus, le confinement, la distanciation physique, nous minent sournoisement, en détruisant les fondements de nos relations aux autres, et heurtent des dizaines de millions d'années d'évolution sociale.

Pour preuve éthologique : le salon de coiffure. Le problème est moins celui des cheveux qui prennent leur liberté que ce moment fondamental de l'épouillage. C'est dans un salon de coiffure que nous nous laissons aller à lire la presse people et à discuter de tout et de rien.

Notre époque est celle de l'abrutissement, de l'inféodation pathétique aux écrans et aux réseaux sociaux. Mais en l'occurrence, pendant ce confinement synonyme de claustration, les technologies modernes d'information ont permis de maintenir en vie, voire de régénérer ces relations humaines et sociales.

C'est indéniable. Nous devons retrouver les instants de réelles convivialités et nous abstraire de la soumission volontaire aux sollicitations des réseaux qui perturbent les temps de la discussion, des repas, des apéritifs, des spectacles, et même des activités sportives. C'est devenu psychotique, en référence à un entretien, paru dans la revue America, de François Busnel avec Bret Easton Ellis, l'auteur d'American Psycho. Bret Easton Ellis évoque le fossé générationnel entre lui et son amant, plus jeune. Ce dernier n'arrive pas à rester devant un film plus d'un quart d'heure et ne comprend pas comment on peut passer des heures à lire un livre, voir un film ou tout simplement écouter un concert sans s'abstraire de ce qu'on appelle le FOMO (Fear of missing out), la peur de manquer un message ou une information.

Nous sommes entrés dans la civilisation du " poisson rouge ". C'est le titre de l'essai de Bruno Patino qui montre comment les orchestrateurs des réseaux siphonnent notre temps et notre attention. Il n'y a plus de place pour les autres, nos smartphones affectant les fondements de nos relations humaines, comme le Covid-19. Chacune et chacun la tête penchée sur son écran, une posture symbolique de soumission, et de moins en moins la capacité de s'extraire du rets du numérique.

Et c'est là qu'arrive le confinement, avec une formidable créativité sur les réseaux entre les familles, les amis, les apéritifs et les concerts en ligne. Voilà que les applications réinvestissent ces moments. Paradoxe amusant, sortir de la civilisation du "poisson rouge " grâce au confinement. En tout cas, c'est ce que j'espère.

La distanciation physique avec celles et ceux de dehors, éloignés dans l'espace, se double d'une autre distanciation, avec l'aspiration par les écrans. Si on est confiné à plusieurs, on se retrouve très proches les uns des autres, souvent trop proches, sans possibilité d'éloignement des corps, mais on s'évade par les écrans et les réseaux.

Autant de bulles qui, certainement, ont facilité les vies confinées et les proximités imposées. Voilà comment les mêmes comportements connectés qui, avant le confinement, fragmentaient les bases anthropologiques de la vie ensemble - repas, discussions, jeux à plusieurs et de société, visionner une émission ou un film ensemble - sont devenus salvateurs pour supporter le trop-plein de proximité.

Le paléoanthropologue étudie sur une échelle du temps aux antipodes de celle qui dicte non seulement nos existences, mais nos raisonnements, nos pensées, nos réactions, nos projets, nos exigences. Brutalement, avec le confinement, nous avons été soumis à une suspension du temps - et de l'espace - propice à des explorations « intérieures » et à une expérience sociale chez les uns extatiques, chez d'autres périlleuse, en tous les cas qui n'épargne personne.

En effet, quelle peut être la position d'un paléoanthropologue dans une société dans laquelle, à force de courir après le temps, nous n'avons plus de temps ? D'un coup, avec le confinement, l'espace limité, le temps qui s'étire, nous retrouvons la durée. Mais quelle durée ? Celle d'un immense ennui, ou celle propice à une réflexion sur nous, nos vies et nos relations aux autres ? Vraiment un retour sur nous-mêmes et nos proches, alors que nos vies se fragmentent en de multiples sollicitations extérieures, et que l'intérieur de la cellule intime, familiale et amicale est victime de l'ingérence des réseaux dits sociaux, même pendant les moments dédiés à la convivialité, à l'amitié, à l'amour, à la culture, au repos ?

Les réflexions et les critiques sur nos modes de vie dits modernes ne sont pas récentes. Elles débutent avec l'urbanisation et les modes de transport de nos corps, et s'amplifient avec les transferts d'informations dans les télécommunications et via les réseaux. L'urbaniste/philosophe Paul Virilio a créé le terme dromologie (dromo pour "vitesse ", en grec, et logos pour "connaissance ") pour les études sur les conséquences anthropologiques, sociales et économiques de notre époque : la quête obsessionnelle de vitesse.

Jusqu'à la fin du XXe siècle, les existences s'organisaient de façon linéaire et séquentielle entre les lieux d'habitation, de travail, d'approvisionnement et de loisirs. Nos sens et nos actions reposaient sur des unités de temps et de lieu, même si on se déplaçait de plus en plus vite entre les différents endroits de vie. Mais globalement, si on a gagné de l'espace, on n'a pas gagné de temps.

En allant de plus en plus vite, nous avons allongé nos distances de déplacements, mais guère épargné de temps sur nos déplacements ou pour nos autres temps de vie. Le confinement procède à un retournement brutal en réduisant brutalement notre espace ; il nous remet face au temps. Ce qui vaut pour les personnes vaut aussi pour la société, où, soudainement, l'espace et le temps émergent comme des facteurs très discriminants des différences sociales.

De ce confinement, que notre rapport au temps rend un peu plus lointain chaque nouvelle étape du déconfinement franchie, que peut-il " sortir ", individuellement et collectivement, qui sédimente durablement, s'enracine profondément ?

Ce confinement n'a pas été un retrait du monde, comme un cachot à l'isolement. Il a inversé nos rapports au monde. Auparavant, nous devions sortir pour travailler, étudier, amener les enfants à l'école, faire nos courses, pratiquer du sport, jouer, courtiser, consommer, s'amuser...

Autant d'activités centrifuges gravitant autour de nos logis. Et là, une inversion brutale avec l'afflux centripète du télétravail, les devoirs des enfants, et des biens de consommation commandés en ligne. Avant, nous sortions dans le monde ; maintenant c'est le monde qui entre chez nous.

À force d'avoir le monde dans la main et de croire agir avec lui par ces "petites poucettes ", selon Michel Serres, nous avons négligé l'équilibre entre la formidable attractivité centrifuge des écrans et le besoin de proximité centripète. Je reprends un constat du philosophe Francis Wolff entre ce qui nous éloigne de celles et ceux qui sont proches et l'illusion de nous rapprocher de celles et ceux qui sont loin.

Trois issues se présentent depuis la fin du confinement. Celles et ceux qui reprennent leurs vies comme avant, faites de fragmentations physiques et connectées, tout simplement parce que cela leur convient. Celles et ceux qui comprennent que leurs modes vie fragmentés leur avaient évité jusque-là de se retrouver dans une situation, de fait insupportable, avec l'autre (ou les autres).

Enfin celles et ceux ayant réinventé leurs façons de vivre ensemble, retrouvant ou réimaginant des choses simples de la vie ensemble : cuisine, repas, jeux, discussions, travail et découvertes d'une composante des bulles des uns et des autres. Quelques témoignages de la vie avec le Covid-19 décrivent des familles où des frères et des sœurs, même adolescents, ont appris à se connaître vraiment ; non pas qu'avant ils s'ignoraient ou ne s'entendaient pas, mais les incitations centrifuges l'emportaient. Une situation que des couples, ou des parents avec leurs enfants, ont également éprouvée.

Il s'agit de réinventer une vie ensemble avec des nouveaux équilibres entre la réaffirmation des affinités centripètes et l'enrichissement des nécessités centrifuges, physiques et connectées.

"Réinventer une vie ensemble " : l'injonction valable pour les existences personnelles et domestiques s'appliquera au monde du travail. Lequel est d'ores et déjà bouleversé par le télétravail.

Bien sûr. Beaucoup a été dit, débattu, sur ce télétravail qui semble avoir plu à une majorité de travailleurs - plus précisément à une majorité de travailleurs "éligibles " grâce à leur métier, leur fonction ou leur employeur.

Je retiendrai un fait saillant : le télétravail constitue une ingérence souvent violente dans la vie domestique. Le ou les parents sont là physiquement, mais indisponibles. Plus encore, l'entourage découvre une partie des relations professionnelles, avec ce qu'elles charrient de valorisant et de dévalorisant.

Travailler chez soi exige une très grande maîtrise, surtout si les contraintes s'invitent, introduisant du stress psychologique. Les dérives de trop d'entreprises, avec des usages abusifs de trop de cadres envers leurs collaborateurs via les réseaux, sans aucune considération des vies privées de ceux-ci, ne datent pas du confinement. Mais, comme l'ont souligné plusieurs responsables syndicaux, il faudra un code du télétravail - en évitant la machine à gaz du Code du travail actuel, ce qui pourrait d'ailleurs être l'opportunité de l'amender.

Que peut-il donc " sortir collectivement " de cette expérience sociale ? Sortir collectivement du confinement permettra, je l'espère, de nous adapter aux mutations déjà en cours de nos sociétés, tout en nous appuyant sur notre adaptabilité sociale héritée de notre évolution.

D'innover, sous toutes ses facettes, il sera impérieusement besoin pour construire la riposte à la pandémie, pour redresser l'économie, qu'elle soit planétaire ou domestique. Ces approches de la variation, de l'adaptabilité, de la coévolution et des responsabilités endogènes y contribuent de manière déterminante. Elles sont naturelles chez nombre d'entrepreneurs. " La crise a eu pour effet chez les entrepreneurs d'accentuer des traits psychologiques qui vont être essentiels dans la période à venir : la résilience, la capacité d'adaptation, celle de donner du sens et d'assumer les conséquences de ses actes. Ils possèdent un capital salutopreneurial, véritable "décret de la volonté", qui profitera autant à eux-mêmes qu'au redéploiement de l'économie, annonce d'ailleurs l'universitaire Olivier Torrès, fondateur de l'observatoire de la santé des entrepreneurs, Amarok.

Les enquêtes d'opinion montrent la confiance des personnes envers les entrepreneurs, qu'il ne faut pas confondre avec les grands patrons. Schumpeter distingue ces deux types de chefs d'entreprise, trop souvent opposés. L'innovation est plus du côté des entrepreneurs, des créateurs d'entreprise. C'est le cas des start-up. Alors, on voudrait qu'elles grandissent, qu'elles deviennent des licornes[1]. Formidable ! Mais le monde des chevaux de course n'est pas celui des licornes. Avec à peine deux décennies de recul, on voit l'évolution en train de se déployer.

Celles et ceux qui ont fondé des nouvelles entreprises innovantes doivent - pas toujours - céder la direction à des personnes davantage qualifiées pour gérer des entités devenues plus grandes, ce qui exige d'autres compétences et d'autres formes de management. C'est le problème fondamental de la taille et de ses conséquences ; un sujet passionnant au cœur des théories de l'adaptation, qu'on appelle l'"allométrie ".

La taille n'est pas qu'une question qualitative, en raison, justement, des conséquences qualitatives. Aujourd'hui, les approches écosystémiques des interactions entre les entreprises de toutes les tailles favorisent la coévolution et invitent à dépasser, ce qui existe encore, les relations dominant/dominé entre les grandes et les petites entreprises, limitant l'innovation des unes et nuisant au développement des autres.

La théorie de Joseph Schumpeter sur l'innovation s'inspire de Darwin - l'entrepreneur, par ses innovations, notamment technologiques, crée la dynamique du capitalisme -, mais il s'avère lamarckien quand il prend pour modèle de l'innovation stimulée la concurrence entre les grands groupes.

Aujourd'hui, l'économie de l'innovation repose sur le concept d'innovation endogène, mais sans avoir intégré toutes les implications évolutionnistes - ce travail va m'occuper les prochaines années !

Une prise de conscience émergeait sur les limites du modèle de l'économie mondialisée à partir de ses poussées endogènes. Le Covid-19, facteur exogène, a eu un effet de cristallisation - laquelle est un phénomène physique décrivant un état apparemment stable et qui change rapidement avec l'introduction d'un agent simple, comme les poussières qui transforment la vapeur d'eau en brouillard.

Alors, cette crise nous renverra-t-elle vers Cuvier (on recommence comme avant) ? Vers Lamarck (on s'adapte avec les mêmes solutions au nouvel environnement) ? Ou vers Darwin (en mettant en œuvre une refondation écosystémique) ?

Duquel de ces trois théoriciens l'économie d'après pourrait-elle le plus probablement s'inspirer ?

Bien que je ne sois pas du genre pessimiste, je doute de l'avènement d'une économie qui soit socialement et écologiquement davantage responsable. Ce doute, quelle en est l'origine ? D'abord, une partie des concitoyens. Un changement des modes de consommation était espéré, formé de circuits courts et responsables, et qui assure l'amélioration des conditions économiques et dramatiques des éleveurs et agriculteurs. Il en a été largement débattu. Mais rien de moins sûr, malgré toutes les incantations sur "le jour d'après". Combien le choc fut grand et désespérant de voir ces personnes patienter plusieurs heures pour acheter des hamburgers !

Du côté des entreprises, ne fut-il pas regrettable que le Medef, soutenu par l'Apec, réclame au gouvernement d'assouplir pour un temps les normes et les réglementations environnementales ? C'est là un problème culturel très profond en France. Notre culture, et en particulier les sciences humaines, s'acharne à extraire l'homme des contraintes de la nature. L'enseignement des humanités dans les grandes écoles perpétue ce dualisme qui marque profondément les esprits des femmes et des hommes politiques qui les ont fréquentées, ceux aussi des dirigeants des « grandes » entreprises et administrations.

Des collègues estimés, travaillant sur les processus de transformation et d'adaptation des entreprises, persistent à vouloir démontrer que toute analogie avec la biologie et l'évolution peut avoir, au mieux, un intérêt heuristique superficiel, comme pour le concept d'écosystème, mais n'est d'aucune pertinence analytique ou fonctionnelle. Il y aurait des problèmes épistémologiques insurmontables. J'en attends la démonstration. En ce qui me concerne, j'en ai une, et nous l'avons publiée dans notre entretien précédent, Une époque formidable.

La mondialisation moderne, expliquez-vous, a abouti à une situation extrême, composée d'un seul écosystème planétaire, d'où l'ampleur de la crise économique en formation. L'économie mondiale ne peut pas continuer de jouer sur les avantages comparatifs en matière de salaires et de protections sociales, et à partir d'échanges dont le volume, l'ampleur et la vitesse semblent progresser sans limites. L'enjeu, poursuivez-vous, est de recomposer "un écosystème d'écosystèmes ". Cet " écosystème d'écosystèmes ", justement, quels en sont le substrat et les mécanismes vertueux ?

Aucun écosystème ne peut perdurer sans ses producteurs de base ni sans une dynamique circulaire. La représentation courante des écosystèmes sous forme de pyramides est complètement fausse. Donc, des producteurs de base en lien avec des agents en interaction avec des agents butineurs, des agents de décomposition et du recyclage.

Or, depuis un quart de siècle, la mondialisation accomplit un parcours exactement inverse : on produit les besoins de base à l'autre bout du monde, on les consomme chez soi, et on renvoie les déchets dans d'autres parties du monde ; imagine-t-on ce que représentent les coûts cumulés de production de gaz à effet de serre pour les transports des emballages, des matières premières, de gâchis, de déchets et de recyclage ? Cette logique est intenable, et le coronavirus, mettant en exergue le dysfonctionnement de production des masques et des réactifs, inflige une vilaine leçon. Comment sortir de la logique de l'économie linéaire du jetable ?

La reconstruction postpandémie ne sera pas qu'économique, bien sûr. Elle convoque "tout " ce qui "fait société(s) "... et donc en premier lieu la société elle-même. L'approche écosystémique est-elle applicable au-delà de l'économie, et universellement ?

Sans conteste, elle vaut aussi pour les structures et les organisations des sociétés. Si nous résistons dans cette période difficile et avons une chance de repartir sur une base solide, c'est grâce à toutes ces personnes formidables assumant les fonctions de base les plus utiles et rendant disponibles les biens nécessaires, et pourtant si mal considérées et rémunérées : les infirmiers et les infirmières, les aides-soignant(e)s, les pompiers, les policiers et les gendarmes, les postiers, les agents de caisse, les livreurs, les agriculteurs, les éleveurs, et ceux qui maintiennent les réseaux d'électricité, d'eau, de gaz, et numériques. Sans oublier les associations et les ONG. Au final, celles et ceux en charge, pour leur production comme leur distribution, des liens entre les personnes, et entre les personnes et les biens.

Il est impératif que tout soit mis en œuvre pour qu'au niveau des représentations collectives, ces femmes et ces hommes retrouvent la dignité et toutes les formes de reconnaissance qu'on leur doit ; il faut repenser la pyramide de Maslow (ou hiérarchie des besoins) pour la reconnaissance sociale. Même le président semble y souscrire.

Et alors chacun de pronostiquer, par exemple, que le monde hospitalier sera le premier à mettre en œuvre cette révolution. La manière dont le personnel soignant se retrouve dépossédé du pouvoir qu'il avait arraisonné à la faveur de la pandémie et mis au service d'une œuvre hors du commun, glace les espérances.

Malheureusement, oui. En effet, à partir de quels leviers le spectre d'un engorgement dramatique des services d'urgence et de réanimation a-t-il été écarté ? Sur quels fondements le personnel soignant est-il parvenu à réaliser une telle prouesse, à la fois technique et humaine ? Grâce à une reprise en main du pouvoir interne. Il était à espérer que ce mouvement perdure, y compris parce que, au-delà de faire ses preuves médicales et organisationnelles, ce retournement permettait de revaloriser estime, dignité, responsabilité au cœur du système.

Or que constatait-on avant même le début du déconfinement ? Directrices et directeurs d'hôpitaux voulaient rouvrir les blocs opératoires, parfois dans le déni des consignes du gouvernement. Décidaient de renouer au plus vite avec les "affaires ", au mépris d'un personnel hospitalier épuisé physiquement et psychiquement, souvent atteint du Covid-19, mais toujours « au front ». Nous ne sommes pas encore sortis de la crise sanitaire - peut-être même sommes-nous entre deux vagues - que la maladie la plus grave des hôpitaux, le cancer administratif, gestionnaire et managérial, redéploye ses métastases avec ses tableaux Excel, ses objectifs à court terme et ses réunions inutiles.

Que le gouvernement "contrôle " les déplacements des Français est nécessaire ; mais alors, qu'il procède avec la même rigueur quant aux agissements des managers et des gestionnaires des hôpitaux ! Ces personnes qui, les yeux rivés sur les tableaux de bord de rentabilité, "font travailler les autres " sont les mêmes qui se gaussent jusqu'à l'écœurement du terme "humain ".

Cette révolution intérieure qui s'est déroulée à l'intérieur des établissements de soins est une grande leçon pour les managers, les gestionnaires et les responsables des ressources humaines qui ne cessent de plaquer le mot « humain » sur des pratiques archaïques. J'enrage. L'économie est-elle une science humaine ?

Votre intérêt pour Darwin a pour germe vos convictions sur l'évolution, et notamment sur l'une de ses propriétés, que nous avons jusqu'à présent effleurée et qui mérite d'être investiguée tant elle est centrale : l'adaptation. "Être darwinien, c'est s'interroger sur les capacités à s'adapter à un monde que nous changeons ", résumez-vous. Les ripostes en vigueur et à venir mettent à l'épreuve la capacité de s'adapter. Et rien ni personne n'est épargné : ni les démocraties, ni l'Union européenne, ni les États, ni, en premier lieu, les hommes, dans l'intimité de leur relation à consommer, à se déplacer, à produire, à réfléchir, à se socialiser. Quel premier examen faites-vous ?

Ce virus place toutes les activités et toutes les réalisations humaines sur un même pied d'égalité. L'énumération contenue dans votre question précédente est éloquente : toutes les sociétés humaines sont touchées dans toutes leurs composantes. Ce virus nous rappelle que les manifestations de la nature - virus, donc, mais aussi bactéries, éruptions volcaniques, changements climatiques, modifications des courants océaniques et destructions écologiques, etc. - affectent toutes les populations humaines, directement ou indirectement. Il est l'ange noir égalitaire. La seule chose qui lui importe, c'est notre système immunologique.

Si les gouvernements, les sociétés, les entreprises et les personnes les plus riches et les plus puissantes pouvaient au moins comprendre une seule chose : dans un écosystème, nous sommes interdépendants...

Interdépendance des écosystèmes, interdépendance humaine à l'intérieur de chaque écosystème, au final interdépendance humaine intra-écosystème favorisant l'interdépendance inter-écosystèmes.

Un agent qui se porte mal provoque en effet des répercussions pour l'ensemble. L'inverse est tout aussi réel. Un écosystème dans lequel les agents rendent des services à d'autres agents tout en assurant leurs besoins s'avère davantage diversifié, innovant et résilient. C'est pour cette raison que le modèle français et européen plus redistributif et solidaire résiste mieux à la crise.

Maintenant, cette philosophie doit s'étendre aux services rendus par la nature. Il ne s'agit pas, comme on l'entend, de revenir en arrière ; l'évolution ne revient jamais en arrière. L'époque se caractérise par le "c'était mieux avant ", par toutes sortes de repentirs ou de nostalgies dont les ancêtres sont communément rendus responsables : ils n'auraient jamais dû sortir des forêts pour s'aventurer dans les savanes, ils auraient dû se contenter de fruits et ne pas chasser, ils n'auraient jamais dû inventer les agricultures, ils n'auraient jamais dû provoquer la révolution industrielle, etc. La liste est sans fin. D'autres plaident pour une décroissance, ce qui signifie garder le même modèle mais en ralentissant. Comme s'il n'existait qu'une seule voie et que nous serions allés trop loin. Il faut sortir du syndrome d'une seule histoire possible et de la fin de l'histoire, une conséquence de l'étroitesse de l'entendement humain qui, depuis deux siècles, conçoit l'évolution et l'histoire dans un schème unilinéaire universel et selon les canons du progrès hérités du XIXe siècle ; la persistance d'une vision du passé déterminée par les causes finales, nous rendant incapables de percevoir les "jeux des possibles " du passé et ceux qui s'ouvrent à nous.

Pour ma part, je plaide pour un humanisme ouvert, sans exclusion - au contraire de ce qui a trop longtemps été le cas - envers les autres peuples, envers les autres cultures, et envers les femmes, enrichi des diversités humaines, intégrant des valeurs écologiques dans un projet commun qui ne sera pas facile à édifier, mais pour lequel de nombreux éléments existent déjà : droits des femmes, des enfants, des espèces et des écosystèmes à perdurer, droits des générations futures, etc.

Ce qui fait écho aux aspirations de votre confrère Philippe Descola, qui appelle à une "politique de la Terre entendue comme une maison commune dont l'usage n'est plus réservé aux seuls humains ", et citant, comme "signe avant-coureur ", des pays qui ont déjà conféré une personnalité juridique à des milieux de vie. Une organisation, en particulier, est défiée dans sa faculté d'adaptation : l'entreprise. Qu'elle soit unipersonnelle ou multinationale, chacune de ses facettes, de ses propriétés, est questionnée. Elle est placée au révélateur de ses capacités dans l'extrême urgence de faire parade, de sécuriser, de riposter, de préparer "après ". De manager des salariés reclus et envahis de peurs personnelle et professionnelle. Nombre de ces "organisations de travail " ne résisteront pas à l'ouragan provoqué par la pandémie, d'autres se découvrent des trésors d'inventivité et d'innovation... D'aucunes sortiront même " grandies " de l'épreuve ?

La " grande affaire " des masques est évocatrice à la fois des dysfonctionnements de l'organisation aux mains de l'État et de la capacité de résilience ou de contre-attaque des entreprises. Stocks, production, distribution : les pouvoirs publics ont défailli. Comment expliquer les choix et les lourdeurs administratives, par la faute desquels, par exemple, Geodis a été préféré aux réseaux de distribution privés, très efficaces, pour approvisionner les pharmacies ? Dès le début de la crise, de grandes entreprises privées, comme LVMH, ont réussi à importer puis à fabriquer des masques ; d'autres, dans le sillage d'Air Liquide, ont reconfiguré leurs chaînes de production au profit d'appareils de réanimation, de blouses, de gel hydroalcoolique ; les laboratoires de biologie humaine ou vétérinaire ont très tôt offert leurs services et leurs compétences, etc. Et cela très souvent de manière altruiste, sans volonté d'en tirer un quelconque profit.

Cette prise en charge privée n'a cessé de monter en puissance pour pallier les défaillances publiques, et au fur et à mesure que ces dernières se comblaient, que le gouvernement et les administrations reprenaient le contrôle, par le plus grand des hasards les informations sur ces remarquables initiatives des entreprises privées tarissaient... D'un côté le retour du plan, le retour paléontologique de la gouvernance administrative, de l'autre l'impressionnante faculté de réactivité des entreprises... Une démonstration supplémentaire que les élites de la haute administration ne connaissent rien à l'entreprise et à l'entrepreneuriat - plus encore lorsqu'elles sont aux commandes de grands groupes.

Depuis quelques années, les entreprises ont compris, selon une injonction inspirée des travaux de Darwin, que ce ne sont pas les espèces - entreprises - les plus fortes ou les plus intelligences qui survivent, mais celles qui sont capables de s'adapter. La mondialisation, la concurrence, l'innovation, les problématiques sociétales et environnementales, les réseaux, l'explosion des startup et l'ampleur des transformations technologiques ne laissent aucune alternative : il faut s'adapter.

" Il faut " s'adapter : tout le monde ou presque en est d'accord. En revanche, "comment " s'adapter ? À partir de quels leviers, quels outils, quelles méthodes, quel management, quelle démocratie interne ? Chantier éminemment plus complexe !

Ce "comment " est en effet une tout autre affaire. Écartons d'abord un immense obstacle sémantique : l'usage du singulier pour qualifier l'entreprise. Il n'y a pas l'entreprise, mais des entreprises. Dire, dans mon domaine, que l'Homme - au singulier - descend du singe a occulté la compréhension de notre évolution.

Il existe des singes, des grands singes et des hommes. Il existe une grande diversité d'entreprises - auto­entreprises, startup, TPE, PME/PMI, ETI, grandes entreprises, sans oublier les structures coopératives, mutualistes ou autres, et tout cela requestionné selon les secteurs d'activité, l'histoire de l'entreprise, sa composition capitalistique, sa culture, etc.-, que singularisent des statuts, des propriétés et des contraintes très différents. Seulement, elles sont perçues selon une échelle linéaire basée sur la taille.

On le voit à propos des "licornes " : on voudrait que les petites deviennent grandes, selon un processus linaire progressiste. Or elles perdent de leur nature, la croissance en taille conduisant, inévitablement, à la pesanteur managériale, gestionnaire et administrative. Il y a des avantages et des inconvénients à être petit ou à être grand, qui ne sont évidemment pas les mêmes. Pour bénéficier des avantages des unes et des autres, il faut adopter l'approche écosystémique.

Cette compréhension du bon usage des diversités et des processus coévolutifs est en marche depuis quelques années et conceptualisée depuis peu, mais pas dans la littérature française, allergique à ce qui, une fois de plus, s'inspire de la nature. N'est-il pas significatif que les revues de référence internationale comme The Economist ou la Harvard Business Review présentent de nombreuses couvertures évoquant les enjeux pour les entreprises et l'économie des problématiques liées aux pertes de diversité, à la montée du niveau des mers ou au dérèglement climatique ? Jamais la presse française plus ou moins spécialisée ne s'y est aventurée.

La crise sanitaire, avec pour focale la formidable réaction des hôpitaux et des cliniques, propose un exemple paradigmatique d'adaptabilité des entreprises. D'une part, la réorganisation interne des services de réanimation (adaptabilité endogène). D'autre part, une approche écosystémique : l'hôpital public se charge des patients atteints et confie les autres patients aux hôpitaux et aux cliniques privées, et plus encore assure des transferts vers des structures hospitalières d'autres régions moins sollicitées et même d'autres pays (solidarité).

Enfin, les capacités d'innovation et d'adaptation de tous les personnels : aides-soignant(e)s, agents d'entretien, infirmiers/infirmières, médecins, etc. Nombre d'entre eux venant d'autres spécialités se sont formés aux spécificités des soins pour le Covid-19, sans oublier les solutions trouvées, parfois les bricolages les plus ingénieux, comme pour les masques respiratoires venant de pratiques sportives, sans oublier les vétérinaires pour leurs matériels et leurs compétences. Et tout ça malgré les entraves administratives. Du jamais vu. Les personnes ont montré ce qu'est l'adaptabilité humaine, ce que sont vraiment les ressources des humains. Et malheureusement, patatras : la reprise en main par les technocrates annihile cette formidable innovation organisationnelle et sociale.

L'hôpital public français n'est bien sûr pas un cas isolé. Prenez, à l'autre bout de l'éventail, une multinationale privée américaine : l'avionneur Boeing. Tant que l'entreprise était dirigée par des ingénieurs et des techniciens innovants, ne regardant pas au plus près les dépenses de R&D et conscients qu'un avion innovant serait forcément rentable sur le marché, elle a été très prospère. Puis arrivent les fonds de pension, avec dans leurs bagages l'exercice du capitalisme managérial et gestionnaire. Le dernier PDG de Boeing, un pur manager, a même délocalisé le siège pour l'éloigner des " contingences " de la recherche, du développement et de la production. Avec le désastre retentissant de l'appareil 737 Max, on voit le résultat... Des masques français aux avions américains, le fléau est de même origine.

L'urgence est de sortir du capitalisme managérial, gestionnaire et financier pour dynamiser une civilisation entrepreneuriale.

"Après la crise, je conseille aux managers et aux étudiant(e)s de nos business schools, de management, d'administration, de finances, et autres "fonctions supports ", d'effectuer un stage dans les hôpitaux pour apprendre ce que sont les ressources des humains ", appelez-vous. Les "ressources des humains ", et non pas les "ressources humaines " telles que la conception productiviste et utilitariste du travail les emploie ou les exploite. L'objet même du management dans les entreprises peut-il être ébranlé par la crise ?

Je l'espère, mais ce n'est pas évident. Je vais vous confier une chose terrible : depuis des millénaires, on cherche le propre de l'Homme. Tous les critères discrets sont tombés les uns après les autres, si ce n'est le langage. Mais il y en a un, jamais évoqué, et pourtant lourd de conséquences : nous sommes la seule espèce qui exploite son prochain. Ceux qui mettent les autres à leur service font preuve d'une extraordinaire créativité pour justifier les conditions faites aux autres, des espaces domestiques aux lieux de travail comme entre catégories sociales. En fait, en reprenant les termes du philosophe Peter Sloterdijk, depuis dix mille ans, depuis les inventions de l'agriculture, du travail et des moyens de production, notre évolution récente et notre histoire se ramènent à une immense entreprise de domestication à la fois des êtres et de l'être.

J'exagère ? Tant de personnes ont exprimé combien leurs charges de travail ont été pires avec le télétravail. Des mails, des appels à toutes les heures, des visio-conférences se substituant aux réunions peu utiles et qu'il fallait gérer avec des enfants à la maison et des devoirs à accompagner... Comment des managers peuvent-ils se montrer aussi incapables de comprendre la situation de leurs collaborateurs ? Nul doute qu'ils présenteront des prétextes de la plus haute valeur pour se justifier.

Où est cet " humain " dont ils se gargarisent, surtout lorsque le temps domestique devient bousculé par celui du travail ? Dans une économie dite "de l'innovation " orchestrée par des entreprises dites "apprenantes ", le management par le stress va exactement à l'encontre de ces objectifs puisqu'il réduit l'efficacité et la créativité - ce que démontrent les neurosciences, notamment l'imagerie cérébrale.

Vous exhortez les "grandes " entreprises à "admettre que leur responsabilité sociétale est une fusée à trois étages : limiter le plus possible leurs externalités négatives ; compenser ces externalités, notamment par la philanthropie ; faire adhérer l'ensemble des parties prenantes à un système de valeurs partagées ". Même de grandes entreprises ne résisteront pas à la déflagration. Au nom de l'urgence absolue de " sauver ", le vœu de construire « autrement » la vocation, la destination, la mission même de l'entreprise est-il condamné ? Ou au contraire peut-on rêver que l'entreprise utile et respectueuse s'imposera aux industries néfastes et destructrices ?

Nous abordons là l'une des tendances qui s'est affirmée au cours de l'année 2019. Nous l'avons déjà évoqué avec les orientations de l'Union européenne et des prises de position du World Economical Forum et du Business Roundtable de New York. La question du rôle économique et/ou sociétal des entreprises résonne comme celle de la propriété de l'entreprise. Au cours du dernier World Economical Forum de Davos, son fondateur, le Dr Klaus Schwab, a remis en cause la doctrine de l'école de Chicago de Milton Friedman postulant qu'une entreprise appartient aux actionnaires, avec toutes les conséquences développées par la pression des fonds de pension pour des rentabilités maximales. Cette attitude nuit aux entreprises, car elle s'appuie sur une double réduction : des personnels et des investissements, notamment en R&D.

Après plus d'une décennie de recul sur la RSE (responsabilité sociale et sociétale de entreprises), les analyses le montrent sans ambiguïté : les entreprises qui ont développé une « vraie » approche en la matière en tirent différents avantages sur le plan des bénéfices, de l'innovation, des modes de coopération, du recrutement, de la qualité des relations (humaines, avec les parties prenantes externes, avec les clients). Et les directeurs financiers constatent qu'au minimum cela n'a pas nui aux performances financières. La RSE est devenue un véritable avantage concurrentiel.

Il existe de nouveaux statuts, notamment les Flexible Purpose Corporations aux États-Unis, comparables en France aux entreprises hybrides. Toute entreprise se doit de dégager des profits ; l'enjeu cardinal est de savoir qu'en faire. En affichant explicitement dans leurs statuts une composante RSE, les actionnaires connaissent les objectifs hybrides de ces entreprises - être performantes sur leur secteur de marché et respecter les engagements RSE.

Depuis 2019, les millenials deviennent majoritaires dans les entreprises, accèdent aux postes de décision, et il en est de même pour les investisseurs comme pour les clients. Les projets, attentes et exigences de cette génération diffèrent de ceux de leurs aînés, et cette réalité se fait déjà vivement ressentir à l'occasion du recrutement des talents. Leur mobilisation en faveur des causes du climat, de l'environnement, de l'équité, de la lutte contre les inégalités oblige les entreprises à en tenir compte, non pas comme des contraintes mais comme autant d'incitations à se transformer.

En effet, il y a trois niveaux dans la RSE - plus précisément de la RSE. Le premier est éthique : l'entreprise réduit au maximum les externalités négatives dans l'ensemble de ses activités. Cependant, l'environnement demeure affecté. Le deuxième fait appel à la philanthropie et à une politique de compensation. Le troisième consiste à développer des systèmes de valeurs partagées. Les entreprises soutiennent un engagement significatif, forcement exemplaire, sur une ou plusieurs problématiques RSE qu'elles étendent à toutes leurs parties prenantes internes et externes, accompagnant au besoin des entreprises partenaires pour atteindre leurs exigences éthiques. C'est l'un des déterminants de l'approche écosystémique au niveau des valeurs.

À l'épreuve de la pandémie, ces transformations en cours vont-elles s'affirmer ou marquer un pas ? Il est trop tôt pour oser une tendance. Cependant, un fort lobbying pour revenir à des réglementations plus souples, notamment celles pour la préservation de l'environnement et du climat, a commencé de s'exercer. Il est évident que les grandes transformations émergentes touchent l'emploi, l'employabilité et la formation. Des emplois seront perdus, surtout dans les industries et les services. Mais, a contrario, des études de prospective estiment que des politiques RSE engagées peuvent générer un gain de PIB mondial de l'ordre de 1 400 dollars par an pour la prochaine décennie, avec à la clé la création de 350 millions d'emplois. Est-ce un tour de magie ? Aucunement. Tout simplement un changement de paradigme : quitter un système économique et entrepreneurial n'ayant cure des externalités négatives, des inégalités et des discriminations pour un écosystème qui en fait des sources d'innovations et de richesses.

Vous l'affirmez : les sociétés évolutionnistes, ou plutôt évolutionnaires, fondées sur le préfixe "co "- co-opération, -opétition, -innovation, -llaboration, -élaboration, -construction - ont pour vertu cardinale d'exhorter à la responsabilité. L'état, désespérant, de la planète vivante convoque notre sens, et surtout notre application, notre exercice de la responsabilité. Que pourrait être alors une société évolutionnaire ?

Une société "évolutionnaire " comprend qu'elle est la résultante d'une histoire qui aurait pu être tout autre, qu'elle n'est aucunement l'aboutissement d'une logique de l'évolution ou de l'histoire, et que son devenir n'est inscrit dans aucune logique mais se joue entre les contraintes de son passé et l'éventail de ses libertés d'agir. C'est là que se situe une grande différence avec l'évolution biologique. Les espèces n'ont pas conscience de ce qu'est leur environnement et s'adaptent par les mécanismes de la sélection naturelle, ou disparaissent. Quant aux sociétés humaines, elle se pensent par rapport au cosmos, la fonction des cosmogonies étant d'offrir une rationalité sur laquelle s'appuient leurs organisations sociales, économiques et politiques.

Une société évolutionnaire comprend l'importance des diversités humaines, pas pour exclure, mais comme autant de possibilités pour innover. À cet effet, il faut lire Le Naufrage des civilisations, dans lequel Amin Maalouf montre que l'effondrement d'une civilisation commence par l'émergence de la difficulté du vivre-ensemble des diversités ou par la fermeture aux migrations, ce qui arriva à l'Empire romain et risque de survenir dans l'empire américain.

La société évolutionnaire fait sienne l'importance de l'écologie, des diversités naturelles, pour ce qui reste des écosystèmes sauvages comme des milieux urbanisés. Elle admet ce principe fondamental de l'évolution : la descendance avec modification. Ou comment ce que nous faisons aujourd'hui en matière de démographie et d'actions économiques, sociales et politiques conditionne les jeux des possibles pour les générations futures.

Le chef de l'État l'a affirmé lors de son allocution du 16  mars annonçant le confinement : " [...] cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées [...] le jour d'après, quand nous aurons gagné [la guerre contre le coronavirus] ne sera pas un retour au jour d'avant. [...] et je saurai avec vous en tirer toutes les conséquences [...]. Hissons-nous individuellement et collectivement à la hauteur du moment. " "Un jour ", vous me confiâtes que "l'époque est sans rêve, elle se cherche un rêve ". Ce "jour d'après ", peut-il être celui d'un grand et beau rêve ?

Je l'espère, mais... faut pas rêver. À l'issue de la Première Guerre mondiale, qu'avait-on proclamé ? "Plus jamais ça ! " Malgré l'horreur guerrière sécrétée par les sociétés de cette époque et les dévastations de la grippe espagnole, et à peine une génération plus tard, l'humanité " repartait comme en 14 ". Même schéma avec les crises financières, dont les occurrences s'accélèrent - et, petite remarque éthologique, toujours à l'automne, quand la durée des jours diminue avec l'intensité de la lumière solaire. L'homme se comporte plus souvent comme un singe irrationnel.

Depuis quelques années est évoquée la fin de l'histoire, la fin de l'évolution de notre espèce qui doit s'en remettre au transhumanisme pour progresser, tout cela sur fond de collapsologie. Ce n'est pas très réjouissant. Plus inquiétante, cette tendance déjà évoquée du repentir à rebours qui renvoie toutes les responsabilités sur nos ancêtres, du Paléolithique aux baby-boomers. Tous, ou plus exactement chacun a une responsabilité, bien sûr.

Mais pourquoi accuser le passé au lieu de construire l'avenir ?

Se reposer sur la culpabilité passée aide-t-il à envisager l'avenir avec confiance ? Du passé, de l'étude comparative des sociétés et des civilisations disparues, on peut tirer des leçons. À ce sujet, Effondrement, de Jared Diamond, livre de lumineux enseignements. Toute civilisation meurt de l'incapacité de repenser le support de son succès, et de l'incapacité de comprendre que la destruction des environnements annonce la sienne. C'est la logique des écosystèmes.

Nous ressentons bien, depuis plusieurs décennies, avoir outrepassé les limites, comme l'indique chaque année la date plus avancée dite du "dépassement ", qui correspond à l'exploitation annuelle des ressources sur la Terre. Nous partageons le sentiment de devoir changer. Mais comment ? Nous sommes toujours dans l'attente d'une nouvelle société entre le retour impossible vers un état antérieur, forcément idéalisé, et les promesses irréalisables, et guère enchanteresses, des transhumanistes. Une telle situation pousse à ne pas se préoccuper des causes ultimes, mais à se contenter des causes immédiates en réaction aux stimuli de la société, comme le consumérisme et l'addiction aux réseaux.

Si c'est ça, retrouver les "jours heureux" annoncés en son temps par le Conseil national de la Résistance... Si cette crise pouvait, au moins, restaurer les fondements anthropo­logiques perdus de nos sociétés dites modernes ou postmodernes. L'anthropologie est la grande oubliée de la modernité. Quant on invoque les valeurs, les croyances, le sens et l'humain, c'est de l'anthropologie.

Le "jour d'après " pourra être un "grand et beau jour" à une condition : définir un projet reposant sur des causes ultimes ; de celles qui invitent à épargner nos désirs et nos envies immédiates pour une autre société. Sur ce point, je partage le même esprit, le même constat qu'Edgar Morin, comme dans La Voie ; nous n'avons pas à tout inventer ; les innovations éclosent partout dans le monde. Mais il reste le plus difficile : en faire une nouvelle synthèse pour l'avenir de l'humanité. Allons-y, et il sera toujours temps de lui donner un nom.

[1]Startup valorisée à plus d'un milliard de dollars.

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Commentaires
a écrit le 02/07/2020 à 9:38 :
Nous nous adaptons sans arrêt, nous nous sommes bien adaptés à une société de consommation aussi aberrante que stupide, nous nous adaptons systématiquement à ce que veut la classe dirigeante car nous sommes paramétrés à cela et nous voyons que nous arrivons même petit à petit à nous sortir de cette dépendance quand celle-ci expose de graves lacunes et défaillances particulièrement dévastatrices, je trouve que malgré tout la classe productrice s'adapte bien vite même si cela ne va pas assez vite mais cela ne va jamais assez vite, se sortir déjà de cette soumission datant pourtant de millénaires est plutôt incroyable.

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