Claude Alphandéry : "Emparons-nous de l'esprit de la Résistance"

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Le monde d'après. Il y a quatre-vingt ans, il menait ses premières actions de résistance avant de rejoindre le maquis, en 1943, à la demande de Jean Moulin. Le souffle, la détermination, la foi qui animaient alors le brillant étudiant en droit n'ont pas fané, et lui confèrent de "lire" l'événement pandémique de manière "extra"-"ordinaire" : Claude Alphandéry convoque "l'esprit de la Résistance", ressuscité par les personnels soignants, afin d'initialiser une société autre, de dessiner et de bâtir une civilisation renouvelée. Une civilisation débarrassée des oripeaux du néolibéralisme, guérie des poisons spéculatifs, productivistes, consuméristes, égoïstes, lavée des attributs prédateurs de la mondialisation, tournée vers la réconciliation de l'Homme avec la nature, avec ce "vivant" qu'à force de torturer il transforme en péril pour lui-même - le coronavirus en est une illustration supplémentaire. "Le moment d'une opportunité sans précédent depuis la Libération est venu", assure l'infatigable "franc-tireur". Et un moment auquel les entrepreneurs, notamment de l'économie sociale et solidaire défendue par le président d'honneur de France active, doivent s'employer au profit du "bien commun, soumis à l'urgence climatique et environnementale". Le "jour d'après", qui s'annonce être un "long combat", consacrera-t-il la "métamorphose" espérée par son ami Edgar Morin ?

La Tribune : Ce moment si particulier de début de confinement, comment l'éprouvez-vous intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ?

Claude Alphandéry : A titre personnel je n'ai guère de raisons de me plaindre. Mon appartement est agréable, je ne suis ni ne me sens seul, je me promène une heure quotidiennement, j'échange par téléphone ou via les applications dédiées avec mes proches, je poursuis mon travail militant. En revanche, chaque nouveau jour passé me fait prendre un peu plus conscience que nous traversons quelque chose d'inédit et de redoutable, et que nous sommes au début d'un long et périlleux tunnel dont nous ignorons encore tout des désastres. Mon ami Edgar Morin l'a fort bien expliqué : depuis plusieurs années les crises de tous ordres s'accumulent - démontrant la grande fragilité du système qui nous gouverne -, mais jamais quiconque n'aurait pu imaginer l'irruption d'une pandémie aux répercussions à la fois si immédiates, si planétaires, si colossales. Avec à la clé une équation, fondamentale, que personne ne peut résoudre : comment sortir de cette crise en maitrisant le mieux possible les conséquences (chômage, précarisation, appauvrissement) tout en bâtissant un modèle nouveau, débarrassé des poisons d'un système qui a fait la preuve de son épuisement ?

Plongeons-nous d'abord dans une mise en perspective de cet "événement" avec celui de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle vous avez participé comme partisan dès 1941 ; vous êtes alors âgé de 19 ans. Deux ans plus tard, à la demande de Jean Moulin, vous vous immergez complètement dans la Résistance, et deviendrez lieutenant-colonel dans les Forces françaises de l'intérieur (FFI) et chef des Mouvements unis de la Résistance Drôme-Ardèche. Rien de ces conflagrations ne semble comparable, et pourtant la pandémie sonne bel et bien le retour d'un tragique que l'on croyait révolu depuis la Libération - nonobstant les durs conflits sur toute la planète. A la faveur de quels sujets, circonstances ou moments particuliers, votre mémoire convoque-t-elle aujourd'hui ce que vous avez éprouvé il y a 80 ans ?

Le tragique de la guerre, lorsqu'on décide de combattre comme résistant, a pour noms horreur, torture, barbarie, camps d'extermination. Celui de la pandémie n'est pas moins brutal, il n'est pas moins terrible pour les malades et les proches de ceux qui meurent, il est toutefois plus insidieux, sournois. Les temporalités ne sont pas non plus comparables : celle de la Seconde Guerre mondiale s'est étirée sur six années, émaillée d'immenses incertitudes sur l'issue ; celle du Covid-19 devrait être beaucoup moins longue, et nous pouvons raisonnablement espérer que l'ensemble des mesures de confinement conjuguées aux progrès de la recherche médicale se solderont favorablement. Ces événements ont en revanche un point commun, redoutable : l'effondrement de l'économie. D'un côté les Allemands s'étaient accaparé l'ensemble du système industriel - et même agricole -, de l'autre ledit système de production, de commercialisation, de consommation est proprement suspendu, en apnée.

Mais le biais économique n'est pas le seul à me ramener au temps de la guerre. Nous vivons aujourd'hui la montée des souffrances, la perte ou la restriction des libertés, et simultanément par bonheur surgissent de hauts lieux de résistance où se construisent à la fois la défaite de l'ennemi et la naissance exaltante d'un monde meilleur. Des lieux où se nouent des relations inhabituelles, où s'inventent des pratiques et des comportements nouveaux, où se conjuguent une lutte implacable contre l'envahisseur (SS ou virus) et une transformation profonde pour construire un monde respectueux de l'environnement et de l'humain.

"Nous vivons aujourd'hui la montée des souffrances, la perte ou la restriction des libertés, et simultanément par bonheur surgissent de hauts lieux de résistance où se construisent à la fois la défaite de l'ennemi et la naissance exaltante d'un monde meilleur."

Les maquis d'hier seraient les lieux de soin d'aujourd'hui ? Et les partisans d'hier seraient les personnels soignants d'aujourd'hui, qui auraient en commun d'être des "éclaireurs" sur le chemin du combat mais aussi de la reconstruction ?

Absolument, des maquisards défendant au péril de leur vie une certaine idée de la France et construisent son avenir. Les médecins, infirmiers, aide-soignants, brancardiers, ambulanciers, pompiers exposent leur vie au virus pour soigner la vie des victimes du virus. Grâce à eux, et alors que depuis des années leurs conditions de travail sont sacrifiées sur l'autel des économies budgétaires, la pandémie est - pour l'heure - contenue, l'éthique médicale est respectée, ils ont réussi à défier le déficit de moyens pour s'organiser et tenir, initiant des solidarités et des coopérations inédites, Dans leur activité, eux aussi s'attachent à transformer la société.

Conjointement au risque sanitaire, le confinement lié à la pandémie a fait naître de nouvelles souffrances, privations, inégalités ; elles donnent lieu à de multiples actions de solidarité, qui elles-mêmes sont le prolongement ou parfois l'éclosion des initiatives citoyennes et d'économie solidaire qui se sont multipliées dans les dernières décennies. Tous ces lieux de résistance rappellent en effet les maquis de la libération.

La Résistance s'était organisée par étapes, au gré des injonctions circonstancielles de la guerre. La résistance à la pandémie ne se forme pas de manière plus limpide, elle se construit elle-même pas à pas, ballottée entre avancées et reculs, parfois dans la dissonance voire la discorde. La première livre-t-elle des enseignements que la seconde serait éclairée d'exploiter ?

Un moment clé a décidé de l'organisation et de l'avenir de la Résistance : le 16 février 1943, date d'instauration du Service du travail obligatoire (STO) par les autorités allemandes et le gouvernement de Vichy. Jusqu'à cette date, la Résistance était dispersée, morcelée en autant de chapelles qu'il existait de courants idéologiques - croyants / athées, gaullistes / communistes, libéraux / marxistes, etc. Avec le STO, des centaines puis des (dizaines, centaines de) milliers de Français, opposés à servir l'appareil de production et l'économie nazis, décident d'entrer dans la clandestinité et la Résistance. Dès lors, s'impose l'objectif d'organiser, de sécuriser, de ravitailler les maquis aux fins de libérer la France, et cette dynamique de rassemblement va prendre le dessus sur toute autre considération.

L'évocation de ce "moment clé", de ce "levier clé" de la Résistance est féconde pour décortiquer la montée de la résistance actuelle à la pandémie. Les habituels réflexes d'isolement, de rivalités, de cloisonnement ont été remisés dès l'irruption de la crise ; il existe un nombre immense d'initiatives et de bonnes volontés, même si elles sont parfois encore émiettées. L'enjeu, dorénavant, est d'aller plus loin, de pousser à la coopération entre des activités diverses comme la santé, l'éducation, l'habitat, les transports, qui doivent s'enrichir mutuellement dans un véritable écosystème. Plus généralement encore, notre époque - avant même la pandémie - se crispe sur des désaccords, souvent réels, légitimes, mais qui, à la faveur de débats féconds, peuvent être dépassés et donner lieu à des accords tenant compte de la complexité des problèmes.

Jean-Marie Cavada encorde son enfance à ses engagements professionnels, ceux de journaliste puis de député européen qu'il a cherché à accomplir en tant que "passeur". Enfant, il a subi l'inspection violente de la Gestapo dans la ferme où il était élevé, il a assisté à l'exécution barbare de jeunes maquisards, et ces funestes événements ne sont pas étrangers à l'obsession de « paix » qui l'a escorté par la suite. "Passeur", "maquisard"... comment votre expérience de la guerre et de la résistance a-t-elle nourri la singularité et l'intensité de votre cheminement ultérieur ?

Un événement a, sans nul doute, agi comme un élément déclencheur. J'étais un élève passionné par ses études - il obtint, sous l'occupation, une licence de lettres et de droit, avant d'être reçu à l'ENA en 1946 NDLR -, certes opposé au régime de Vichy mais par des actions encore modestes. Parmi celles-ci, l'une m'envoya à Montpellier, où je devais convoyer une lourde valise de tracts. Dans la 3e classe du train qui m'y conduisait, j'étais assis à côté d'une femme âgée. Nous parlions des difficultés de la vie sur lesquelles nous avancions prudemment mais sans doute assez nettement pour qu'elle comprenne mon hostilité au régime de Vichy, lorsque nous entendîmes dans le compartiment voisin des gendarmes procéder au contrôle des cartes d'identité et des bagages. Ma voisine me susurra alors simplement : "Déclarez ma valise comme étant la vôtre et vice-versa : ils ne vérifieront pas celle...

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Commentaires
a écrit le 19/05/2020 à 19:17 :
Il devrait prendre sa retraite, surtout qu'il est épargné par la loi Macron.
a écrit le 19/05/2020 à 9:14 :
plein de bonnes idees qu'il n'a qu'a appliquer luyi meme, et tout seul ( oui, parce que l'imbecile corveable a loisir qui va faire le boulot et en plus remplir les caisses, il disparait bcp plus vite que l'ours blanc!)
il va vite atterir !
moi je propose un apres covid ou la maladie la guerre et la mort seront interdits par de genereux decrets de gauche ( un ultraneoliberal ne va pas signer une telle loi, vu qu'il veut la misere des peuples, pas comme polpot ou maduro)
Réponse de le 19/05/2020 à 13:14 :
Commentaire nul et
a écrit le 19/05/2020 à 9:13 :
De "l'indignation" il y a 10 ans à la résistance et de la résistance à la révolte, sans exécuter ceux qui massacrent la planète et ses habitants par cupidité on ne sauvera pas l'humanité.

Un cercle vicieux est installé au sein de la classe dirigeante des plus compliqués à casser du fait que ceux qui voient le danger imminent, ceux qui savent n'ont absolument aucun outil à leur disposition pour empêcher la catastrophe.

UN coup terrible pour les humains qui mériteraient quand même de disparaître dans des conditions plus dignes que pour le seul pognon.

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