Hervé Le Bras : "Raoult, c'est un terrible retour au temps des gourous"

LE MONDE D'APRES. Le premier enseignement de cette pandémie, c'est que l'imprévisible le plus imprédictible, soudain, et planétaire peut désormais faire irruption, balayant toute crédibilité prophétique ou planificatrice, éreintant toute modélisation d'"un" jour d'après, d'"un" monde d'après. A "un" doivent désormais s'imposer plusieurs hypothèses. La deuxième leçon, c'est que la sacralisation de l'exemple, et le triomphe de l'émotion sur la raison, symptomatiques du "moment actuel", constituent un péril, car ils marginalisent les faits, corrompent la lecture de la réalité, empoisonnent opinion et débat publics d'un flot incontrôlé de fantasmes et d'interprétations fallacieuses. Troisième instruction, c'est qu'en matière statistique et démographique, les "trésors" de l'histoire sont singulièrement signifiants. Ainsi Hervé Le Bras déchiffre un séisme "total", qu'il appréhende par des biais éclairants : cellule familiale, risques des métiers, photographie populationnelle et migratoire, espaces de vie, mobilités, architecture, territoires... et aussi interdépendance des progrès médicaux, des protocoles sanitaires et des procédures statistiques. Laquelle convoque le "cas" Didier Raoult et déclenche le courroux du directeur d'études à l'EHESS : "Ses pantalonnades ne me font pas rire. C'est un terrible retour en arrière, au temps des gourous et du prétendu sens commun. C'est ainsi que l'on croyait que la peste était causée par les miasmes ou par les Juifs". Et de mettre en garde contre la tentation, délétère, d'esquiver ou de contester les méthodes traditionnelles de preuve. Le fait, rien que le fait, revendique le chercheur émérite à l'INED, pour élucider la réalité.

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La Tribune : Ce moment si particulier de début de confinement, comment l'éprouvez-vous intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ?

Hervé Le Bras : Je me méfie un peu des interprétations à base de psychologie d'autant plus que je ne suis pas familier de cette discipline. Je serai donc prudent ! Professionnellement, les contraintes de la pandémie ne me pèsent guère. Grâce aux ordinateurs et à l'accès à des bases de données et à des textes très nombreux, un chercheur en démographie et en sciences sociales peut continuer à travailler à son rythme.

En revanche, les relations personnelles sont bouleversées. Avec une partie de ma famille et de mes amis confinés comme moi, l'emploi des technologies de visioconférences est assez décevant à l'expérience, surtout lorsque les intervenants sont en nombre.

Certes, nous pouvons nous apercevoir et mener des discussions, mais il manque ce je-ne-sais-quoi qui est le sel d'un débat : les apartés, les connivences, les gestes, ces à-côtés qui contribuent à l'atmosphère d'une réunion. Zoom ou Skype tendent à réduire notre apparence à celle d'une photo d'identité vaguement animée. Enfin c'est mieux que rien.

Vous êtes démographe et historien. Ces deux disciplines, comment l'épreuve de la pandémie les sollicite-t-elle ? Vivez-vous une période extraordinaire, presque extatique, de votre itinéraire de scientifique, de chercheur ?

De façon inattendue, je suis renvoyé au passé de ma discipline et à des travaux que j'avais menés il y a une vingtaine d'années. Je m'étais penché sur l'origine de la statistique et de la démographie au milieu du XVIIème siècle. Depuis près d'un siècle les paroisses londoniennes affichaient à l'époque sur leur porte d'entrée une liste des décès survenus dans la semaine avec leurs causes. Cela avait pour but pratique de prévenir de l'arrivée d'une épidémie de peste, et elles étaient particulièrement meurtrières et fréquentes. L'augmentation rapide du nombre de décès quel qu'en soit la cause signalait la peste. Un personnage remarquable, William Petty, l'un des douze fondateurs de la Royal Society, la première académie moderne des sciences, eut l'idée de tirer un parti scientifique de ces listes avec l'aide de son ami John Graunt, un riche passementier. En combinant les décès par âge, il construisit la première table de mortalité connue qui décrivait l'évolution du risque de décès selon l'âge. Jusqu'alors, le terme de mortalité correspondait seulement aux effets d'une épidémie, non à la fréquence des décès comme c'est aujourd'hui le cas. Petty changea le regard sur la mort. D'un événement individuel, il fit un caractère de la population. Il ouvrit un nouveau champ des sciences qui rapidement suscita des émules. Cinq ans plus tard Christian Huygens tira de la table de mortalité, l'espérance de vie. Vingt ans après, Halley confectionna une table beaucoup plus précise qui montra à quel point l'intensité de la mortalité variait selon l'âge, ce qu'on ignorait. Puis on s'intéressa, avec les topographies médicales, à l'intensité de la mortalité localement et aux moyens de la réduire. Symptomatiquement, l'espérance de vie commença à augmenter à la même époque.

Hier éclaire toujours aujourd'hui, c'est - l'heureuse - vertu du continuum de l'histoire. En quatre siècles, qualité des outils statistiques et connaissance de la maladie ont progressé de concert. L'examen de la pandémie Covid-19 en est-il la démonstration ?

Justement... non. Voilà pourquoi j'insiste sur cette lointaine histoire, car il me semble que nous prenons le chemin inverse. Alors que les recherches et les résultats scientifiques à l'échelle du virus et des cellules infectées sont remarquables, notre méconnaissance des caractères de l'épidémie à notre échelle est impressionnante. Quelle est l'ampleur de l'épidémie, quel est son impact selon les professions, les classes sociales, les territoires, les âges. Quelques vagues chiffres sont lâchés et des fourchettes grossières apparaissent comme celle de l'INSERM qui évalue la proportion de personnes contaminées entre 1 % et 6 %, du simple au sextuple donc. Est-il si difficile de faire une enquête ? Un sondage aléatoire d'un millier de personnes choisies au hasard et testées réellement réduirait l'ampleur de la fourchette à +/- 0,7 % et permettrait de dresser un paysage social de l'épidémie en recueillant les caractéristiques des personnes testées. Un ancien directeur général de la santé, William Dab, a émis une proposition en ce sens, mais elle est restée inaudible. En regard des recherches microbiologiques remarquables, presque rien non plus sur les modes de contagion précis, les distances auxquelles les gouttelettes infectées peuvent être dangereuses, leur durée d'action, la masse critique de virus pour déclencher la maladie (l'effet dose), etc.

L'hydroxychloroquine de Didier Raoult me rappelle la passion du prix Nobel Luc Montagnier pour la papaye sauvage présentée comme un médicament miracle.

La science démographique, et, au-delà, les sciences sociales, sont sanctuarisées dans l'emploi de méthodologies strictes, de protocoles scrupuleux, d'un cadre mathématique et statistique contraignant. Parfois, l'accomplissement de la science peut être mis à l'épreuve : celle d'une conjoncture ou d'une urgence inédites, d'une situation qui peut justifier de bousculer les corsets habituels. Le débat, qui divise les communautés scientifique, politique et, inévitablement, la population, sur la délivrance de l'hydrochloroquine soutenue par le controversé professeur Didier Raoult, l'illustre. Au-delà, que "dit-il" du rapport institutionnel au risque et à la précaution ?

La statistique inventée par William Petty est descriptive. Deux siècles plus tard est apparue une autre forme de statistique dite inférentielle ou mathématique dont l'objectif est de calculer les risques de prendre telle ou telle décision, particulièrement de recommander un traitement médical, mais aussi de juger de la probabilité de véracité d'un constat ou d'une proposition. Autant dire que les pantalonnades de Didier Raoult ne me font pas rire. C'est un terrible retour en arrière au temps des gourous et du prétendu sens commun. C'est ainsi que l'on croyait que la peste était causée par des miasmes ou par les Juifs. Depuis plus d'un siècle, les progrès de la médecine et l'invention de médicaments et des traitements se sont appuyé sur des procédures statistiques objectives et précises qui sont maintenant négligées, voire moquées ou niées au nom de l'urgence. A vrai dire, les engouements comme celui que provoque l'hydrochloroquine se produisent de temps à autre. On a connu la mémoire de l'eau de Jacques Benveniste et la passion d'un prix Nobel, Luc Montagnier, pour la papaye sauvage présentée comme un médicament miracle. L'un comme l'autre contestaient d'ailleurs les méthodes traditionnelles de preuve. Tôt ou tard, la réalité reprend son droit heureusement. C'est déjà le cas avec les études qui montrent l'absence de groupe contrôle et de choix au hasard des malades à traiter dans le protocole du docteur Raoult, ainsi que les effets secondaires graves. La Suède vient d'ailleurs d'interdire le traitement du virus par hydroxychloroquine.

Le risque "exceptionnel" de décès que provoque une épidémie à l'origine et aux manifestations aussi inédites ne légitime-t-il pas de privilégier, "exceptionnellement", l'empirisme à l'orthodoxie ?

Certains avancent que tout est bon à essayer dans les cas très graves où la médecine habituelle semble impuissante. Avec ce raisonnement, on peut aussi recourir aux prières comme le recommandent des pasteurs évangélistes ! Face à des risques que l'on connait mal, les superstitions gagnent du terrain, épaulées par les médias et plus encore par les réseaux sociaux. Nous sommes désemparés non seulement face au risque que représente le covid-19, mais plus profondément par le statut social du risque. Jusqu'à maintenant, les sociétés développées ont paré aux divers risques par l'assurance, qu'elle soit privée ou publique. L'assurance compense le dégât subi. Elle vient après lui. Mais une compensation n'a de sens que pour un vivant. Le risque de mort demande un traitement différent. L'époque de Petty, de Graunt et de Huygens l'avait compris en généralisant les rentes viagères et les tontines. Dans ce cas, la compensation arrivait avant le décès sous forme d'annuités.

Or l'épidémie a redistribué les risques de décès, les accroissant largement pour le personnel soignant et nettement aussi pour un ensemble de professions qui assurent les services essentiels : commerces alimentaires, pharmacies, poste, transports, policiers, livreurs, éboueurs, etc. Les prestations de la sécurité sociale ou d'une assurance privée ne leur seront pas utiles une fois que la maladie les aura emportés. Le gouvernement a commencé à le comprendre en offrant une prime à tous ceux qui œuvrent sur le "front", ce qui est l'équivalent d'une première annuité. La question restera posée, une fois l'épidémie terminée. Elle devrait entraîner une redistribution de l'échelle des salaires pour intégrer le risque de décès dans l'exercice de son métier. Quand on se souvient des résistances qu'a rencontrées le projet de réforme des retraites, l'affaire ne sera pas simple à gérer. A propos de retraites, justement, le risque de décès avait été pris en compte quand, revenant sur la promesse d'un régime universel dans lequel chaque heure travaillée donnerait le droit à la même part de pension, le gouvernement avait accordé des avantages aux militaires, aux pompiers et aux policiers en matière d'âge de départ en retraite. Puisque les salaires ne prenaient pas en compte leur risque de décès, c'était une manière de le compenser, une variété d'annuité, pour parler le langage du XVIIIe siècle.

"Le classicisme fait une large part à la raison, à l'expérimentation, à la science, le romantisme boude la raison à laquelle il préfère l'instinct, la science à laquelle il substitue l'opinion, l'expérimentation qu'il remplace par l'expérience."

Se sentir mal dans une France qui va bien, est le titre de votre dernier essai (L'Aube, 2019). Il met en lumière l'écart entre le ressenti et la réalité. Entre les faits et leur interprétation. Ou comment l'émotion phagocyte, désormais, l'analyse. Le cas de l'hydroxychloroquine est symptomatique, et éveille un débat de fond sur le rapport de force, sans cesse plus hégémonique au sein de la société, que l'irrationnel exerce sur le rationnel...

C'est indiscutable. La domination des émotions ou du ressenti sur les faits est de plus en plus manifeste. Je parle des faits qu'il ne faut pas confondre avec la réalité. Ils constituent une part de cette réalité. Ils ne peuvent être invalidés, mais d'autres faits peuvent toujours être allégués, d'autres faces de la réalité. En ce sens, je suis d'accord avec Alain Badiou quand il affirme que la réalité, c'est ce qui échappe aux modèles. Il reste toujours un résidu, et le mot est mal choisi car il est souvent immense. L'expression anglaise "to save the facts" exprime bien la situation. On est libre d'interpréter, mais il faut respecter les faits. Or de plus en plus fréquemment, une tricherie se produit. Un exemple est présenté comme un fait général et le remplace. Les médias et les réseaux sociaux sont particulièrement sensibles sur ce point. Un exemple fait ressurgir des expériences vécues, il est chargé d'une émotion contre laquelle la froide sécheresse des statistiques et des raisonnements généraux est démunie. Un domaine sur lequel j'ai beaucoup travaillé, l'immigration, est caractéristique de ce grave problème. Si j'indique que les jeunes immigrés arrivés au cours des années récentes sont un peu plus diplômés que les Français de leur âge, on m'opposera immédiatement le manœuvre que l'on a aperçu sur un chantier, l'éboueur ou le livreur en confondant d'ailleurs la fonction et le diplôme.

Le triomphe des émotions sur la raison est caractéristique de notre époque et contraste avec ce XVIIe siècle dont j'ai déjà parlé. Samuel Pepys, un Anglais de bonne famille qui vivait à Londres à l'époque de la Restauration, a rédigé un journal personnel, codé qui ne fut déchiffré que deux siècles plus tard. Il est frappant d'y lire la rationalité, la froideur avec laquelle il décrit les rapports avec ses familiers. Les sentiments et les émotions s'exprimaient dans les arts, la tragédie, la peinture, la musique, mais ils ne colonisaient pas le reste de l'existence. C'est, au fond, l'opposition entre classicisme et romantisme qui apparaîtra un siècle plus tard. Le classicisme fait une large part à la raison, à l'expérimentation, à la science, le romantisme boude la raison à laquelle il préfère l'instinct, la science à laquelle il substitue l'opinion, l'expérimentation qu'il remplace par l'expérience.

Depuis le début du confinement, nous apprenons à nous sentir le moins mal possible dans une France qui va moins bien. Et dans quelques semaines, nous apprendrons simplement à être dans une France entraînée dans le chaos. Quelle France, plus exactement quelle société en France, redoutez-vous particulièrement ?

Le risque de chaos peut pousser l'État à restreindre un peu plus les libertés. On se retrouve face à un conflit ancien entre sécurité et liberté qui est à la fondation des États modernes. La peur de l'épidémie a entraîné la perte de ce qui est tenu pour la première des libertés, celle de circuler, sans contestation. Les sondages d'opinion montrent un très fort accord de la population pour les mesures de confinement et leur prolongation. La liberté de réunion a aussi été supprimée. Dans les circonstances actuelles, ces restrictions paraissent justifiées. La crainte est qu'elles survivent à l'épidémie, qu'elles soient instaurées sans limitation de durée comme cela est déjà le cas en Hongrie.

Dans la Rome républicaine, en cas de danger pour la patrie, les pleins pouvoirs étaient accordés à deux dictateurs, mais pour une durée de six mois maximum. Dans les petites ethnies amazoniennes qu'a étudiées Pierre Clastres ("La société contre l'Etat"), de même, un chef temporaire était choisi en temps de guerre et seulement pour la durée des hostilités. Il existe une articulation ancienne entre pouvoir et santé, celle que Michel Foucault a qualifiée de biopolitique. Giorgio Agamben, le philosophe qui se préoccupe le plus de la menace pour les libertés que fait peser l'épidémie, s'inscrit dans cette ligne de pensée.

"Certains avancent que tout est bon à essayer dans les cas très graves où la médecine habituelle semble impuissante. Avec ce raisonnement, on peut aussi recourir aux prières comme le recommandent des pasteurs évangélistes !"

La famille foyer, la famille morcelée, les couples "en crise avant la crise", les drames - des féminicides et des infanticides, des violences liées aux addictions, à la promiscuité et à l'exiguïté chez beaucoup insupportables - que l'incarcération devrait exacerber, la violence psychique de solitudes subites, mais aussi des couples qui se redécouvrent ou se renforcent, des liens parents-enfants inédits ou régénérés... : la famille est au cœur des interrogations que pose le confinement. Des évolutions tendancielles de fond sont-elles à prévoir ?

Un constat, fréquent lors des situations de crise, devrait prévaloir, dans ce cas inédit de strict confinement : celui de l'accentuation, qui fragilise les fragiles et renforce les forts. Les couples qui s'entendent pourraient se consolider plus encore, Les relations entre parents et enfants, souvent assez réduites du fait de l'activité des deux parents hors du domicile s'intensifieraient. A l'opposé, les couples et les familles en difficulté affective, sociale, relationnelle, risquent de voir leur situation s'aggraver. L'augmentation du nombre de divorces enregistrés à Wuhan à la suite du confinement étaye l'hypothèse.

La différence des réactions à la crise sera influencée par un autre phénomène, la croissance de l'activité féminine depuis un demi-siècle. En 1968, plus de la moitié des femmes en âge d'être actives n'exerçaient pas de profession. On les désignait comme "femmes au foyer", donc étant non seulement sous la dépendance matérielle de leur mari mais dévolues aux tâches ménagères. Aujourd'hui, 85% des femmes d'âge actif exercent un emploi. L'autonomie qu'elles ont acquise n'est pas seulement financière. Leurs relations sociales, leurs centres d'intérêt, la pratique de sports, leurs loisirs, etc. ont gagné en indépendance. Des couples dont chaque membre menait une existence relativement séparée vont donc expérimenter un huis clos dont l'issue est incertaine, renforcement ou crise du lien qui les unissait.

Le risque, dans une épidémie, "ne vient pas de la cohabitation mais de la circulation", rappelez-vous. Vos travaux vous plongent, par essence, dans l'histoire, et il ressort que lors des grands épisodes de peste, "quand le nombre de décès s'élevait nettement, les bourgeois s'enfuyaient en province, répandant la maladie". Rien n'a changé... En revanche, vous atténuez sensiblement l'idée que la "qualité" (surface habitable, configuration, espaces communs et verts) des logements décroit parallèlement à la hiérarchie des catégories socio-professionnelles. La réalité est nettement plus variée et complexe : les personnes les plus âgées et éloignées des centre-villes disposent de plus d'espace. A l'épreuve du confinement, est-ce, comme symbole, la "revanche" des "gilets jaunes" ?

L'analyse des espaces de vie en fonction des territoires et des catégories socio-professionnelles offre en effet une lecture particulière de la pandémie et du confinement. Tout couple ajuste le choix de son logement sur ses revenus. Et le choix de ce logement, plus exactement sa situation géographique, occupe une place différente dans la hiérarchie des critères selon les catégories sociales. Ainsi, de manière schématique, les cadres et les professions libérales se concentrent dans les zones économiquement dynamiques où existent de fortes tensions immobilières. Ils privilégient un appartement en centre-ville (proximité des écoles, lieux culturels, etc.) quitte à ce qu'il soit exigu, les employés et les ouvriers, quant à eux, optent plus souvent pour un pavillon avec de la surface quitte à résider en lointaine banlieue et à accepter de longs trajets pour se rendre à leur travail. En période de confinement, les mieux lotis ne sont donc pas nécessairement les plus nantis.

Plus précisément, à la lecture des données récoltées par le recensement, les inégalités dues au confinement ne recoupent pas exactement les inégalités sociales ou de revenus. Quelques chiffres pour l'illustrer. Les cadres et professions libérales disposent, en moyenne, de 1,85 pièce / personne ; les professions intermédiaires 1,76 et les employés et ouvriers 1,65. L'écart n'est pas considérable, et il ne varie pas selon la structure des ménages : un foyer de quatre personnes avec deux enfants mineurs occupe en moyenne un logement de 5 pièces si le père est cadre, de 4,5 pièces s'il est employé ou ouvrier. De fortes différences existent aussi entre les territoires. Une grande partie des zones détendues où les logements sont plus spacieux se trouve dans la fameuse « diagonale du vide » qui a vu naître le mouvement des gilets jaunes. Une diagonale que caractérisent l'éloignement des grands centres, la faible densité et la dépopulation. Ainsi peut-on opposer la Bretagne centrale, l'ouest et le nord du Massif central, les départements entre Garonne et Pyrénées, la Lorraine et la Champagne, aux agglomérations parisienne, lyonnaise, nantaise, bordelaise, toulousaine, et aux villes bordant la Méditerranée. Bref, la prochaine fracture sociale ne viendra pas du confinement, mais vraisemblablement des différences d'exposition au risque épidémique. Plus généralement, le monde de l'après-épidémie ne sera pas seulement différent. Nous aurons à le penser avec des catégories mentales différentes.

Nous découvrons les propriétés de l'immobilité. Des propriétés qui occupent toute la palette des impressions. Et qui, irrépressiblement, bousculent le dogme de la mobilité. Ce dogme est érigé en modèle et même en "devoir" d'existence, s'y soustraire est incompris et "condamne" dans la société et au travail. Demain, un certain nombre des canaux de la mobilité vont être remis en question, à commencer par de - prohibitifs - déplacements dont l'emploi du télétravail montre l'irrationalité voire l'inutilité. N'est-ce pas une "chance" ?

Il y a mobilité et mobilité. Celle du quotidien pour se rendre au travail, rencontrer des proches, faire des achats, du sport, est essentielle et n'est pas menacée. Le temps de l'épidémie, son périmètre a seulement été réduit ainsi que sa durée. Au contraire, la grande mobilité, celle qu'on a qualifiée de nomadisme moderne est remise en question. Faire un aller-retour à Tokyo pour y passer 48 heures et enchaîner sur New-York pour régler une affaire ou donner une conférence est devenu impossible et restera sans doute difficile. Le tourisme international déjà attaqué pour les émissions de CO2 des moyens et longs courriers est aussi dans la ligne de mire. Plus généralement, pour les biens, pour l'industrie comme pour les hommes, des relocalisations vont succéder aux délocalisations que la mondialisation avait encouragées. Il ne faudrait cependant pas proscrire les déplacements à longue distance pour deux raisons.

D'abord, quelle longueur aura exactement la longue distance ? Faute de pouvoir la définir, on risque de l'assimiler aux déplacements internationaux quels qu'ils soient, donc d'enfermer les personnes dans leur pays, ce qui serait violer un article essentiel de la déclaration universelle des droits de l'homme qui stipule que tout humain a le droit de quitter le pays où il se trouve qu'il en soit originaire ou non (mais, la réciproque n'a pas été acceptée, à savoir le droit d'entrer).

La seconde raison tient au rôle du dépaysement dans la formation. C'est le tour de France qu'effectuaient les compagnons artisans ou le voyage en Italie des artistes, par exemple le Wilhelm Meister de Goethe, ce que les Allemands qualifient de "Bildung", de formation du caractère humain. Je peux en témoigner personnellement, ayant effectué toutes mes études, Polytechnique compris, à moins de 200 mètres de mon domicile. Au sortir de cette école dont j'avais peu apprécié la discipline militaire, je suis parti au Tchad comme stagiaire en anthropologie où j'ai vécu quelques mois au sein de la population Massa, une ethnie d'éleveurs d'origine nilotique. Le mode de vie des Massas, leurs rapports humains, les coutumes que j'ai pu entrevoir ainsi que celles des éleveurs Peuhl Bororos qui transhumaient au voisinage ont élargi énormément ma vision de l'homme et de la société et relativisé nombre de normes et de comportements qui m'apparaissaient naturels jusqu'alors. Sans cette délocalisation, je ne me serai sans doute pas dirigé vers les sciences sociales.

Sur les réseaux sociaux, mais aussi dans des émissions de télévision très populaires qui "vivent" des polémiques et de la viralité des réseaux sociaux, et enfin dans la bouche même de hiérarques des pays les plus puissants, pullulent les fantasmes complotistes et conspirationnistes les plus délirants. Notamment sur l'origine de la pandémie, créée artificiellement pour fragiliser des nations ou freiner la courbe démographique jugée mortifère pour la planète. Cette hallucination est toutefois révélatrice des interrogations que pose l'évolution de la population mondiale. En nombre brut, mais surtout en nombre relatif des zones les plus pauvres, sensibles aux drames environnementaux, instables politiquement, propices aux exils massifs, en croissance économiquement et technologiquement, vulnérables aux dérives religieuses sectaires. Bref, les plus menaçantes pour l'occident...

L'origine de la pandémie reste assez obscure. Certains accusent l'arriération des Chinois qui continuent à consommer de petits mammifères sauvages contaminés par les chauve souris. D'autres supposent qu'un docteur Folamour a sévi dans un laboratoire de Wuhan qui travaillait sur les coronavirus. En revanche, l'idée d'un complot visant à réduire la population mondiale est grotesque étant donnés les chiffres en présence : le virus tue 1% des malades dans les pays développés et moins encore dans les pays du tiers monde où les personnes âgées sont peu nombreuses. 1% de la population mondiale au maximum du maximum serait décimé (on devrait dire centimé), soit le taux de croissance actuel au cours d'une seule année. L'arrêt de la croissance mondiale serait donc très limité.

En outre, les craintes d'explosion démographique ont beaucoup diminué ces dernières années à cause de l'évolution générale des populations. Dans plus de la moitié des pays, la fécondité est maintenant inférieure au taux de remplacement, le record vers le bas étant atteint par la Corée du sud avec 0,98 enfant par femme, l'an passé. Les fortes croissances se concentrent dans deux régions, l'Afrique entre les tropiques et la zone Afghanistan-Pakistan. Le problème n'est plus mondial, ni à vrai dire purement démographique. Les plus fortes fécondités s'observent dans les pays troublés par des guerres civiles. Dans l'ordre d'importance décroissante, en Afrique : le Niger, la Somalie, le Mali, la République du Congo (Zaïre), le Burundi ; et en Asie : l'Afghanistan, l'Irak, le Yémen, la Palestine et le Pakistan. Les troubles y contrarient le contrôle des naissances et favorisent l'asservissement des femmes, la forte fécondité nourrit les troubles en un cercle vicieux. Juste, pour la bonne bouche, dans l'annuaire des Etats Unis, le pays d'Amérique centrale et du sud qui a la plus forte fécondité est... la Guyane française, ce qui donne la mesure du recul de la fécondité sur tout un continent.

"Heureusement, la grande majorité des chiffres ne sont pas utilisés comme normes, mais pour décrire des phénomènes auxquels la simple observation personnelle ne donne pas accès. Un voyageur qui prend la ligne 4 près de la gare du Nord est persuadé que la France est envahie par les Noirs alors que ceux-ci sont nombreux en raison des commerces de coiffure et de beauté du haut du boulevard de Sébastopol qu'ils affectionnent."

Ce fantasme d'une population galopante nourrit les thèses xénophobes, populistes, nationalistes, qui l'indexent sur des phénomènes migratoires appelés à "paupériser et islamiser l'Europe". Cette instrumentalisation constitue un enjeu "politique" et surtout démocratique considérable, elle incarne en effet l'impérieuse nécessité de recentrer la lecture de tout thème sur les faits au détriment des sentiments - intrinsèquement vulnérables aux sirènes de toutes natures...

Absolument. Car, là encore, les faits contredisent frontalement des allégations (théories est un mot trop fort pour elles) qui servent principalement un douteux fonds de commerce électoral. Reprenons le cas du Niger. Record du monde de fécondité (7,6 enfants / femme), troisième pays le plus pauvre du monde, instabilité politique due à des rivalités ethniques, situation géopolitique dangereuse, pris en étau entre Boko Haram et l'AQMI. Tous les attributs paraissent réunis pour engendrer une crise migratoire de première grandeur avec un irrésistible afflux vers l'Europe et les risques de terrorisme que cela parait comporter. Or, au cours des dix dernières années, tandis que la population nigérienne s'est accrue de 7 millions d'habitants. Seuls 1 200 ont migré vers la France (sans défalquer ceux d'entre eux qui sont revenus au pays), soit moins de 2 dix-millièmes de l'accroissement.

L'erreur du raisonnement sur l'invasion vient ici d'une incompréhension des mécanismes de la migration. On tend à considérer les hommes comme de simples molécules d'un gaz soumis à des différences de pression ou d'un liquide circulant entre des vases communicants. Or, la migration est un phénomène hautement organisé, s'appuyant sur des réseaux de connaissances et des diasporas. Les Nigériens migrent peu en France car ils se dirigent traditionnellement vers les pays du golfe de Guinée. Au contraire, les Sénégalais et les Maliens dont les migrations vers la France sont anciennes (les fameux tirailleurs par exemple) sont nettement plus nombreux à venir dans notre pays sans que cela représente cependant des chiffres très élevés.

Aux faits sont associés les chiffres. Lesquels, depuis plusieurs années, sont devenus tyrannie. Elle enferme dans des cases et cloisonne dans des silos, elle mercantilise les raisonnements et les vide d'émotion, elle contracte le champ de l'imagination et comprime le rêve, elle éloigne du réel et hiérarchise ce qui "fait" société, elle "désautonomise" et même, le déplore justement Edgar Morin, déshumanise. Le traitement médiatique de la pandémie en est la démonstration : ce qui est proposé (et attendu), ce sont des chiffres, (presque) seulement des chiffres. La vie singulière, celle des personnes décédées ou en réanimation, est réduite à une froide comptabilité. Faut-il redouter une consolidation de cette tyrannie, ou au contraire que nous nous en libérions (un peu) dès lors que l'épreuve intime du confinement et penser autrement le monde d'après ne sont pas "affaire de chiffres" ?

Je ne partage pas cette lecture des chiffres. La prétendue "tyrannie des chiffres" repose sur une confusion entre normes et observations ou statistiques. C'est souvent le fait de littéraires qui ont gardé un mauvais souvenir des mathématiques de leur jeunesse. Bien sûr, les normes qui se fondent sur des chiffres sont souvent dangereuses. Par exemple, le « seuil de tolérance » à l'immigration ou proportion maximum d'immigrés pour que l'intégration fonctionne est une stupidité. Quant au nombre de contraventions qu'un agent doit infliger chaque mois, c'est une aberration bureaucratique. Et que dire de l'âge auquel les personnes âgées pourraient être bientôt confinées plus longtemps que le reste de la population. 65 ans ? 70 ans ? 75 ans ? Aucun critère sérieux n'est avancé.

Heureusement, la grande majorité des chiffres ne sont pas utilisés comme normes, mais pour décrire des phénomènes auxquels la simple observation personnelle ne donne pas accès. Un voyageur qui prend la ligne 4 près de la gare du Nord est persuadé que la France est envahie par les Noirs alors que ceux-ci sont nombreux en raison des commerces de coiffure et de beauté du haut du boulevard de Sébastopol qu'ils affectionnent. Sans les statistiques, la plupart des faits sociaux restent inaccessibles. Ils ne se réduisent pas à des nombres, mais leur importance et leur représentativité ne peuvent être connues que par des comptages au moyen de procédures précises tels les sondages aléatoires. Ils servent de gardes fous aux rumeurs qui fourmillent en leur absence. Reprenons des réponses aux questions précédentes : comment aurait-on établi la faiblesse de la migration de Nigériens vers la France, comment l'accroissement de leur population, comment leur fécondité ?

Les chiffres sont nécessaires pour analyser une situation à l'échelle d'une large communauté, d'une région ou d'une nation. Dans la grande majorité des cas, ils sont établis pour répondre à des questions. Vous regrettez qu'à notre époque la vie soit réduite à un chiffre. Ce n'est jamais le cas. Les statistiques ne portent pas sur des individus mais sur des groupes suffisamment larges pour que les fluctuations aléatoires soient faibles. Il existe cependant une limite à la collecte des données, le respect de la vie privée.

Certes, et le RGPD (règlement général sur la protection des données) y concourt. Mais l'ampleur des dysfonctionnements et des dérives régulièrement constatés n'est pas moins troublante, surtout conjuguée à "l'appétit" marketing et marchand des leaders mondiaux des datas vivant de la publicité et donc de la traçabilité des comportements humains...

Personne n'est censé avoir accès à votre date de naissance, votre nationalité, votre statut matrimonial, votre religion notamment. Autant le fait de partir des données individuelles pour obtenir des données sur les groupes est légitime, autant il est dangereux de faire le chemin inverse, d'utiliser les données de groupe pour caractériser un individu particulier. Pour cette raison, le recueil par le recensement français de données religieuses ou ethniques est interdit. Plane en arrière fonds l'affaire du recensement des Juifs opéré par le régime de Vichy. Il ne cherchait pas à décrire les particularités de la population juive mais à cibler les Juifs sous le seul motif qu'ils faisaient partie de cette catégorie à la définition d'ailleurs incertaine (au moins un grand parent juif selon le protocole de Wannsee, mais comment définir la judéité de ce grand parent et ainsi de suite).

L'étude de la pandémie ne fait pas partie de ce genre de perversion statistique. Les chiffres précis d'évolution des décès, des hospitalisations, des guérisons, territoire par territoire, aident l'exécutif à comprendre et à gérer la pandémie. Ils permettent à l'opinion de suivre les efforts du gouvernement. C'est parce qu'il y a des chiffres que j'ai pu étudier l'occupation des logements selon les âges, les catégories socio-professionnelles, les territoires, les maisons et les appartements. C'est parce qu'il n'y a pas - encore - de chiffres que je suis resté prudent concernant l'effet du confinement sur les situations familiales, me limitant à la seule règle, maintes fois éprouvée, de l'amplification des écarts en cas de crise. C'est en partie parce que des chiffres manquent que l'épidémie est mal maîtrisée et suscite la peur.

"Au-delà des logements privés, la crise aura un effet sur la ville et peut-être sur son urbanisme et son écologie"

Outre la démographie, les sciences sociales, l'économie, les statistiques, vous avez enseigné la géométrie et la perspective, à l'Ecole nationale d'architecture de Paris-Belleville. Après une telle épreuve que le confinement et le chaos économique qui s'en suivra, pensera-t-on et composera-t-on la ville - l'architecture, la démocratie locale, les relations humaines, les espaces de travail, les commerces - (un peu) autrement ? Déjà, adapter la "circulation humaine" aux impératifs de distanciation physique fait l'objet de réflexions au sein de municipalités.

En fait, durant les vingt années où j'ai enseigné à l'unité pédagogique d'architecture 8 (UP8) devenue école de Paris Belleville, j'avais élargi mon cours de géométrie à la représentation de l'espace qui comprenait aussi bien des aspects anthropologiques et mentaux que techniques. Cela était possible car, ne dépendant pas du Ministère des universités, les écoles des Beaux-Arts laissaient une grande liberté aux enseignants. Cette expérience m'a beaucoup appris. Notamment que l'architecture traite des espaces, donc du contenu et de la situation des bâtiments plus que de leur enveloppe visible.

S'il est un domaine où le confinement aura des conséquences, c'est peut-être justement celui-ci. Coincés dans des logements souvent assez petits, les moyens de s'isoler, les possibilités de circulation, simples ou multiples, donc la topologie des lieux prennent de l'importance. Une de mes étudiantes avait réalisé un mémoire sur la manière dont une vieille femme occupait son appartement, minute par minute, centimètre carré par centimètre carré. La densité de présence, les déplacements étaient très variés. La pratique de l'espace est personnelle, mais aussi culturelle. Un enseignant de l'UP8 avait étudié la pratique des espaces publics et privés dans le bidonville de Nanterre, l'un des plus denses à l'époque. Il avait retrouvé la topologie des maisons et des villes algériennes avec par exemple des logements en enfilade commençant par la cuisine et se terminant par la chambre de la mère. Inutile de dire que lorsque ces familles migrantes furent relogées dans des appartements HLM plus confortables, elles furent décontenancées par leur topologie très différente.

Au-delà des logements privés, la crise aura aussi un effet sur la ville et peut-être sur son urbanisme et son écologie. Les urbains ont découvert le charme d'une ville presque sans circulation, son silence, son air plus pur, la présence de la nature avec des chants d'oiseaux, des insectes, l'agrément des balcons et des terrasses. Avec l'obligation d'une distanciation sociale qui risque de durer, l'aménagement des lieux publics ou de rencontre sera inévitablement modifié : les espaces de co-working, les théâtres, les cinémas, les boutiques seront réorganisés. L'exposition organisée au pavillon de l'arsenal par Augustin Rosenstiehl sur la ville verte aura été prémonitoire. L'approvisionnement des villes avec des circuits plus courts, des livraisons plus fréquentes que les achats sur place peuvent aussi se développer. Après tout, cela est normal, le confinement ayant porté sur la pratique de l'espace, c'est elle qui ressortira la plus changée par la crise.

A chaque échelle, "nous" vivons l'ordre du repli. Repli à l'intérieur des frontières nationales, à l'intérieur des villes, à l'intérieur des quartiers, à l'intérieur des foyers. A l'intérieur de nous-mêmes. Le repli, dans ce contexte pandémique, est notre survie. Quels dégâts faut-il redouter, plus tard, lorsqu'on sait quelques sécrétions souterraines ou séquelles nauséabondes de cette logique - sur notre relation à l'identité, à l'étranger, à la tolérance, et sur nos comportements citoyens et électoraux ?

Aussi bien le confinement que l'emploi du masque ne sont pas anodins. Ils sont un symbole fort : "pour ne pas être contaminé et pour ne pas contaminer, je dois éviter les autres". En d'autres termes, "autrui est un danger pour moi comme je le suis pour lui". Ce message martelé pendant deux mois aura des conséquences sur nos rapports aux autres. Il séparera plus nettement la sphère privée du ménage où les contacts auront en général continué comme avant et auront même été plus fréquents, de la sphère publique où l'on s'est tenu à distance des autres.

Doit-on en déduire que le rejet de l'autre, la xénophobie et donc le refus de l'immigration prendront plus d'ampleur ? Certes, au début de l'épidémie, quand seule la Chine était frappée, on a assisté en Europe à des gestes de méfiance envers les asiatiques. Les restaurants vietnamiens et chinois se sont subitement vidés. Maintenant que l'Occident est atteint et l'Afrique menacée, des manifestations racistes se produisent en Chine.

Ce serait cependant se méprendre sur la xénophobie et le racisme que d'en voir les prémisses dans de tels actes qui restent assez limités. La nature du racisme et de la xénophobie est différente. Elle tient beaucoup plus aux représentations mentales qu'aux rencontres physiques. La Pologne où les Juifs n'ont jamais été aussi peu nombreux détient la palme de l'antisémitisme dans l'Union européenne. En France, si l'on mesure le rejet de l'immigration par la fréquence des votes en faveur du Rassemblement national, ce parti recueille d'autant plus de suffrages qu'il existe moins d'immigrés à proximité. Plus une commune est importante, plus le vote pour le RN est faible : 5% à Paris où une personne sur six est un immigré, 12 % dans les métropoles, 30 % dans les communes de moins de mille habitants, celles qui comptent la plus faible proportion d'immigrés. De même, régionalement, le vote RN n'est pas corrélé à la présence des immigrés. Le Pas de Calais, troisième département où ils sont les moins fréquents, est le second où Marine Le Pen a obtenu le plus de voix. Inversement, le département du Rhône avec Lyon ou ceux de la petite couronne parisienne ont accordé relativement peu de suffrages à l'extrême droite.

On peut même penser que la crise aura mis en évidence la fragilité et la pauvreté des immigrés, l'intensité des risques qu'ils subissent de ce fait, perturbant l'image de leur dangerosité voire de leur fanatisme. Le Portugal en donne un bon exemple qui vient de régulariser les sans papiers pour leur donner accès à la santé, au travail et aux moyens de se nourrir. Ceci dit, du fait du contrôle des frontières, des risques de contagion que courent les candidats à l'immigration et des confinements dans les pays où ils se trouvent, il est vraisemblable que les migrations diminueront dans un premier temps.

Le chef de l'Etat l'a affirmé lors de son allocution du 16 mars annonçant le confinement. "Lorsque nous serons sortis vainqueurs [de la guerre contre le coronavirus], le jour d'après ce ne sera pas un retour aux jours d'avant (...). Cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, (...). et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences (...). Hissons-nous individuellement et collectivement à la hauteur du moment". En résumé, comment imaginez-vous et espérez-vous que prenne forme ce "jour d'après" ?

Parmi ces certitudes qui seront ébranlées, Emmanuel Macron place peut-être le rôle des premiers de cordée et la théorie du ruissellement. J'espère aussi qu'il prêtera moins d'attention à ses conseillers en communication et plus à la population, à ses travailleurs, à ses conseillers municipaux, au tissu local. Quant à parler d'un jour d'après, c'est une métaphore ou plus exactement une métonymie, le fait de désigner le tout par la partie, une voile pour un navire. Car ce jour d'après risque de durer très longtemps. Ses contours sont incertains, beaucoup d'éléments restant mal ou non élucidés : trouvera-t-on un vaccin ? Un médicament qui soignera le mal ? L'immunisation sera-t-elle temporaire comme celle des coronavirus grippaux ? Et combien de temps durera-t-elle ? Le fait d'avoir été contaminé une première fois, rendra-t-il une seconde contamination plus dangereuse comme certains biologistes l'avancent, par exemple Antoine Danchin de l'institut Pasteur ? D'autres coronavirus apparaîtront-ils comme cela a été le cas depuis le SARS et le MERS ? L'organisation du "jour d'après" et même de la société en dépendra. Il est donc trop tôt pour la préciser.

Une seule chose parait sûre : il ne faudra plus faire un seul plan pour l'avenir, mais considérer plusieurs alternatives très différentes, donc être mieux préparé à affronter l'inconnu. Si l'on me permet de terminer par une pique : juste avant le déclenchement, j'étais impliqué dans la réforme des retraites. Je critiquais particulièrement l'assurance du gouvernement à affirmer que le déficit du système de retraites serait de 12 milliards d'euros en 2027, ceci pour instaurer ce qu'il appelait un âge pivot avant lequel les retraites seraient amputées. Cette précision de 12 milliards me semblait grotesque étant donné les aléas qui pouvaient se produire d'ici à 2027. Elle l'est encore plus aujourd'hui où la réforme des retraites semble tombée aux oubliettes et où le coût des mesures prises pour contrer l'épidémie dépasse les 100 milliards en 2020 et non en 2027.

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Hervé Le Bras, démographe et historien, est directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et chercheur émérite à l'INED (Institut national d'études démographiques). Dernier ouvrage : Se sentir mal dans une France qui va bien (l'Aube, 2019)

36 mn

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Commentaires 47
à écrit le 27/04/2020 à 10:11
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je suis atterré par les propos de M LE BRAS: je n'y vois que des propos intellectuels éloignés de toute réalité de terrain! le Pr RAOULT se bat pour soigner des gens et a trouvé une méthode qui marche bien mieux que d'autres: certes, toutes les ét...

le 17/06/2020 à 18:40
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Bonjour, Je me permets de vous écrire car je trouve votre réponse typique du climat ambiant : du bœuf donneur de leçon.. La science médicale c'est pas une affaire narcissique, des protocoles de sécurités pour vous et vos proches sont exigés afin co...

à écrit le 27/04/2020 à 10:05
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je suis atterré par les propos de M LE BRAS: je n'y vois que des propos intellectuels éloignés de toute réalité de terrain! le Pr RAOULT se bat pour soigner des gens et a trouvé une méthode qui marche bien mieux que d'autres: certes, toutes les ét...

le 17/06/2020 à 20:22
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je récuse vos jugements désagréables et vous laisse libre de penser qu'il faut critiquer le Pr Raoult; laissez les autres libres de leur opinion. et pour ma part, je constate les faits: ses traitements ont été beaucoup plus efficaces que d'autres, i...

à écrit le 25/04/2020 à 10:34
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Hervé Lebras est un collègue et un ami dont je m'étonne qu'il emploie le terme de gourou à propos de Didier Raoult. Complètement incapable de juger des dimensions médicales du débat, je me suis contenté de deux constatations. 1) J'ai regardé ce que ...

à écrit le 24/04/2020 à 5:49
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qui êtes-vous monsieur Le Bras pour vous ériger en censeur dans un domaine qui n'est pas le votre .Par contre dans votre domaine de démographe , il y aurait beaucoup à dire à vous entendre que la démographie galopante et l'immigration non maitrisée n...

à écrit le 23/04/2020 à 19:25
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M Le Bras est encore l'un de ces intellectuels bardés de diplôme et sans aucun doute très compétent dans son domaine. Son domaine, justement est celui de la sociologie dont les apports à la connaissance sont très importants mais dont les praticiens o...

à écrit le 22/04/2020 à 10:48
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Etrange de voir un professeur de médecine qualifié de "gourou" par une personne totalement étrangère à cette discipline .M. Le Bras est bien celui qui refuse aussi de voir le moindre danger dans la démographie mondiale galopante .

à écrit le 22/04/2020 à 10:42
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Raoult, le retour au temps des gourous ? A démontrer! Hervé Le Bras: la continuité du temps des crétins et des incompétents.

à écrit le 22/04/2020 à 9:47
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N’importe quoi...retour d’un médecin qui observe, qui diagnostique et qui soigne...pas besoin d’études randomisées pour savoir si un traitement fonctionne...et dieu merci il n’est pas le seul en France !

le 22/04/2020 à 16:32
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Que d’imprecations! Toute la communauté scientifique regrette que DRaoult ait cru pouvoir s’afffranchir des règles qui président à toute publication. C’est tout

à écrit le 22/04/2020 à 9:41
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Je suis choqué que Pasteur, qui a découvert un principe fondamental (la vacination) et développé scientifiquement un modèle explicatif, soit associé dans de nombreux avis à un prescripteur, au mieux suiveur au pis aventureux. Quant au fait d'avoir a...

à écrit le 22/04/2020 à 0:18
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Encore un commentaire dun vœux jaloux aigri qui na rien fait d’autre de sa carrière que de jouer les ronds de cuirs dans les palais présidentiels et de ramener sa fraise dans les galas. Un adepte dun tout vaccin et de la soumission des peuples aux dé...

à écrit le 21/04/2020 à 19:56
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Quelle honte la censure dans la tribune, la honte !!!

à écrit le 21/04/2020 à 19:11
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Les commentaires de Monsieur Le Bras ne me font pas rire non plus. Qu'il se renseigne sur le combat de Louis Pasteur contre l'Académie de Médecine de l'époque qui ne voulait rien entendre sur la vaccination contre la rage. Qu'il se renseigne sur le f...

à écrit le 21/04/2020 à 18:25
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Ce docteur n'est connu que parce d'autre ont voulu "le démolir", sinon il serait passé inaperçu! Et cela continue...!

à écrit le 21/04/2020 à 18:25
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Je me demande comment se fait-il qu'un spécialiste de la démographie puisse émettre un jugement de valeur quand à un médecin, professeur de surcroît pour le traiter de "gourou" pourquoi pas charlatant pendant que nous y sommes ! Un peu de pondération...

à écrit le 21/04/2020 à 18:06
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M. Lebras assimile le docteur RAOULT à un gourous. Après tout pourquoi pas. Mais actuellement, où sont les gourous les mandarins et tout autres démagogues. Raoult a mis en place un traitement chloroquine plus un antibio à un prix dérisoires dont le...

le 21/04/2020 à 19:32
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Bonsoir j’en crois que Raoult est aussi un mandarin incontesté sur Marseille!. Le problème et surtout les solutions sont plus complexes que prévues Bien cordialement

le 21/04/2020 à 19:32
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Bonsoir j’en crois que Raoult est aussi un mandarin incontesté sur Marseille!. Le problème et surtout les solutions sont plus complexes que prévues Bien cordialement

à écrit le 21/04/2020 à 17:43
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20 000 morts en France, parce que la seule solution actuelle immédiate n'est pas utilisée, Le Bras as- t-il entendu les infos italiennes sur les "micro embolies" pulmonaires en italie, que le le covid-19 s’avère être une infection mixte, à la fois v...

à écrit le 21/04/2020 à 17:11
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Vous qui êtes si rigoureux expliquez plutôt pourquoi il y a moins de Covid à Marseille alors qu'au départ les médias faisaient leur une sur le confinement sur le vieux port et que les gens du midi ne sont pas réputés pour leur rigueur. Cela fera un a...

à écrit le 21/04/2020 à 16:33
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Il y aura toujours des gourous quand on est dans l'ignorance. Mais n'est-il pas un peu tôt pour qualifier ce chercheur de gourou, alors qu'aucune autorité médicale n'est capable de proposer un traitement de fond . N'est-ce pas plutôt encore une que...

à écrit le 21/04/2020 à 15:49
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ce ne serait pas plutôt Hervé le PETIT bras ?

à écrit le 21/04/2020 à 15:22
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C'est ce personnage qui interprète les statistiques de l'émigration dans le sens qui lui convient ? Il n'a pas toujours tort, mais l'éthique intellectuelle n'est pas son fort.

à écrit le 21/04/2020 à 15:14
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Attention, le niveau baisse! Le niveau des articles bien sûr. Vilipender les gourous et dénoncer le populisme, c'est la tarte à la crème du moment. Et si par malheur vous êtes populaire, c'est bien la preuve que vous êtes un gourou et réciproquement....

le 21/04/2020 à 16:41
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En sélectionnant les malades et en écartant les cas les plus sévères en les envoyant aux urgences, il n'est pas difficile d'avoir un taux de réussite meilleur.

le 21/04/2020 à 17:15
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Réponse à Larys. Parce que l'on ne comptabilise pas aux urgences à Marseille les décès du Covid sans doute pour faire plaisir à Raoult. Soyez rationnel SVP à défaut d'être rigoureux

à écrit le 21/04/2020 à 15:14
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Pasteur, Claude Bernard, Semmelweiss,...étaient aussi des "gourous" dans leur temps, dénoncés par la médecine officielle restée à la lancette et au clystère !

à écrit le 21/04/2020 à 15:12
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De l'Imposture ... à l'anti-sémitisme : BHL en a rêvé, Hervé Le Bras l'a fait on vit une époque formidable !

à écrit le 21/04/2020 à 14:57
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Quoi que l'on conclue sur la science, il fallait d'urgence dégonfler toutes les économies du monde. Car à défaut de chopper un virus, on avait l'assurance d'attraper un champignon. Et contre celui-là, ni Raoult ni les autres ne peuvent grand chose.

à écrit le 21/04/2020 à 14:32
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Un statisticien qui a oublié sa formation scientifique. En science, on refait l'expérience en suivant strictement le même protocole. Ensuite et seulement ensuite, on infirme ou on confirme. "Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sac...

le 21/04/2020 à 15:09
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Réponse à Carlsvibes : Encore faut-il qu'il y ait un protocole, ce qui suppose de définir les paramètres, à commencer par ceux des patients. Ce pour quoi il faut un modèle, c'est-à-dire un minimum d'intelligence de ce qui se passe. Puisque vous ...

le 21/04/2020 à 23:56
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Et c'est avec ce genre de raisonnement que nous sommes arrivés à 20000 morts et aucun traitement à proposer. Face à une épidémie, il faut soigner le plus de gens possibles. C'est une situation d'urgence, pas un concours de laboratoires. Là où les lab...

à écrit le 21/04/2020 à 14:01
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Quelqu'un qui donne un traitement - à des gens dont il ne sait pas à quel point ils sont atteints - avec des médicaments dont il ne sait pas ce qu'ils peuvent faire - contre un virus dont il ne connaît pas le mécanisme est effectivement un sorc...

le 21/04/2020 à 15:19
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Si vous imaginez un scénario du type 2012 (en allant en afrique par nécessité, tout le monde prendrait la chose ). C'est pourquoi je trouve intéressant cette contreverse qui est comme celle des chercheurs "Français", par le même monsieur Raoult". ...

le 21/04/2020 à 17:26
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Messieurs, Tout comme Hervé Le Bras vous êtes dans l'erreur la plus totale! Allez vous renseigner avant d'écrire des choses pareilles et de vous rendre complice de cette idéologie et complicité de l'horreur que nous sommes entrain de vivre justeme...

le 21/04/2020 à 18:10
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@gonzague (en allant en afrique par nécessité, tout le monde prendrait la chose ). Oh,non, pas ça.

le 21/04/2020 à 18:18
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"L'essentiel est de garder la foi" … surtout si elle ne coute pas trop cher. En tout cas, si le gourouisme et le populisme se mesurent à l'audimat, les avis donnent Raoult vainqueur par KO sur Le Bras.

à écrit le 21/04/2020 à 14:00
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Hervé Le Bras est statisticien. Il est là pour compter. Mais à l’heure actuelle il faut soigner. Et pour cela il faut un médecin.

à écrit le 21/04/2020 à 13:48
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Qui est ce Monsieur Lebras? Qu'a-t-il inventé? Est l'un de ces egos qui donne des leçons sans jamais en avoir reçu? Qui est le gourou du moyen âge si ce n'est celui qui méprise celui qui bosse alors que lui même n'est pas capable de comprendre ...

le 21/04/2020 à 16:02
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Il me semble que ce "chercheur" a été ou s'est marginalisé à l'INED; il était loin d'être adulé. Il faudrait interroger le directeur de l'INED de l'époque, F Héran, pour avoir les explications objectives. En tout cas, le temps mis pour obtenir sa ...

à écrit le 21/04/2020 à 12:55
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Des gourous comme le Pr Didier Raoult, qui ont débarrassé plus de 3000 personnes en France du Covid-19, alors que plus de 20 000 personnes décédaient faute de son traitement, je nous en souhaite beaucoup. N'oublions pas que son protocole, très bon ma...

à écrit le 21/04/2020 à 11:41
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Hervé le Bras y va un peu fort avec Raoult. Un bon scientifique est une personne un peu contrariante, qui n'hésite pas à penser différemment de la masse, quitte à se tromper (quelle importance s'il l'atteste ensuite?). Sans faire des comparaisons has...

à écrit le 21/04/2020 à 11:24
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Ds cet article fleuve ( plus de 7000 mots!!), on va encore faire du nombrilisme en allant chercher Raoult... comme s'il n'y avait pas de signes plus importants à déceler et à analyser sur l'avenir de notre monde, en matière sociologique, démographiqu...

à écrit le 21/04/2020 à 11:09
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Si Pasteur n'avait pas "bousculé", voire manipulé l'Académie Médicale de son époque, exit le vaccin contre la rage, l'asepsie, puis le vaccin contre la diphtérie et la majeure partie de la médecine actuelle. Hervé Le Bras (que j'ai par ailleurs souv...

à écrit le 21/04/2020 à 10:54
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Il ne faut pas sortir de son domaine de compétence Monsieur Le Bras , la cacophonie entre professeurs de médecines est déjà largement suffisante. Pas nécessaire d'en rajouter.

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