« La crise sanitaire a permis de porter un nouveau regard sur les biotechs » (Florence Agostino-Etchetto, Lyonbiopôle)

ENTRETIEN. Alors que la crise sanitaire a permis de poser un regard nouveau sur les biotechs et leur modèle de développement, elles restent confrontées à des défis de taille pour se financer et se positionner dans un contexte de compétition internationale très forte. La directrice générale de Lyonbiopôle, Florence Agostino-Etchetto, revient pour la Tribune sur les enjeux et les opportunités pour les biotechs d'Auvergne-Rhône-Alpes.

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Les biotechs sont la force vive dont nous disposons en matière d'innovation thérapeutique estime Florence Agostino, qui continue de militer ainsi pour qu'elles disposent d'un meilleur accès aux financements, mais aussi que les évolutions réglementaires permises par le Covid demeurent.
"Les biotechs sont la force vive dont nous disposons en matière d'innovation thérapeutique" estime Florence Agostino, qui continue de militer ainsi pour qu'elles disposent d'un meilleur accès aux financements, mais aussi que les évolutions réglementaires permises par le Covid demeurent. (Crédits : Yanis Ourabah)

LA TRIBUNE - Les biotechs lyonnaise ont-elles passé un stade de développement ?

Florence Agostino-Etchetto- Sur les 200 PME que nous accompagnons, environ la moitié sont des biotechs. Ce sont souvent de petites structures, qui portent l'innovation du secteur de la pharma. Elles développent soit des produits (vaccins, anticorps...), soit des technologies qui viennent appuyer le développement de ces produits.

Nous avons la chance d'être au sein d'un écosystème où la présence des biotechs n'est pas récente : il y en a qui sont implantées sur le territoire depuis une quinzaine d'années.

Le pôle s'est beaucoup construit autour de cet écosystème. Il y a pu avoir des bulles, qui, quand elles ont éclaté, ont mis les sociétés en difficultés pour les recherches de fonds. Or, de nombreuses sociétés dont le travail est de faire de la R&D vivent de levées de fonds. Nous sommes désormais rendus dans une phase où un certain nombre de société sont déjà arrivées à des stades de développement importants.

Qu'a changé la crise du Covid-19 pour ces sociétés ?

La crise sanitaire a permis de porter un nouveau regard sur les biotechs.

Avant, il y avait une interrogation, car c'est un modèle de développement très coûteux, très long, très risqué. Avant le Covid, certains interlocuteurs interrogeaient ce modèle de développement et demandaient pourquoi c'était si long.

La crise a éclairé la complexité du domaine dans lequel les biotechs interviennent et la nécessité du développement long, ainsi que la richesse de ces biotechs dans l'écosystème national et européen. La compréhension du modèle des biotechs est un peu meilleure.

Quels sont les défis que rencontrent les biotechs en cette rentrée post-Covid ?

Il y a d'abord des défis traditionnels qui n'ont pas changé : la question de la recherche de fonds reste essentielle et pour cela, la France et l'Europe ne sont pas forcément les territoires les mieux dotés. La problématique de l'accès aux investisseurs est importante, en particulier à des investisseurs qui ont des capacités de financement, afin que les biotechs ne soient pas en levées de fonds perpétuelles.

Un autre défi structurel est de parvenir à montrer qu'il existe des sociétés qui réussissent très bien, même si elles se positionnent sur des briques technologiques difficiles à illustrer pour le public.

Enfin, l'accès à des infrastructures et à des capacités d'accompagnement sur les territoires sont aussi des défis importants. L'enjeu pour les biotechs est de se développer avec les bons outils et interlocuteurs.

Par ailleurs, pour garder un écosystème de biotechs innovant, il faut que le plan réglementaire continue à évoluer et les dispositifs permettant d'aller plus vite vers les essais cliniques soient maintenus.

Enfin, il y a un jeu de compétition extrêmement fort au niveau mondial pour attirer les biotechs les plus prometteuses : la France et l'Europe doivent s'en emparer.

Quels leviers de l'écosystème lyonnais peuvent être concrètement activés pour assurer leur développement ?

Nous mettons à disposition des biotechs des accès à des financements et nous contribuons à favoriser leurs interactions avec l'écosystème qui les environne. Nous sommes par exemple en train de recruter une première promotion de sociétés qui vont bénéficier d'un programme d'accélération développé par le pôle, où trois lauréats seront accompagnés.

Mais nous les préparons aussi à la rencontre avec des investisseurs privés en les aidant à mettre au point un pitch, ou en les mettant en relation avec des experts sur des questions de propriété intellectuelle, d'accès à des marchés internationaux.

C'est important, car une biotech ne peut pas se développer que sur le marché français : le marché américain reste important.

Comment voyez-vous le rôle d'un acteur comme Lyonbiôple au sein de cet écosystème qui foisonne d'acteurs destinés à l'accompagnement de l'innovation ?

Notre objectif, au niveau du territoire, est de simplifier le flux d'informations pour éviter la dispersion ; nous servons de « rond-point » pour aiguiller l'entrepreneur vers les dispositifs les plus adaptés.

Nous faisons par exemple le lien avec des dispositifs de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, adaptés aux spécificités de ces sociétés de biotech, et permettons aussi l'accès de ces biotechs à des infrastructures spécialisées, comme des laboratoires de sécurité microbiologique, ou l'écosystème hospitalier et académique en vue de faciliter les essais cliniques.

Par ailleurs, d'autres dispositifs peuvent être proposés par l'Aderly (Agence pour le Développement Économique de la Région Lyonnaise), la métropole de Grenoble qui a ses propres dispositifs d'accompagnement, ainsi que les SATT comme Pulsalys à Lyon et Linksium à Grenoble ou Noveka, le cluster des dispositifs médicaux en Auvergne-Rhône-Alpes avec lequel nous venons de signer un partenariat.

Les biotechs de la région peuvent-elles aller plus loin dans leurs partenariats avec les grands groupes ?

C'est un travail de longue haleine. Pour que les grands groupes s'intéressent à des biotechs, il faut qu'au-delà de l'aspect scientifique, il existe une analyse rassurante en terme de trajectoire de l'entreprise et des investisseurs.

Or, le niveau de capitalisation moins important que peuvent avoir les sociétés françaises par rapport à d'autres sociétés étrangères peut demeurer un frein.

L'enjeu est de continuer à renforcer l'accès à des capitaux privés, pour que les biotechs aient le niveau de capitalisation qui rassure ces grands groupes. Nous proposons par ailleurs un programme « open innovation », pour mettre en relation des PME avec des grands groupes. De nombreux groupes étrangers sont venus dans les locaux du Pôle pour rencontrer des sociétés.

Plusieurs biotechs sont actuellement en levées de fonds. A-t-on un écosystème d'investisseurs régionaux capable de les soutenir, ou parviennent-elles à intéresser les investisseurs nationaux et étrangers ?

Nous avons un petit socle d'investisseurs régionaux, mais il faut absolument aller chercher des investisseurs nationaux, voire étrangers. Les investisseurs généralistes viennent très peu dans le domaine de la santé, car les tickets à mettre sont élevés.

Nous travaillons avec un écosystème d'investisseurs spécialisés en santé, qui peuvent se permettre de très gros tours de financement. Pour aller chercher 40 à 60 millions d'euros, il faut plutôt se tourner vers des investisseurs américains, mais cela peut constituer un risque entraînant aussi le départ de certaines structures.

Par ailleurs, Bpifrance a un rôle majeur à jouer, en intervenant à tous les étages de la fusée du financement. Il a un rôle de « banquier public » important avec des dispositifs de prêts et opère beaucoup de financements liés à des appels à projets.

Quel est le lien entre les biotechs et les stratégies nationales récemment mises en route sur le sujet de la santé ?

Ce lien est essentiel, car les biotechs sont la force vive dont nous disposons en matière d'innovation thérapeutique. Le Covid l'a montré, cet écosystème détient la capacité d'innovation du secteur.

Pour que les innovations se développent, il faut disposer d'entreprises qui ont la capacité et l'agilité des biotechs. Il y a eu une prise de conscience avec le Covid qu'elles étaient au cœur des grands enjeux de santé publique.

Le sujet des compétences spécialisées peut-il représenter un frein ?

Un territoire va être en capacité d'accompagner l'émergence des biotechs s'il y a les bonnes ressources. En Auvergne-Rhône-Alpes, nous avons des universités, des écoles d'ingénieurs, qui forment beaucoup de spécialités utiles pour les biotechs. L'enjeu est d'être en capacité d'anticiper les profils de demain.

Une biotech a souvent un effectif très resserré, de très haut niveau. Elle va rechercher le « mouton à 5 pattes ». L'enjeu est d'identifier des compétences croisées qu'il faut déployer dans une biotech.

Il peut y avoir des cursus en mathématiques, en informatique, et pas seulement en biologie. Nous avons un vivier très important dans la région, avec un bassin d'emploi qui permet un potentiel de turn-over entre différentes structures et un potentiel de pluralité d'acteurs.

Le campus de l'OMS qui va prochainement s'installer à Lyon pourra-t-il avoir des liens avec les biotechs ?

Nous savons que l'OMS a des règles de collaboration extrêmement strictes avec le monde de l'industrie. A priori, l'interaction ne sera pas forcément immédiate sur des projets.

Néanmoins, le centre de formation de l'OMS veut anticiper la survenue d'épidémies et de pandémies. Il devrait bénéficier indirectement de la présence de biotechs, notamment dans des interactions informelles.

Nous espérons que des dirigeants de l'académie de l'OMS accepteront de venir échanger, cela peut être enrichissant pour tous.

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