Inquiète pour l'avenir, la filière transport interpelle sur "le prix réel du gasoil" et veut accélérer sa transition

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les cours des carburants ont bondi, le gaz a augmenté d'environ 300% et le diesel, largement utilisé dans le transport routier, a quasiment doublé. Pour l'heure, les entreprises régionales du transport routier et du transport de voyageurs accusent le coup, mais s'inquiètent de l'avenir. Le plan Résilience, présenté en urgence par Jean Castex, n'a pas apaisé les inquiétudes de la filière : plusieurs, comme la FNTR, évoquent un "pansement" qui ne leur permettra pas de tenir plus d'un mois. Avec une situation qui pourrait conduire certaines entreprises soit à travailler à pertes, soit à ne pas faire rouler leurs camions.

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La filière des transports pointe la nécessité d'accélérer la transition énergétique, mais évoque aussi une situation paradoxale : des entreprises adhérentes possèdent des cars au gaz, ont investi aussi dans des stations GNV. Mais aujourd'hui, le gaz coûte plus cher qu'un litre de diesel, donc ces cars vont rester au dépôt, déplore Alexandre Geoffroy, à la FNTV.
La filière des transports pointe la nécessité d'accélérer la transition énergétique, mais évoque aussi une situation paradoxale : "des entreprises adhérentes possèdent des cars au gaz, ont investi aussi dans des stations GNV. Mais aujourd'hui, le gaz coûte plus cher qu'un litre de diesel, donc ces cars vont rester au dépôt", déplore Alexandre Geoffroy, à la FNTV. (Crédits : DR)

Depuis le début de la guerre en Ukraine menée par la Russie, les prix du carburant s'envolent. Pour la filière des transports routiers et de voyageurs régionale, c'est le coup de trop.

"On commençait à ressortir la tête de l'eau après deux ans de pandémie. Puis il y a eu la guerre en Ukraine, la hausse des carburants. Ces augmentations vont réussir à faire ce que n'a pas fait le Covid : mettre des boîtes par terre", constate Alexandre Geoffroy, délégué régional de la FNTV (Fédération nationale des transports de voyageurs) qui regroupe 205 entreprises (13.000 salariés) en région.

"Certaines entreprises ne peuvent pas encore tenir un mois comme ça "

En un an, le diesel, majoritairement utilisé dans le parc de poids lourds, a quasiment doublé. Le gaz, quant à lui, flirte avec une augmentation de 700% depuis mai dernier.

"En temps normal le carburant représente 20% du coût de revient, là il est passé à 32%. Il y a des transporteurs qui achètent pour 36.000 euros de citerne par semaine en temps normal. Là, c'est le double", illustre Jacques Sorlin, délégué régional de la FNTR (Fédération nationale des transporteurs routiers) , qui fédère 1.500 entreprises en Auvergne Rhône-Alpes.

Une hausse d'autant plus compliquée à assumer pour les pour petites et moyennes entreprises. "Nos transporteurs travaillent à perte. Sur une échelle de 100, un transporteur lourd coûte maintenant 130, un transporteur léger 150 (car il ne récupère pas la TICPE) et ceux qui roulent au gaz, 200", schématise Jean-Chrisophe Gautheron. secrétaire général de l'OTRE (Organisation des transporteurs routiers européens), qui compte 70 adhérents.

Mercredi dernier, le Premier ministre Jean Castex avait annoncé un plan résilience pour aider les secteurs les plus touchés par la hausse des carburants. Un remboursement mensuel de la TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) et une remise de 15 centime le litre à la pompe a été proposée, passée entre temps à 18 centimes.

Des mesures concernant spécifiquement le transport routier ont ensuite été ajoutées : une enveloppe de 400 millions d'euros, permettant aux entreprises du secteur de bénéficier d'aides, allant de 200 euros pour les véhicules légers à 1.300 euros pour les véhicules lourds. Une enveloppe qui concerne 520.000 véhicules en France.

Malgré ces aides ponctuelles, la filière régionale reste inquiète et affirme unanimement : ce n'est pas assez. Il s'agirait même d'un "pansement", selon la FNTR. Aussi pour le moment, aucune modalité d'attribution n'a été détaillée. "Le caractère urgent n'a pas été pris en compte", note Jacques Sorlin. Et de rajouter : "Certaines entreprises ne peuvent pas encore tenir un mois comme ça."

Une situation qui pourrait conduire certaines entreprises soit à travailler à pertes, soit à ne pas faire rouler leurs camions. Pour les transporteurs qui choisissent d'immobiliser leurs camions, la question du chômage partiel des salariés est aussi une question qui reste en suspens.

Un appel à la solidarité sur tout la chaîne

Une augmentation qui s'emballe à cause de l'actualité mais aussi et surtout des spéculations sur les prix des carburants, inadmissible pour la profession.

"Il y avait déjà une inflation, mais, depuis le début de la guerre, les prix ont pris une autre proportion. On subit de la part des pétroliers alors que nous sommes des gros clients pour eux. Voici comment on nous traite en temps de crise : il n'y a pas de solidarité. Je ne comprends pas que l'Etat n'intervienne pas pour faire cesser ces spéculations", déplore Jacques Sorlin.

Le blocage de la raffinerie Total Energies de Feyzin par plusieurs professions (agriculteurs, transporteurs et BTP), lundi 21 mars, démontre d'ailleurs l'exaspération des professionnels impacté par ces spéculations. Les fédérations routières n'y ont pas participé, mais des transporteurs y sont allés en leur nom. "Je regrette que des compagnies pétrolières ne participent pas à l'effort et s'enrichissent", ajoute le représentant de la FNTR.

A l'autre bout de la chaîne, les clients, pour lesquels les transporteurs routiers et de voyageurs ont encore du mal à répercuter l'augmentation des carburants. La renégociation des prix n'est pas une tâche aisé. "Dans nos textes, la loi sur la répercussion est difficile à appliquer et quand le carburant augmente tous les deux ou trois jours, on ne peut pas constamment aller voir le client. C'est une difficulté pour nos entreprises de renégocier. Sans compter qu'une partie de nos clients ne l'accepte pas et dénonce les marchés et contrats", explique Jacques Sorlin.

"Nous demandons l'application du pied de facture gasoil", tranche le représentant de l'OTRE, rejoint par la FNTR sur le sujet. Soit la "reconnaissance du prix réel du gasoil", car il peut arriver que les clients refusent d'appliquer l'indexation ou utilisent d'anciens prix. Dans ce cas, un contrôle des services de l'État peut être effectué.

"Quand toute la France était bloquée en période de crise sanitaire, nos entreprises ont répondu présentes. Le secteur du transport s'adapte, mais il a besoin d'être reconnu", ajoute Jean-Christophe Gautheron.

Dans le transport de voyageurs "la plupart des lignes sont exploitées en marché public"

Dans le transport de voyageurs, l'enjeu est encore un peu différent. " 80% des entreprises travaillent pour des marchés publics et 20% pour le tourisme. Dans les marchés publics,  il y a les circuits scolaires, le transport régulier départemental et régional. Pour celles-ci, la région est le principal client public. Parfois, il y a aussi les entreprises qui exploitent ce qu'on appelle les cars Macron, les services librement organisés et les transports de PMR", dépeint Alexandre Geoffroy de la FNTV.

Les lignes sont exploités soit en marché publics, soit en délégation de service public (DSP). Dans le cas de la DSP, c'est l'entreprise qui est responsable de l'exploitation, donc qui assume les pertes et les bénéfices.

"Nous souhaiterions que tous les contrats publics puissent avoir une révision mensuelle des prix ou au moins de manière temporaire. Parce que, dans les contrats publics, les prix des carburants ne sont revus qu'une fois par an actuellement, sauf dans la région Pays de la Loire", explique Alexandre Geoffroy.

"On aimerait pouvoir actualiser les prix suite à des imprévus. On ne peut pas continuer comme ça, ce n'est pas possible : quand on répond à un appel d'offres, le prix est fixé et on y inclue les charges, mais si elles augmentent de 25% et que la prochaine révision de prix ne se fait que dans un an, c'est vous qui déboursez alors que c'est la Région qui est client. On demande simplement à la Région, en tant que client, comme pour le tourisme, d'assumer aussi financièrement de son côté, pour continuer à avoir des entreprises qui soit qui soient viable."

Dans ce sens, le ministre des Transports Jean-Baptise Djebbari aurait commencé à travailler sur cette question précise, selon la FNTV, sans annonces à l'horizon.

Vers la transition énergétique

Face à ces problématiques de hausse des carburants, c'est toute la dépendance aux énergies fossiles qui est remise en cause.

Un premier pas pour s'en émanciper passerait donc par la transition énergétique du secteur. A ce niveau, les professionnels sont confrontés à un manque d'offre : la production véhicules lourds propres, abordables et livrables, n'est pas encore une réalité. "Il y a eu une transition énergétique qui a été entamée, il y a environ 5 ans, vers le gaz, justement", rappelle le représentant de la FNTV.

"Des entreprises adhérentes ont des cars au gaz, ont investi aussi dans des stations GNV. Mais aujourd'hui, le gaz coûte plus cher qu'un litre de diesel, donc ces cars vont rester au dépôt." A noter qu'un camion au gaz coûte environ 30.000 euros de plus qu'un camion diesel.

L'hydrogène souvent évoquée par les industriels et les pouvoirs publics comme une solution laisse unanimement sceptiques les trois représentants de fédération. "On en est aux balbutiements", affirme Alexandre Geoffroy. Actuellement, un camion hydrogène coûte à peu près le double d'un camion diesel.

"Sur le plus long terme, nous demandons à ce que les pouvoirs publics nous accompagnent vers la transition énergétique pour sortir de ce schéma", ajoute Jean-Christophe Gautheron.

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