Dans le Rhône, la filière du bâtiment appelle à la solidarité sectorielle et à des révisions de prix

Le choc de la hausse des prix est inédit et "comparable à celui de 1945", selon la Fédération du Bâtiment et des Travaux publics du Rhône. Après deux années de crise sanitaire, la guerre en Ukraine et ses conséquences sur l'inflation, ont ajouté un nouveau facteur d'instabilité à une filière, dont la reprise tournait déjà à plein régime. Résultat ? Les acteurs du BTP sonnent désormais l'alerte, indiquant qu'ils ne pourront pas traverser cet épisode sans un appel à la solidarité lancé auprès de l'ensemble de la filière (promoteurs, bailleurs sociaux, mais aussi particuliers et banques), afin d'adapter leurs prix à ces hausses inédites.

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Si certains matériaux ont atteint des hausses allant jusqu'à 40%, l'augmentation des prix se traduirait plutôt, à l'échelle du coût total d'un chantier, sur des variations allant de 3 à 8%. La Fédération BTP du Rhône appelle donc à un dialogue entre donneurs d'ordres et entreprises du bâtiment pour qu'un équilibre des prix soit trouvé, notamment dans le secteur privé, dont les indices n'étaient jusqu'ici pas révisables.
Si certains matériaux ont atteint des hausses allant jusqu'à 40%, l'augmentation des prix se traduirait plutôt, à l'échelle du coût total d'un chantier, sur des variations allant de 3 à 8%. La Fédération BTP du Rhône appelle donc à un dialogue entre donneurs d'ordres et entreprises du bâtiment pour qu'un équilibre des prix soit trouvé, notamment dans le secteur privé, dont les indices n'étaient jusqu'ici pas révisables. (Crédits : DR)

Tout juste sortie de deux années de crise sanitaire, qui s'étaient soldées par des mois d'arrêt d'activité et de chômage partiel, puis par une reprise en dents de scie, freinée elle-même par les pénuries de matériaux, la filière du bâtiment régionale tournait à plein régime depuis quelques mois. Et ce sont désormais les conséquences de la guerre en Ukraine qui heurtent à nouveau ce marché, qui s'estimait déjà fortement fragilisé.

"C'est une histoire qui se répète car on a déjà connu, avec la crise du Covid, une désynchronisation totale du marché mondial, avec la difficulté de trouver certains matériaux et une crise de l'énergie qui avait commencé dès 2021. Ces deux facteurs ont accéléré la hausse des prix, car beaucoup de matériaux nécessaires à notre filière sont électro ou gaz intensifs, et les producteurs nous ont répercuté cette hausse", explique Samuel Minot, président de la Fédération BTP du Rhône et de la Métropole de Lyon.

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Quatre semaines après le démarrage de l'invasion russe en Ukraine, c'est donc une nouvelle destabilisation du marché qui se profile et qui se traduit déjà concrètement dans les chiffres. Avec en ligne de mire, des augmentations pouvant atteindre +40% sur certains produits comme l'acier, le zinc, ou l'aluminium.

"Les hausses et pénuries de certains matériaux, ainsi que la flambée des coûts de l'énergie, sont reparties à la hausse. Ce phénomène conduit certaines entreprises à faire des sur-stocks, ce qui a pour effet d'augmenter encore davantage le phénomène de pénurie et de créer de la spéculation", observe Samuel Minot.

Pas encore d'arrêt de chantier, mais des craintes à venir

Si aucun chantier n'est à ce jour arrêté dans le Rhône en raison d'une pénurie de matériaux, la filière du bâtiment régionale alerte, face à une tension grandissante constatée sur le terrain, à la fois en matière d'approvisionnements, et de surcoûts :

"Nous sommes positionnés entre le marteau et l'enclume, car la majorité de nos marchés (90%) sont des travaux non-révisables à prix fermes, où nous n'avons pas la capacité de changer les taux de facturation. Là où en amont, les filières industrielles répercutent les hausses des matériaux, les entreprises du bâtiment sont devenues la variable d'ajustement, prises entre les deux. Or, on ne sait pas traiter avec des hausses à ce niveau-là".

Pendant que tous les acteurs recherchent des alternatives, en premier lieu au niveau de leurs sources d'approvisionnements, c'est d'abord le temps qui manque : "Tout le monde travaille à sourcer des matériaux ou de nouvelles solutions énergétiques, mais la vraie difficulté est le temps que nous avons pour le faire. Mettre en oeuvre une nouvelle filière de carrelage, d'acier ou de minérais prend du temps", explique le président de la Fédération BTP du Rhône.

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Et pour autant, la filière fait face à un paradoxe, qui alimente d'autant plus le phénomène d'inflation car la demande est bel et bien présente : "Les carnets de commandes n'ont jamais été aussi importants depuis 30 ans, et notre filière a vu sa masse salariale augmenter de 5 %, ce qui en fait l'un des pourvoyeurs d'emplois important en Auvergne-Rhône-Alpes", atteste-t-il.

L'appel à une révision des prix au sein de la filière

C'est pourquoi la filière du BTP du Rhône en appelle désormais en premier lieu à la solidarité intersectorielle. Ou en d'autres mots : elle a lancé officiellement ce lundi un appel à ses donneurs d'ordres, c'est-à-dire les promoteurs, bailleurs sociaux, collectivités, etc, afin que tous se mettent autour de la table pour étudier la possibilité de réviser les prix à la hausse, en fonction de l'évolution des cours des matières premières.

Une possibilité jusqu'ici offerte uniquement sur les marchés publics, qui ne représentent que 20% des contrats de la filière, quand 80% sont situés dans le domaine privé.

"Il faut que l'on trouve des solutions ensemble. Nous ne sommes pas en train de dire que les promoteurs doivent assumer l'ensemble des surcoûts, mais nous devons faire jouer la solidarité de la filière pour que tout le monde soit gagnant-gagnant. Car les promoteurs et bailleurs sociaux ont eu aussi besoin de nos entreprises pour exécuter leurs travaux", plaide Samuel Minot.

D'ailleurs, celui-ci note que si certains matériaux ont en effet atteint des hausses allant jusqu'à +40%, l'augmentation des prix se traduirait plutôt, à l'échelle du coût total d'un chantier, sur des variations allant de 3 à 8% en fonction des cas. "D'autant plus qu'il existe également plusieurs alternatives, comme le fait de changer de gamme de matériaux ou de proposer des solutions techniques alternatives parfois qu'il est possible de mettre en place avec les maîtres d'ouvrages".

Comme base de révision, la fédération du BTP propose par exemple l'utilisation de l'index BT, déjà existant : publié tous les mois par l'INSEE, il permet notamment d'évaluer l'évolution des prix par corps de métier. "Cela nous permettrait d'actualiser nos prix en fonction de l'évolution du marché. C'est un changement de méthode de travail et de nouvelles habitudes à mettre en place", défend Samuel Minot.

La solidarité des filières pendant que le plan Résilience piétine

L'heure est donc à l'amorce de discussions inter-filières : "nous avons commencé à évoquer le sujet avec la fédération des promoteurs immobiliers, et avec certains bailleurs sociaux comme Action Logement. Jusqu'ici, chaque entreprise avait un peu pris son bâton de pèlerin et était allé voir ses partenaires, mais au vu de l'ampleur de la situation, il faut mettre en place quelque chose de plus massif", évoque la Fédération BTP du Rhône.

Une démarche qui pourrait même aller jusqu'à toucher les particuliers, qui font eux aussi partie des donneurs d'ordres des artisans du bâtiment, dans les travaux de rénovation ou de construction neuve. Avec cependant, d'autres réalités financières sur le tapis et notamment des enveloppes travaux plus contraintes, souvent liées à des prêts immobiliers.

"C'est pourquoi nous appelons aussi les banquiers à prendre en considération la situation, et à travailler ensemble pour proposer des solutions qui puissent être révisables", note Samuel Minot.

Egalement soumis à l'essor de nouvelles réglementations (RE2020, loi Zéro artificialisation nette) à l'échelle nationale comme locale (projets de nouvelles chartes de qualité urbaine, révisions du PLU-H en cours, etc), le BTP alerte : "Nous savons qu'il y a des projets en cours, et notamment des chartes de qualité urbaine à l'étude à la Ville et Métropole de Lyon, qui ont beaucoup d'ambition pour faire évoluer les choses : nous lançons cependant clairement un appel afin de ne pas ajouter des éléments de complexité supplémentaires au contexte actuel".

Du côté de l'Etat, la filière n'attend pas grand chose ou presque : selon elle, le plan Résilience a déçu, de par sa volonté de ne pas aller plus loin sur l'indexation des prix des marchés, et sur l'éventuelle réactivation des mesures de chômage partiel pour les entreprises qui seraient confrontées à la pénurie des matériaux. Celui-ci prévoit en effet uniquement une aide pour les entreprises dont les dépenses en gaz ou en électricité représentent une part de 3 % du chiffre d'affaires.

"Il ne va rien se passer sur le terrain réglementaire avec les élections présidentielles qui arrivent et la période de réserve. En attendant, nous devons trouver des solutions sur le terrain", résume Samuel Minot.

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