Culture : comment l'Improvidence est devenu leader du streaming théâtral post-Covid

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Investir était une condition sine qua non pour rassurer le milieu artistique, car envisager du streaming sur le spectacle vivant était encore un sujet tabou, affirme le fondateur du théâtre lyonnais dédié à l'improvisation, l'Improvidence.
"Investir était une condition "sine qua non" pour rassurer le milieu artistique, car envisager du streaming sur le spectacle vivant était encore un sujet tabou", affirme le fondateur du théâtre lyonnais dédié à l'improvisation, l'Improvidence. (Crédits : DR/Improvidence)
En attendant la réouverture des lieux culturels, à l’arrêt depuis plusieurs mois, le théâtre lyonnais l'Improvidence, spécialisé dans les spectacles, les cours et les prestations d’improvisation théâtrales, a complètement réinventé son modèle en se tournant vers le streaming en ligne. Ses séances hebdomadaires rassemblent désormais des participants venus du monde entier, lui permettant de préparer la transformation de son propre modèle.

Jusqu'à l'arrivée du Covid, le secteur de l'improvisation théâtrale n'était pas à plaindre et tournait même à plein régime. « Nous avions enregistré une belle croissance de 30 à 50 % au cours des dernières années, sur un marché de l'improvisation qui double tous les quatre ans », confirme Thomas Debray, le fondateur du théâtre d'Improvidence.

Selon lui, un tel engouement se traduisait déjà par un besoin « d'être bien dans ses baskets », et par la volonté de développer un meilleur alignement à la fois professionnel et personnel. « Et ces deux éléments ne peuvent être que renforcés par la période actuelle ». A deux pas des quais du Rhône, l'Improvidence était même intégralement dédié à cette nouvelle forme artistique.

« J'ai ouvert ce lieu en 2014 à l'issue d'une carrière d'une vingtaine d'années à des postes de direction au sein du groupe Seb. J'ai découvert l'improvisation à Chicago, la « grande mecque » de cette discipline, je suis revenu en France avec l'idée d'ouvrir un théâtre dédié à ce type de spectacle interactif ».

Si à l'époque, il était encore le seul en France, il a été rejoint depuis, par quelques confrères, mais a continué d'innover en proposant plusieurs activités : spectacles en live, cours destinés aux particuliers, séminaires d'entreprise sur-mesure, ainsi que des formations par l'impro en agilité comportementale...

Sortir de la crise "par le haut" avec la vidéo

Pour autant, la crise sanitaire a d'abord frappé de plein fouet ses activités : « Durant le premier confinement, nos activités se sont arrêtées brutalement, mais après avoir baigné dans une dizaine d'années de gestion de crise au sein des pays émergeants, cela ne m'a pas tant inquiété. Pour autant, cela m'a conduit à avoir une réflexion sur la transition numérique du secteur », explique Thomas Debray.

Si bien que l'Improvidence a choisi de se saisir de cette période inédite pour prendre le virage du digital. « Nous avions déjà quelques webcams permettant de filmer les spectacles et quelques des briefs d'artistes, mais je souhaitais investir dans de vraies caméras télévisées, afin de développer d'autres types de production ».

Résultat ? Le théâtre a bénéficié d'un prêt de 50.000 euros de Bpifrance en vue de s'équiper intégralement d'un studio de captation audiovisuel, comprenant quatre caméras HD, une régie son, une régie lumière et une régie de montage vidéo en direct comme à la télévision.

« Investir était une condition "sine qua non" pour rassurer le milieu artistique, car envisager du streaming sur le spectacle vivant était encore un sujet tabou. Pour le dépasser, il fallait pouvoir assurer une qualité de retransmission digne de France télévisions ou Arte », confirme Thomas Debray.

4 à 6 spectacles en streaming par semaine, et « zéro replay »

À l'issue de deux mois d'installation et de l'embauche d'une poignée de réalisateurs (intermittents) spécialisés en captation du spectacle vivant, l'Improvidence a pu démarrer de nouvelles activités de streaming, lors du second confinement de novembre dernier, qu'il héberge sur sa plateforme ImprOnLive.

Avec à la clé, quatre à six spectacles désormais proposés par semaine, uniquement en live. « Il s'agissait d'un pari visant à proposer le même type de spectacle qu'en présentiel, permettant de l'interaction entre les comédiens et les spectateurs, pour un tarif de 8 euros par session ». Soit à peine la moitié d'un billet de spectacle, mais qui demeure tout de même un parti pris dans une industrie en ligne, dominée par les abonnements à faibles coûts des principales plateformes comme Netflix ou Amazon Prime Vidéo.

« Mon conseil est de dire que cela ne peut pas être gratuit, car il existe derrière un équipement nécessaire, une prestation réalisée par des artistes, des droits d'auteur... C'est pourquoi nous ne faisons ni replay et ni VOD, et cela nous permet de conserver la magie du spectacle vivant. Je n'ai d'ailleurs reçu aucun retour d'un spectateur qui considérait le prix trop élevé », observe Thomas Debray.

Seul le public jeune (étudiants) peut prétendre à un accès gratuit à sa plateforme.

Rayonner au-delà de ses frontières, avec 80% de public non lyonnais

Rapidement, le concept a fait des émules et a même dépassé son fondateur : « alors que notre salle pouvait accueillir une cinquantaine de spectateurs, nous avons rapidement rencontré un franc succès avec des spectacles attirant jusqu'à 300 personnes connectées en live ».

Désormais, son site comptabilise déjà plus de 5.000 spectateurs payants, dont au final très peu de "locaux" !

« 80 % des gens qui nous regardent ne sont pas lyonnais, et viennent d'un peu partout en France, mais aussi de Martinique, du Togo, du Brésil, de Nouvelle-Calédonie... Actuellement, nous recevons même plus de demandes de la part de compagnies qui souhaitent venir jouer, que de créneaux disponibles dans la semaine », reconnaît Thomas Debray.

Cette stratégie aura donc servi non seulement à mettre un coup de projecteur sur l'établissement lyonnais, mais également à promouvoir de nouvelles offres. A commencer par l'organisation de séminaires, ateliers et conférences d'entreprises à distance, parfois même animées par un intervenant issu du milieu de l'improvisation.

« Nous offrons ainsi un temps de respiration au sein d'une réunion, voire même une animation ou conclusion permettant de reformuler différemment certains propos avec humour », glisse le dirigeant.

Car il en est convaincu : cette crise aura aussi eu pout effet de « repositionner le côté humain en entreprise, avec volonté de redonner du sens et que chaque collaborateur soit aligné à ses convictions. Sans compter qu'aujourd'hui, les entreprises ont digéré de l'espèce digital et veulent désormais de la qualité et bien plus que de simples visioconférences ».

Une acquisition et un chiffre d'affaires en partie conservé

La stratégie de diversification de l'Improvidence l'aura également conduit à acquérir, fin décembre, un cabinet de formation parisien par improvisation (5 salariés et 25 consultants freelance, montant de l'opération : NC), avec le pari de développer des formations par l'improvisation développant l'agilité comportementale.

« Nous recevons beaucoup de demandes à ce sujet car l' improvisation permet de diffuser des techniques de prise de parole, mais aussi de mettre en scène des situations de conflits potentielles et plus globalement, de jouer la vie en entreprise. Or, on va probablement ressortir de cette crise avec davantage de problématiques sociales à gérer, et le besoin d'apprendre à mieux travailler ensemble ».

Résultat ? L'Improvidence affirme que sa branche spectacle est désormais à l'équilibre, et permet de rémunérer les artistes ainsi que les frais de fonctionnement, tandis que la moitié de ses cours ont pu être maintenus en ligne. « Au total, nous réalisons environ 60 % de notre chiffre d'affaires par rapport à un mois normal ».

Si bien que sur l'ensemble de l'année 2020, le théâtre enregistre tout de même un chiffre d'affaires de 400.000 euros, contre 600.000 l'an dernier. « Ce n'est pas si mal après de neuf mois de fermeture au total », souligne-t-il.

À tel point que le jour où les lieux culturels pourront enfin rouvrir, Thomas Debray estime qu'il conservera nécessairement le digital en plus des spectacles en salle, afin de continuer à se développer.

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