La culture face à la crise (3/3) : les raisons d’espérer et de se réinventer

ENQUÊTE - ÉPISODE 3. Cette semaine, La Tribune Auvergne Rhône-Alpes s'intéresse de plus près à la manière dont le secteur culturel fait face à la crise. Entre gestion de crise, poursuite des répétitions, négociations avec les différents paliers de l’Etat, plusieurs représentants de la filière planchaient déjà sur la manière d’accompagner la reprise, actée pour les théâtres et cinémas au 15 décembre prochain. Avec, parfois même, l’esquisse de nouveaux modèles qui se sont développés aux côtés du numérique, et qui pourraient donner des raisons d’espérer.

9 mn

Parmi les grandes inconnues de cette saison 2020-2021 qui pourrait reprendre à compter du 15 décembre, demeure la question de l'évolution des jauges d'accueil du public, et de leur pérennité économique.
Parmi les grandes inconnues de cette saison 2020-2021 qui pourrait reprendre à compter du 15 décembre, demeure la question de l'évolution des jauges d'accueil du public, et de leur pérennité économique. (Crédits : DR)

Après une période marquée par l'incertitude, le Président de la république Emmanuel Macron a enfin dessiné, mardi dernier, l'esquisse d'une reprise pour le secteur culturel, en particulier pour le milieu des théâtres et des cinémas, qui pourront se produire à nouveau en salles, sous condition de respecter un protocole sanitaire renforcé.

« C'est un soulagement de pouvoir rouvrir, même dans des conditions que l'on ne connait pas encore très bien. Nous sommes conscients qu'il ne peut pas s'agir d'une reprise à 100%, compte-tenu des conditions sanitaires toujours compliquées, mais cela va permettre d'entretenir la flamme des artistes, et permettre aux lieux de rester vivants », admet Thierry Bordereau, représentant du Syndicat des acteurs publics du spectacle vivant (Syndeac).

« Cette annonce ouvre tout de même des perspectives et une échéance pour offrir du spectacle vivant, mais il demeure des terrains sur lesquels nous n'avons toujours pas de réponse, comme la question du public debout et des jauges d'accueil concernant notamment la programmation des grands événements, qui est toujours en attente », confirme Bernard Descotes, le président sortant de Jazz(s)RA, une plateforme qui regroupe 130 artistes, structures de diffusion, production, et enseignement.

Sans oublier que le couvre-feu, qui devrait être de retour dès 21 heures à 6 heures du matin à partir du 15 décembre prochain, ne permettra pas de répondre aux attentes des acteurs du spectacle vivant, qui souhaitaient que leur billet leur serve d'horodateur pour justifier la programmation de séances en seconde partie de soirée. « Il faudra que les séances soient terminées à 21 heures », rappelle Bernard Descotes.

Le casse-tête démarre donc pour les programmateurs de spectacles, qui devraient pour autant se saisir de l'occasion pour occuper la période des fêtes à venir. « Nous allons essayer d'être les plus réactifs possible, afin de proposer une ouverture au plus tôt. Avec ces mesures, nous retrouvons un cadre dans lequel nous projeter, après cette période de stop and go », résume Thierry Bordereau.

2021, l'année des embouteillages

Dans le milieu du spectacle vivant, 2021 risque cependant d'être la saison des embouteillages, avec un grand nombre de propositions artistiques qui pourraient se téléscoper. « Cela nécessitera probablement d'engager des moyens supplémentaires pour irriguer au mieux les territoires, réfléchir à allonger les saisons, et redonner de la dynamique pour faire revenir le public », estime le président sortant de Jazz(s)RA.

« Il va se poser un enjeu important concernant le choix des spectacles qui pourront être programmés, car un certain nombre avaient été reportés, parfois à plusieurs reprises, alors que de nouveaux spectacles continuent de se créer », confirmait également du côté de la Région Auvergne Rhône-Alpes, Florence Verney-Carron, vice-présidente à la Culture.

« Il pourrait s'agir d'un véritable travail d'équilibriste, car la question se pose : est-ce que cela a du sens de créer quelque chose pour qu'il ne soit vu que dans deux ans ?», illustre l'adjointe à la Culture de la Ville de Lyon, Nathalie Perrin-Gilbert.

L'élue confirme que certains directeurs de salle, comme celui du Théâtre Nouvelle Génération (9e arrondissement de Lyon) ont par exemple déjà pris le parti de ne pas tout reporter, en vue de faire aussi de la place pour les nouvelles créations. Face à cette situation inédite, certaines pistes sont déjà sur la table, dont un étirement des programmations sur des journées en semaine, voire même en période de vacances scolaires, ou encore en après-midi.

« Les acteurs culturels commencent à réfléchir sur de nouveaux formats, avec des spectacles plus courts, qui pourraient s'enchaîner plus facilement. Tout peut ainsi être réimaginé », observait pour sa part Florence Verney-Carron.

La nécessité de conserver une diversité des expressions artistiques pourrait aussi conduire certains artistes à se produire dans de nouveaux lieux.

« On a par exemple déjà beaucoup parlé de l'enjeu de sortir l'art du théâtre, et de jouer également dans le champ éducatif, social, médical, ou encore économique. Cette crise peut être l'occasion de poursuivre dans la réalisation de cette ambition », estime Jeanne Guillon, déléguée régionale du Synavi (Syndicat National des Arts Vivants) qui regroupe des équipes de création indépendants.

Une occasion de mieux reconnaître et valoriser en même temps le travail de terrain et la diffusion de proximité et les diverses modalités de participation du public. « Il ne faut pas oublier qu'il existe également des territoires considérés comme des zones blanches, parce qu'ils n'ont pas de grands équipements artistiques conventionnés, mais qui hébergent une vie artistique et un tissu de professionnels. »

A ce titre, la période estivale entre les deux confinements avait déjà été l'occasion de voir émerger des événements de plus petite taille, plus intimistes (jardins, arrières-cour, etc), susceptibles de se multiplier à nouveau. « En ce sens, Internet nous aura aidé, durant cette période, à diversifier le lien cultivé avec le public. Ce bouleversement peut être l'occasion de construire les choses autrement », croit la déléguée régionale du Synavi.

La nécessité de s'adapter encore demain

Empêchés de se produire en public, les artistes du spectacle vivant auront été eux aussi contraints de composer avec le numérique, qui a quelque part transformé leur activité. «Durant cette période, le digital s'est avéré être un outil précieux pour rencontrer le public », admet Thierry Bordereau.

Et ce, alors qu'une partie des professionnels cultivaient jusqu'ici une forme d'appréhension face à ce média, partant d'un principe simple : « Comme son nom l'indique, le spectacle vivant requiert par définition une forme de présence, les pratiques à distance ne pouvant pas devenir une activité principale, comme ce peut-être plus facilement imaginé dans d'autres métiers », ajoute-t-il.

Pour autant, « même ceux qui étaient les plus rétifs à la numérisation se sont adaptés et ouverts à de nouvelles modalités. Certains ont tenté par exemple de reprogrammer leur spectacle sous forme de captation vidéo, ou encore de partager des carnets de bords de leur création à travers un blog ou sur les réseaux sociaux », observe Jeanne Guillon.

La Ville de Lyon a par exemple mis en place, en interne, des carnets de création digitaux, alimentés par des vidéastes et journalistes territoriaux, avec un principe : aller à la rencontre des équipes en création durant ce second confinement, et faire découvrir l'envers du décor. « L'idée était d'abord de montrer ce qui se cache derrière ces lieux apparemment fermés, mais qui accueille en réalité des répétitions, ainsi qu'un processus créatif qui ne s'est jamais vraiment arrêté. C'était l'occasion de faire vivre aux spectateurs les coulisses, et de ne pas vivre l'art uniquement comme un produit de consommation », indique l'adjointe à la Culture.

Résultat ? La Ville de Lyon se prépare à créer une chaîne Youtube dédiée à ces carnets vidéos, qui seront ensuite relayés sur les réseaux sociaux et le site internet de la Ville et des lieux de spectacles. Avec une ambition : que cette initiative se pérennise post-crise.

De nouveau formats à développer ?

Un besoin de reconquête du public qui se traduira par différentes stratégies de communication renforcées, qui axeront toutes sur le respect des consignes sanitaires, ainsi que sur les protocoles mis en place par la filière pour redonner envie, et surtout confiance, aux spectateurs pour revenir en salles.

« La communication durant cette période sera un facteur essentiel », croit Nathalie Perrin-Gilbert, qui gère notamment en régie directe l'auditorium de Lyon ainsi que le théâtre des Célestins. « Il va falloir allouer des ressources pour travailler à la sortie du confinement, en lançant par exemple une campagne d'information pour rassurer le public, lui montrer qu'une partie de ces lieux sont restés actifs durant cette période, avec la mise en place des mesures de protection nécessaires, et qu'il ne s'agit pas de lieux pestiférés ».

D'autant plus que partout au sein de la filière, tous les messages véhiculés se veulent en premier lieu rassurants : « On a bien observé cependant que durant la période où les cinémas et théâtres ont été ouverts, les précautions très sévères mises en place ont fait que les gens ont pu continuer à se rendre aux spectacles sans développer pour autant de clusters », note lui-même Marc Drouet, directeur régional des affaires culturelles Auvergne-Rhône-Alpes.

Somme toute, « les artistes se tiennent prêts à construire de nouvelles choses, de même que les festivals d'été ont continuité de construire pour la plupart leur programmation, en attendant de voir quelles seraient les contraintes additionnelles en 2021 », observe Bernard Descotes.

Même si déjà, certaines difficultés demeurent à anticiper. Car en plus de la complexité d'accueillir des artistes et équipes étrangères dans la région au cours des prochaines semaines, se posera un autre défi, beaucoup plus trivial : qu'adviendra-t-il de l'évolution des jauges d'accueil du public, qui n'ont pas arrêté de fluctuer au cours de l'année 2020, pour coller aux exigences sanitaires ?

« Après avoir mis en place des aides d'urgence, combien de temps faudra-t-il fonctionner avec des jauges restreintes, alors que les coûts plateaux pour tenir un spectacle demeurent importants ?», se questionne Nathalie Perrin Gilbert.

Ainsi, la Ville de Lyon estime que pour certains établissements comme la Maison de la Danse, dont la ville se pose comme l'un des financeurs aux côtés de l'Etat, « une jauge restreinte durant toute l'année 2021 rapprocherait l'établissement du million d'euros de déficit (sur un budget global de 6 millions, ndlr), alors que dans une hypothèse où cela ne durerait qu'un trimestre, on serait à -300.000 euros ».

Ainsi, bien que les directeurs de lieux réfléchissent déjà aux nouvelles organisations qu'ils pourraient mettre en place, comme une programmation alternative en journée ou durant les vacances scolaires par exemple, « ce type de mesure ne permettrait de tout façon pas de compenser un abaissement des jauges sur le long terme », tranche Nathalie Perrin Gilbert.

Sans compter qu'une relance en mettant les bouchées doubles, comme l'espèrent les acteurs culturels, nécessitera forcément des renforts humains. « Cela suppose de renforcer les équipes pour aller à la rencontre de nouveaux publics, ainsi que pour assurer la programmation et la gestion de nouvelles plages horaires », concède Thierry Bordereau. Reste à déterminer quel en sera plus précisément le point d'équilibre.

9 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaire 1
à écrit le 03/12/2020 à 8:44
Signaler
Vous savez le futur de notre culture je l'ai vu il y a 20 ans quand j'ai découvert les premières oeuvres composées avec des déchets, oeuvres toujours plus sophistiquées actuellement, l'Art vivra toujours grâce à ceux qui n'ont rien, qui n'ont pas pig...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.