Méditer, un bienfait professionnel ?

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(Crédits : Reuters)
Approche considérée comme marginale ou saugrenue il y a encore quelques années, la méditation est devenue une pratique de plus en plus prisée par les dirigeants et les managers. Au point que les entreprises, et plus largement le monde du travail, n'hésitent plus à déployer des programmes ad hoc intégrés au quotidien professionnel. Une pratique qui permet de se détacher de l'émotionnel et d'appréhender différemment le réel. Mais qui exige un engagement personnel et une pratique régulière auxquels certains ne sont pas prêts.

« Être assis le dos droit sur sa chaise, sans rien faire, sinon regarder ses pensées sans s'y accrocher, c'est déroutant. Je visais un objectif : comprendre. Et aujourd'hui, je médite pendant 20 minutes, plusieurs fois par semaine. » Karine Passagne-Cortesi, 43 ans, membre du Centre des jeunes dirigeants, a pu découvrir et s'initier à la méditation de pleine conscience via un partenariat entre le CJD Rhône-Alpes et la chaire Mindfulness, bien-être au travail et paix économique de Grenoble École de Management (GEM).

Directeur général d'une association de prévention et santé au travail employant 200 salariés, elle a, depuis octobre, suivi un cycle de huit séances de méditation de deux heures. Elle affirme aujourd'hui pouvoir intégrer cette pratique à son quotidien professionnel:

« Après seulement trois minutes de respiration profonde dans votre bureau, vous êtes ressourcée, davantage concentrée et ouverte. Plus vous pratiquez, plus vous trouvez le temps de ces petits moments. »

Validée scientifiquement

Pilier essentiel du bouddhisme, la méditation de pleine conscience a été occidentalisée, puis validée scientifiquement, dans les années 1970 par le professeur américain de médecine Jon Kabat-Zinn. On lui doit la méthode MBSR (Mindfulness based stress reduction), une posture mentale permettant d'appréhender différemment le réel en tenant à distance les émotions, le stress, les mauvaises décisions.

« Je ne colle plus à mes émotions, colère, impatience ou euphorie. J'adapte mes réponses et cela m'aide dans ma relation aux autres. Quand on est dirigeant, on traverse beaucoup d'émotions. Vers le haut, vers le bas, nous sommes des ascenseurs à émotions, souvent dans la réaction », témoigne Karine Passagne-Cortesi.

Steve Jobs a clamé haut et fort son goût pour la méditation et celle-ci se répand désormais à grande vitesse dans les groupes multinationaux de la Silicon Valley. Inévitablement la planète suit et la méditation entre dans les entreprises. À raison ?

Steve Jobs Keynote

Steve Jobs, cofondateur d'Apple.

« La mindfulness, simplifiée, occidentalisée, est devenue un objet laïc. Ses bénéfices ont été validés par la recherche scientifique surtout dans la sphère clinique, psychopathologique. Peu d'études ont encore été réalisées quant à son impact sur l'environnement du travail, d'où l'intérêt de cette recherche menée avec le CJD », informe Lionel Strub, enseignant-chercheur à GEM qui pilote ce partenariat.

Résultats significatifs

Impliqué dans des thématiques de développement personnel et de santé du dirigeant, le CJD Rhône-Alpes (450 jeunes dirigeants) a initié cette expérimentation avec GEM. Celle-ci ne cesse de prendre de l'ampleur : 30 jeunes dirigeants formés à la méditation de pleine conscience en 2013 et 2014, 60 l'année suivante, 10 qui poursuivent.

« Nous sommes surpris par la demande. Dans un contexte économique compliqué, avec une gestion des équipes difficile, un stress en hausse, les dirigeants ont besoin de soupapes », témoigne Sylvie Blanc à la tête du bureau d'études Quintessence à Grenoble et référente pour le CJD dans ce dispositif.

Elle qui ignorait tout de la méditation la pratique aujourd'hui régulièrement, grâce à des enregistrements d'une vingtaine de minutes téléchargés sur son téléphone portable. Aussi, lorsqu'elle arrive en avance à un rendez-vous, elle se laisse guider, dans sa voiture, par la voix, pour une séance de méditation :

« Vous vous accordez une pause et vous repartez différemment, c'est vraiment impressionnant. Certains disent que méditer, c'est comme nettoyer son disque dur. »

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Les premiers résultats des recherches de GEM sur cette population du CJD sont significatifs : 88 % des jeunes dirigeants notent une réduction du stress perçu, 75 % une augmentation du bien-être psychologique, 73 % une augmentation de l'aptitude à se montrer bienveillant envers soi-même, 65 % une amélioration de l'efficacité personnelle.

« Le partage de nos expériences à l'issue des séances s'est aussi révélé essentiel. Cela confère du sens à ce que nous venons de vivre, nous oblige à nous interroger sur la façon de l'installer dans notre environnement professionnel », se souvient Sylvie Blanc.

Profils résistants

Il n'empêche, certains dirigeants n'ont pas tenu le cap. Les raisons : demeurer inactif pendant 20 minutes et pratiquer régulièrement sont des conditions indispensables. Mission impossible pour certains ! Odile Roche, qui place la méditation au cœur de son activité de coach, en a été témoin. Elle décrit ces cadres ou dirigeants dans un contrôle permanent, parfois rigides, « qui veulent toujours performer et qui ne viendront à la méditation que parce qu'ils sont proches du burn-out et en quête de solutions ».

Initiée à la méditation en Australie en 1983, elle pratique depuis lors. Après un parcours dans de très grandes entreprises (Giorgio Armani, Jean Patou, Jardiland, etc.), elle a créé Capital Énergie en région parisienne, en 2008, puis à Lyon, cinq ans plus tard. Par la détente dirigée, elle aborde ces profils résistants pour les conduire peu à peu vers la méditation, dont elle souligne les bienfaits :

« Une pratique régulière permet une prise de recul évidente et surtout l'émergence de solutions créatives, avec l'envie de passer à l'action. »

À Lyon, Odile Roche vient de former une dizaine d'adhérentes de l'association Femmes chefs d'entreprises (FCE).

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Odile Roche.

Gare aux effets de mode

Incontestablement, la méditation se diffuse dans l'univers du travail. Manon, 27 ans, chef de projet dans une PME digitale, y est venue de son propre chef, trouvant sur le web des éléments d'enseignement.

« Je constate que je me concentre mieux. J'arrive à vivre pleinement le moment présent. Quand j'ai été licenciée de mon précédent emploi, cela m'a aidée à ne pas tomber dans la réaction négative, l'amertume. »

Lionel Strub a conduit des profils différents à la méditation. « Dirigeants ou employés, les préoccupations sont les mêmes. Ils présentent tous des fragilités similaires. »

Gare toutefois aux effets de mode qui rangeraient vite la méditation dans la boîte à outils des entreprises en souffrance. Car loin des systèmes organisationnels, elle n'agit pas directement sur les origines du stress en entreprise. Elle est avant tout une voie de profonde transformation individuelle qui exige humilité et engagement, auxquels certains cadres ne sont pas encore prêts.

A lire, mercredi 15 juillet : Lionel Strub : "La méditation n'est pas une recette miracle"

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