Covid-19 : bioMérieux va "continuer à investir en R&D" mais exclut les autotests

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En pleine crise du Covid-19, bioMérieux avait décidé, en juin dernier,  de redistribuer 50 % de ses dividendes 2019 (soit 22 millions d'euros) au titre du mécénat pour soutenir des actions de solidarité. Il annonce désormais la création d'un fonds de dotation de 20 millions d'euros sur 3 ans.
En pleine crise du Covid-19, bioMérieux avait décidé, en juin dernier, de redistribuer 50 % de ses dividendes 2019 (soit 22 millions d'euros) au titre du mécénat pour soutenir des actions de solidarité. Il annonce désormais la création d'un fonds de dotation de 20 millions d'euros sur 3 ans. (Crédits : DR/Nbouchut)
GRAND ENTRETIEN. Le lyonnais bioMérieux, l’un des leaders mondiaux du diagnostic in vitro (12.000 collaborateurs) signe une belle croissance sur son exercice 2020, portée par ses tests pour le marché du Covid-19. Discret au sein des médias, son pdg Alexandre Mérieux, a accepté de revenir sur la manière dont le Covid a influé sur la stratégie du groupe familial, dont il a repris les rênes en 2017. Celui qui a su capitaliser sur l’acquisition de la biotech américaine BioFire en 2014 veut continuer d’investir 10% de son capex annuel dans la recherche et annonce la création d'un fonds de dotation de 20 millions d'euros.

LA TRIBUNE AURA - Après une année marquée par le Covid, bioMérieux vient d'annoncer une nette amélioration de ses résultats annuels par rapport à l'an dernier. Bénéfice net en hausse de + 48,2% en 2020 (à 404 millions d'euros), chiffre d'affaires en croissance de +16% ( à 3,12 milliards d'euros) ou encore marge opérationnelle en hausse de + 19,6%... Cette année a été exceptionnelle, y compris sur le plan des résultats du groupe ?

ALEXANDRE MERIEUX - Nous avons en effet passé une année exceptionnelle d'abord sur le front sanitaire, où les équipes de bioMérieux ont joué leur rôle, en développant des solutions adaptées à la Covid-19 et en démontrant un très fort engagement. 93 % du chiffre d'affaires a été réalisé à l'international, sur trois technologies clés que sont la microbiologie, la biologie moléculaire, ainsi que les immunoessais. La croissance a été portée fortement par notre test moléculaire syndromique FilmArray et notre test monoplex Argene.

L'équipement BioFire a constitué en particulier un fort levier de croissance, notre base mondiale installée est passée de 10.000 instruments en 2019 à 17.300 fin décembre 2020. Du côté des marchés, le continent américain a connu une croissance de +37 % du chiffre d'affaires en 2020, contre +8 % pour la région Europe, Moyen-Orient et Afrique. Ces bons résultats s'accompagnent d'une forte performance sur la profitabilité du groupe ainsi qu'un bon cash-flow de 328 millions d'euros, qui nous permettent de maintenir de solides investissements (à hauteur de 9% du capex) et d'avoir de bonnes marges de manœuvre pour l'année à venir.

Lors de la présentation des résultats semestriels courant 2020, vous affirmiez que la valeur du diagnostic in vitro a en quelque sorte été « démontrée » par cette pandémie : quel ajustement était votre stratégie dans le développement de  ces tests ? Vous avez plus particulièrement misé sur une "approche syndromique", à l'aide votre panel FilmArray, qui permet de détecter 23 pathogènes respiratoires dont le SARS-CoV-2 dans le même échantillon ?

Nous avons misé sur l'ensemble de nos gammes, et non pas sur l'une plus que l'autre. Nous avons, dès le mois de mars, mis sur le marché nos tests monoplex SARS-CoV-2 R-GENE® et BIOFIRE® COVID-19. Nous avons ensuite très rapidement intégré la détection du virus responsable de la COVID-19 à notre panel FilmArray existant pour la détection des virus respiratoires.

Nous avons travaillé en accéléré et en parallèle à l'accélération du processus réglementaire, pour sortir ces tests en l'espace de 3 à 4 mois, là où habituellement, cela pouvait prendre un à deux ans.

La France a désormais l'enjeu de compléter sa vaccination, tout en continuant de tester massivement pour contenir de potentielles nouvelles vagues. Comment imaginez-vous l'évolution de la stratégie des tests actuelle ? Songez-vous également à vous diriger vers le développement des tests salivaires, pratiqués au sein d'autres pays ?

Notre stratégie reste de nous appuyer sur nos technologies propres : les tests moléculaires et sérologiques. Nous ne faisons pas de tests antigéniques.

A noter que notre test moléculaire Argène peut être réalisé aussi sur des prélèvements salivaires, sous certaines conditions, avec une fiabilité comparable aux standards attendus.

Le marché des autotests pourrait-il représenter un axe de diversification possible, face à la volonté présentée par plusieurs pays, de proposer des tests moins « invasifs » sur le long terme ?

En ce qui nous concerne, ce n'est pas un axe que nous développons car notre objectif demeure de travailler avec des hôpitaux et des laboratoires d'analyses. Pour nous, le prélèvement et l'analyse biologique sont des axes médicaux.

Cela n'empêche cependant pas que nos tests puissent être utilisés sur certains lieux comme les aéroports par exemple, qui peuvent envoyer leurs prélèvements à laboratoire de proximité. Si celui-ci dispose d'un équipement FilmArray, il peut délivrer un diagnostic rapide en l'espace de 45 minutes.

Les tests Covid sont désormais généralisés et pratiqués à l'échelle mondiale : quelle est votre part de marché sur ce segment récent ?

Il demeure très difficile de définir une part de marché en temps de pandémie. Cette notion n'est pas vraiment adaptée, car la réalité est trop mouvante. Mais nous avons pu prouver que nous avons su développer des solutions adaptées et pérennes à ce sujet.

Vous préparez-vous déjà à ce que ce marché soit appelé à perdurer dans le temps, à l'image d'autres maladies saisonnières ou virales ?

La Covid-19 pourrait effectivement devenir saisonnière. Nous avons déjà intégré le SARS-CoV-2 à notre panel respiratoire FilmArray RP2.1., qui permet de détecter en 45 minutes 23 pathogènes respiratoires parmi les plus courants. En décembre 2020, nous avons mis sur le marché le test SARS-COV-2 RESPI R-GENE® qui permet de détecter simultanément le SARS-CoV-2, les virus de la grippe A et B ainsi que les virus VRS et hMPV.

Vous disposez notamment de trois sites de production : l'un aux Etats-Unis à Salt Lake City ainsi que deux en France, plus précisément en Ariège et l'autre près de Lyon, à Marcy l'Etoile. À l'heure où les enjeux de relocalisation sont portés sur la scène nationale, est-il envisageable qu'une partie de votre production soit relocalisée ?

Jusqu'à présent, notre principal enjeu a été de soutenir notre capacité de production.

La relocalisation n'est pas forcément un enjeu pour nous si l'on considère que cette année, nous avons réalisé 7 % de notre chiffre d'affaires en France seulement, alors que nous y hébergeons un tiers de nos effectifs.

Nous avons plusieurs sites de production aux Etats-Unis mais également en Europe. Nous sommes très implantés en France avec un tiers de nos 12.000 employés. Notre siège social se situe à Marcy l'Étoile, près de Lyon.

Nous avons, au même endroit, un site de production et la recherche et développement des immunoessais, tandis que le site de Craponne assure la production des milieux de culture. Nous avons également un site à la limite de l'Isère, à La Balme, qui réalise les tests antibiogrammes, alors que le procédé d'extraction de la biologie moléculaire est assuré à Grenoble. Nous sommes également implantés en Ariège et en Bretagne.

Notre site américain de Salt Lake City est lié à l'acquisition de BioFire en 2014, qui était à l'époque une entreprise de 50 millions de dollars et qui pèse aujourd'hui près d'un milliard.

Il s'agissait d'une technologie très prometteuse et qui a fait ses preuves, et sur laquelle nous avons choisi de renforcer nos capacités de production sur place pour faire face à la forte demande. Nous sommes ainsi passés cette année de 700.000 à 1,2 millions de poches produites par mois, grâce à des investissements, de l'automatisation et un passage en 24/7.

Vous évoquiez disposer désormais d'une marge de manœuvre en matière d'investissement, grâce au cash-flow obtenu sur votre exercice 2020. Vers quels axes comptez-vous diriger vos prochains investissements ?

Nous allons continuer à investir en R&D comme nous l'avons toujours fait car nous sommes dans un domaine très technologique. Nous regarderons également les acquisitions possibles, ainsi que les partenariats avec des sociétés technologiques.

De manière générale, nous continuerons à développer des solutions qui apportent toujours plus de valeurs pour la prise en charge des patients.

Le débat du domaine de la santé est actuellement tourné vers la place que pourraient prendre, à terme, les biotech dans le secteur de la santé : sont-elles devenues un incontournable pour innover ?

Je pense que l'écosystème des biotechs doit continuer à être soutenu, car ce sont généralement des entreprises qui font des recherches dans des domaines de pointe, souvent très spécifiques. On voit bien que les partenariats avec ces startups constituent désormais une manière d'innover et d'avancer sur certains axes de recherche.

Il n'y a qu'à regarder l'ensemble des projets qui sont sortis grâce à une alliance entre une startup et un grand groupe, à commencer par le domaine des vaccins contre la COVID-19.

La success story de BioFire aussi est née de notre intérêt en 2014 pour cette société experte en biologie moléculaire et qui recherchait un partenaire pour croître. Nous continuerons à regarder dans cette direction même s'il n'est pas certain que nous découvrions tous les jours un BioFire....

Une chose est sûre : la R&D collaborative va devenir de plus en plus importante. Cela passe également par la proximité de l'écosystème publique et privé.

La perte de rayonnement de l'industrie pharmaceutique française a fait noircir beaucoup d'encre au cours des dernières semaines. En tant qu'acteur majeur de cet écosystème, proche des leaders Sanofi Pasteur de par votre histoire commune, quelles sont selon vous les pistes pour remettre la France au sein du « top 3 » mondial ?

Il s'agit d'un enjeu d'écosystème au sens large, qui comprend à la fois le développement de partenariats public-privé, mais aussi des questions de financement de cet écosystème.

Nous soutenons généralement bien en France l'émergence des entreprises, mais ce sont souvent les étapes de développement ultérieures qui sont moins soutenues.

Il est également nécessaire de financer des filières d'avenir comme la bioproduction, la thérapie génique, ou encore les datas, et non pas de poursuivre dans des filières du passé. Et je crois que ce sont des sujets qui ont déjà bien été identifiés par le gouvernement.

Peut-on finalement dire que l'on manque de prise de risque, que ce soit sur le terrain technologique ou financier ?

Le financement des biotech est nécessairement long et coûteux, on sait que sur ce terrain tout ne marche pas, mais lorsque cela fonctionne, cela peut aller loin.

Heureusement, les choses commencent à bouger en France et je pense que cela va s'accélérer. De toute façon, nous n'avons désormais plus le choix. ll faut y aller.

De votre côté, vous avez rappelé qu'en matière d'innovation, il n'y a pas que la Covid. Vous évoquez également des enjeux à venir dans le domaine de l'antibiothérapie...

La Covid demeure une priorité sanitaire majeure, mais il ne faut pas oublier d'autres enjeux de fond, comme la résistance aux antibiotiques et les infections nosocomiales qui comptent parmi les plus grands défis actuels de la santé publique mondiale.

Aujourd'hui, on ne développe pas assez de nouvelles classes d'antibiotiques, le business model n'étant pas non plus toujours suffisamment intéressant pour les laboratoires pharmaceutiques. Les antibiotiques ne sont pas efficaces pour traiter ou prévenir les infections virales, pourtant ils continuent d'être massivement prescrits, ce qui alimente les résistances.

Le diagnostic in vitro permet de gérer de façon raisonnée cette prescription, déterminer l'origine virale ou bactérienne du pathogène, son profil de résistance pour permettre aux cliniciens de faire les bons choix de prescription et préserver l'efficacité des antibiotiques pour les générations futures.

Vous annonciez également, à l'occasion de ces résultats annuels, la création d'un fonds de dotation de 20 millions d'euros sur les trois ans à venir, en vue de financer des projets dans les domaines de l'économie sociale et solidaire, de l'éducation et de la jeunesse. Est-ce une manière de contribuer plus particulièrement cette année, après avoir enregistré une forte croissance liée à la Covid ?

Cela fait effectivement partie de notre objectif. Notre société a toujours eu une approche humaniste qui passe entre-autre par la philanthropie. bioMérieux soutient l'action de la Fondation Mérieux et de la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux dans la lutte contre les maladies infectieuses notamment dans les pays à ressources limitées.

En plus de notre contribution au niveau sanitaire, cela nous paraissait évident d'apporter aussi notre contribution à la lutte contre les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire.

En juin dernier, le conseil d'administration a souhaité, exceptionnellement, distribuer 50 % de ses dividendes 2019, représentant 22 millions d'euros, au titre du mécénat pour soutenir des actions de solidarité dans les pays où nous sommes implantés. Il me semble naturel qu'une entreprise qui performe bien puisse reverser une partie de ses dividendes à des actions solidaires.

En outre, en décembre 2020, la Société a fait le choix de créer ce nouveau Fonds de dotation bioMérieux afin de soutenir des activités d'intérêt général à caractère humanitaire, social et/ou éducatif dans les 45 pays où nous sommes implantés afin de venir en aide aux populations les plus démunies. La dotation initiale est de 20 millions d'euros pour les 3 à 4 années à venir.

Cette pandémie a également mis en lumière une quête de sens toute particulière du côté de la société et des collaborateurs des entreprises. Est-il finalement devenu nécessaire, voir essentiel, qu'une entreprise qui réalise des profits s'engage plus concrètement en matière de RSE, sous peine d'être jugée ?

Pas forcément sous peine d'être jugé, mais il est certain que les entreprises devront faire plus et cela provient à la fois d'une attente des collaborateurs, mais également de l'ensemble de l'écosystème. Et je pense qu'il est juste de le faire.

Notre nouvelle ambition RSE, complètement intégrée à notre stratégie business, doit nous permettre de progresser encore en matière d'impact.

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