Télétravail  : les mises en garde de Boris Cyrulnik

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(Crédits : Ludovic/Rea)
LE MONDE D’APRÈS. Suite du dialogue avec Boris Cyrulnik. Qui d'une part éclaire l'examen éthique de la vie, de la mort et de la santé - toutes trois à l'épreuve du dogme marchand et de la fascination pour le progrès scientifique -, d'autre part détaille les effets pervers et les nouvelles inégalités liés à ce qui, aux yeux de beaucoup, est apparu comme une panacée : le télétravail. Et le neuropsychiatre de mettre en garde les dirigeants qui, séduits par l'intérêt financier à court terme, sont tentés de généraliser le dispositif et de gérer leur entreprise "à partir des écrans".

Nous poursuivons notre dialogue, mettant en perspective choix éthique et économique. Le philosophe Roger-Pol Droit estime que la tragédie en cours doit nous inciter à "repenser la mort, sans fascination, grandiloquence, esquive ni indifférence, après le profond déni qui a marqué notre époque". "Philosopher, c'est apprendre à mourir", aurait, selon Platon, prononcé Socrate. Plus que "d'apprendre à mourir", ne devons-nous pas "réapprendre" que nous sommes "mortels" ?

Lorsqu'on est en bonne santé, et cela quel que soit son âge, on se sent, on se voit, on se vit immortel. On ne prend conscience de sa mortalité que lorsque l'on contracte une maladie grave, et potentiellement mortelle. Une modeste fièvre, quelques frissons, une faible toux, et aussitôt la menace Covid-19 fait irruption, qui modifie radicalement notre représentation de la vie et de la mort. Tout est bouleversé, les sentiments ne sont alors plus comparables à ceux éprouvés avant, tout sujet - liens affectifs, avenir, travail, sens de l'existence, etc. - est l'objet d'interprétations inédites. Même l'appréhension des jours à venir est singulière. Face à cette "découverte" de leur propre mortalité, les individus adoptent généralement le syndrome du "glissement" : ils se laissent aller vers la mort. Une minorité va rejeter l'éventualité, et se rebeller.

La mort fait partie de la vie. L'a-t-on oublié à l'occasion d'une pandémie qui a tué ou meurtri relativement peu, un public âgé et/ou vulnérable, mais a déclenché une parade mondiale dont les répercussions pourraient se révéler autrement plus mortifères ?

Oui, il faut le rappeler : la mort fait partie de la vie, tout - animal, végétal, et même planète - ce qui vit, un jour meurt. Et heureusement ! Sans ce cycle, la vie aurait disparu de la terre. En effet, la vie est un mouvement ininterrompu d'apparitions - évolutions - disparitions, dont le "moteur" est une inépuisable adaptabilité. Chaque nouvelle vie - résultant de l'accouplement d'un homme et d'une femme nécessairement différents d'elle - s'adapte aux conditions qu'elle rencontre, contribue à l'évolution du moment, et permet la réapparition de vies qui elles-mêmes, à leur tour, etc. C'est donc bien parce que les hommes vivent et meurent, que l'espèce humaine résiste, est robuste. L'histoire des mammifères, et celle de toute l'humanité, en est la démonstration.

La stratégie de réponse à la pandémie, dictée par l'opinion publique, les collèges scientifique, politique, économique, a-t-elle révélé une disproportion, révélatrice d'une considération générale de la mort devenue "inacceptable", et résultant d'une culture du progrès, du maîtrisé, du prévu, du parfait désormais irrationnelle ? Au final, à l'aune de ce dualisme, immense est le défi éthique qui voit le dogme économique mettre en tension la valeur inaliénable de la vie...

Indiscutablement. Jusqu'au XXe siècle, "on" acceptait la mort, plus précisément on se soumettait à la suprématie des circonstances dans lesquelles elle intervenait. C'était particulièrement le cas à l'occasion des grandes épidémies (variole, choléra, peste, etc.). Même la grande pandémie d'encéphalites - assimilée, de manière erronée, à une grippe (dite espagnole) - de 1918 entraînera la mort d'au moins 15 millions de personnes sans que ne soient déployées des mesures de protection particulière, sans que l'opinion publique panique ou se soulève, sans que les mécanismes du marché et de l'économie soient remis en question. Cela parce que mourir - d'un virus, de la guerre, d'un cataclysme quelconque -, c'était en quelque sorte le destin. Plus tard, les épidémies de grippes asiatique (1957-1958) et de Hong Kong (1968-1969) provoqueront la mort de 3 millions de personnes ; qui en parle aujourd'hui ? Cette pandémie du Covid-19 marque réellement un tournant, car pour la première fois dans l'histoire, "on" accepte de ruiner l'économie mondiale pour sauver en majorité des personnes qui, par leur âge avancé ou leur vulnérabilité liée à d'autres pathologies, devaient mourir prochainement.

C'est la démonstration, pour beaucoup peut-être même la révélation, que l'humanisme est en progrès...

"On", c'est-à-dire l'Humanité, a fait le choix de la vie contre l'argent. C'est en effet un choix éthique fort, noble, qui l'honore ! Mais est-ce un bon choix ? Un bon choix éthique peut être un mauvais choix économique. Presque partout dans le monde, la natalité décline, et toutefois la population croit inexorablement. L'espérance de vie progresse, les dispositifs de soin se sont étendus, mais la surpopulation, notamment dans des zones du monde à la fois denses, pauvres, politiquement instables, constitue une inquiétude. Dans ce contexte, l'effondrement de l'économie mondiale justifié pour sauver quelques centaines de milliers de vies, peut être à l'origine de catastrophes humanitaires et de conflits armés meurtriers. L'éthique n'est-elle pas, dans ces circonstances, hors de prix ?

L'examen de la pandémie convoque effectivement une double approche, éthique : celle du coût et du prix de la vie, celle des valeurs absolue et relative de la vie - toutes deux subordonnées ou plutôt inféodées au diktat marchand, au point de se demander si prendre soin (care) et soigner est soluble dans le système néolibéral. "L'étendue des connaissances est impressionnante, la vie humaine est devenue une valeur suprême. Même si elle est loin d'être universelle, c'est là une évolution qu'un humaniste ne peut déplorer. Elle recèle pourtant un piège peut-être inévitable, pour les armées modernes prêtes à tout pour éviter la perte de leurs soldats comme pour les médecins et les sociétés disposés aux plus grands sacrifices pour sauver les leurs et surtout ne rien céder à l'ennemi sournois qu'est le virus émergent", soutient d'ailleurs le généticien Axel Kahn. Toute vie est-elle égale à toute autre ? Toute vie mérite-t-elle d'être défendue par les mêmes moyens que toute autre ?

Autrefois, on hiérarchisait les publics à sauver en priorité. Les hommes dans la force de l'âge étaient privilégiés, et ainsi les femmes, les enfants et les vieillards étaient les premiers à mourir. Une telle approche n'est plus possible, elle ne serait plus acceptée. Comment vivrions-nous aujourd'hui d'avoir préservé l'économie du pays au prix d'une hécatombe humaine et d'une déflagration du système de santé ? Ce serait moralement, et aussi politiquement, insupportable.

Lorsqu'au cours de la Seconde Guerre mondiale le pédiatre français Alexandre Minkowski [1915 - 2004] rapporte des Etats-Unis l'existence de services hospitaliers de néonatalogie, il s'entend répondre par une partie du milieu universitaire disciple de la sélection naturelle, qu'un tel déploiement en France est inapproprié : "Les forts doivent éliminer les plus faibles". Cet exemple illustre le sujet, crucial, de "l'égalité des valeurs des vies" posé par le questionnement éthique de la pandémie, qui renvoie à de bien funestes épisodes de l'histoire. Car interroger l'égalité des vies, c'est estimer qu'il existe une hiérarchie des vies, donc des vies sans valeurs. La définition même du fascisme nazi.

Au lendemain de la barbarie hitlérienne, il fut entériné que le principe de "sélection des vies", de classement des vies selon une supposée valeur, était intolérable, immoral, inhumain et devait être enterré. Effectivement, à la faveur de l'événement actuel, le thème semble resurgir. Or décréter que les personnes âgées et/ou vulnérables ne "méritent" pas que l'on ruine le système économique pour les sauver, c'est induire qu'elles sont de moindre valeur que l'économie, et même qu'elles sont sans valeur.

... C'est alors ressusciter les fantômes de l'idéologie national-socialiste, de toute doctrine raciste, discriminante ou ségrégationniste.

La valeur de la vie est censée être inaliénable, nous découvrons que le prix de la vie peut être considérable. Notre civilisation commet-elle l'erreur de sanctuariser sans discernement la "valeur morale de la santé", au risque d'altérer d'autres valeurs : justice, liberté, amour, etc. ?

La santé est bel et bien dorénavant une priorité cardinale de la civilisation moderne. Sans doute est-ce lié au développement de notre empathie, et cela grâce au travail des artistes, des philosophes, des anthropologues qui ont ouvert les esprits et les univers mentaux à des considérations ou des découvertes de grande valeur. Mais plus encore qu'une priorité, la santé est devenue une revendication. J'en veux pour exemple la procréation médicalement assistée (PMA). Auparavant, concevoir un enfant relevait des règles, du "bon vouloir" de la nature ; depuis, avec les progrès de la médecine, la nature n'est plus seule à décider. Avoir un enfant est désormais un droit, permis par la médecine, et donc une revendication. Dans le même ordre, on revendique le droit à la santé. Et là aussi, la bascule historique est récente. Jusqu'à il y a encore peu, l'homme vivait avec les maux dans son corps, c'est-à-dire avec la souffrance et le malheur. Il était admis que l'on devait composer avec plutôt que lutter contre, se guérir de, se débarrasser de. L'analyse des squelettes "anciens" révèle que les hommes étaient polyfracturés et vivaient ainsi. Le "prix à payer" pour se soigner était faible. Il est aujourd'hui inacceptable de ne pas traiter une douleur, une blessure, une maladie, et le "prix à payer" est (presque) sans limite. La naissance de la sécurité sociale, cette merveilleuse utopie de De Gaulle, et plus largement l'architecture d'ensemble du système de protection sociale - assurance maladie, retraites, médecine du travail - que le communiste Ambroise Croizat, ministre du Travail [1945 - 1947], mit en œuvre, aura marqué un tournant majeur. Et heureux.

La famille, c'est une somme de vies, et chaque vie est une somme de moments, qui débutent à la naissance et s'achèvent à la mort - et pour les croyants, au-delà. Les conditions dans lesquelles s'effectue cette séparation ultime s'immiscent de manière cruciale dans la mémoire émotionnelle que nous conservons des disparus. La période de confinement aura imposé des contraintes drastiques et dramatiques. Les corps des personnes décédées du Covid-19 à l'hôpital ont été brutalement soustraites à leurs proches, et les funérailles, moment si cardinal et lourd de symboles, ont été réduites à une poignée de proches. Sous-estime-t-on la "trace" qu'à l'intérieur des familles une telle configuration peut engendrer ?

L'empreinte de ces "deuils impossibles" peut, en effet, être d'une grande violence et durable chez ceux qui les éprouvent. Quelle que soit la culture, toute personne qui meurt a droit à un rituel de deuil et à une sépulture, autour desquels se rassemblent ceux qui l'ont aimée. Etre soustrait à ce rituel, c'est être empêché de dire "au revoir", c'est s'afficher au fond de soi honteux et amoral, et alors c'est s'exposer à un immense - et parfois inconsolable - sentiment de "culpabilité imaginaire". Ce sentiment, sur quoi peut-il déboucher ? Des actes d'autopunition, des comportements rédempteurs, afin de "payer sa dette morale et affective". L'éventail de ces réactions est large. D'aucuns se noient dans l'altruisme - que symbolise la "charité chrétienne" -, d'autres s'infligent de lourdes pénitences. Les manifestations de ces blâmes psychologiques, qui concurrent à se placer en posture d'échec, peuvent prendre des formes détournées. Ainsi leurs auteurs multiplient les "rendez-vous manqués" : pour obtenir un emploi, remettre un rapport à son supérieur, etc.

Lorsque des circonstances exceptionnelles sont à l'origine d'un grand nombre de ces désespérances, des palliatifs peuvent être imaginés. Ils prennent une forme collective, qui vise à apaiser les culpabilités individuelles. Ce fut le cas lors de la Première Guerre mondiale ; des millions de familles ne purent revoir le corps de leurs parent déchiqueté par les bombes, alors on symbolisa ces disparus par le "soldat inconnu", et des mausolées publics, énumérant les noms des habitants "morts pour la France", furent érigés dans les villages. Ils avaient pour dessein d'honorer durablement leur existence dans la mémoire collective, mais aussi d'apaiser le sentiment de culpabilité de leurs proches.

"L'érosion de soi" caractérise le mal-être, l'épuisement professionnels. Télétravail - hâtivement et aveuglément - porté aux nues, salariés sommés de "travailler plus" après le déconfinement, faillites et suppressions d'emplois en flèche, précarisation des contrats des futures embauches, évaporation des compétences et remise en question des organisations du travail, management désincarné et inégalités inédites... l'univers du travail est d'ores et déjà violemment bouleversé, et s'annonce volcanique. Redoutez-vous l'incandescence de certaines pathologies ?

Ce monde du travail est, par nature, toujours en mouvement, il s'adapte aux circonstances - politiques, techniques, technologiques. Le temps où les mineurs travaillaient 15 heures par jour, 6 jours par semaine, où les soudeurs des chantiers navals s'exténuaient dans d'horribles conditions sensorielles, n'est plus. Avec l'avènement de la tertiarisation, ce qui "fait" le travail n'est plus le corps mais le diplôme et l'art de la relation - ce qui a permis aux femmes, dotées de grandes aptitudes dans ces domaines, d'accéder à l'emploi et aujourd'hui d'occuper de hautes fonctions. Chaque évolution dans le monde du travail, qu'il s'agisse d'organisation ou d'outils, suit l'écologie technique, et à la fois éteint des pathologies et en créée de nouvelles.

Toute prédiction est, pour l'heure vaine, mais on peut néanmoins pronostiquer sinon une généralisation au moins une large extension du télétravail. Des plus grandes aux plus petites, nombre d'entreprises ont déjà établi que le télétravail devenait dorénavant la règle de leur organisation. Quelles conséquences sur le rapport au travail, le rapport à l'autre, le rapport au collectif, le rapport à la coopération, et le rapport à... soi, faut-il espérer et craindre ? N'est-ce pas un symptôme supplémentaire de l'avènement du capitalisme numérique, ainsi annoncé par l'économiste Daniel Cohen, promettant la dictature de l'image et de la technologie au détriment de ce qui est propre à toute rencontre physique - laquelle compose le sens même de la relation humaine, personnelle ou professionnelle ?

Nombre de métiers, d'emplois et de fonctions s'y prêteront - sans forcément d'ailleurs que les conditions de ces trois items soient réunies -, convenant aux hommes et surtout aux femmes. Celles-ci en effet sont soumises à une charge mentale supérieure - celle propre au travail s'ajoute à celles liées à la gestion du foyer et à l'éducation des enfants -, et le télétravail peut leur permettre de conjuguer aventures sociale et affective, contraintes professionnelles et familiales. Cet équilibre, toutefois, n'est possible que si le télétravail relève d'un souhait et non d'une obligation - ce qui, bien sûr, est aussi valable pour les hommes. En effet, les conditions (type de logement, présence ou non d'enfants en bas âge, mais aussi faculté de travailler à distance, seul, sans contact humain) diffèrent sensiblement d'un individu à l'autre.

Ce télétravail est-il pour autant la panacée, la nouvelle "potion magique" du travail ? Sans doute pas. Ni pour les salariés ni d'ailleurs pour l'entreprise - nonobstant les gains escomptés en termes d'immobilier de bureaux ou de frais de déplacement. D'abord, il ne faut pas sous-estimer le fait que les gens, dans leur grande majorité, aiment se rendre sur leur lieu de travail, à l'atelier ou au bureau, retrouver leurs collègues. Ils y tissent, nourrissent, enrichissent de quoi se construire affectivement et socialement. D'autre part, le principal effet secondaire attendu est la dilution des liens. Liens (techniques, coopératifs) entre collègues, liens (sentiment d'appartenance voire de fierté) des salariés à l'égard de l'entreprise... et vice-versa. Ce qui peut même affecter la progression de carrière, la réussite sociale des télétravailleurs qui ne sont plus "visibles" de la hiérarchie qui évalue et décide des promotions. Ne plus être au contact physique désocialise par nature, et l'univers du travail n'y échappe pas.

Enfin, les relations humaines, les liens interpersonnels et sociaux, qu'on peut résumer à la familiarité, ont une vertu cardinale : ils apaisent les angoisses. Leur imperméabilité ou leur dilution vont enflammer les peurs - c'est d'ailleurs parce que l'exercice de leur métier est riche de cette familiarité que les artisans, pourtant exposés en permanence à d'importantes difficultés, souffrent relativement peu de burn out. Est-ce neutre pour la "bonne santé" des salariés donc pour la "bonne santé" de l'entreprise ?

Le secteur de la médecine semble d'ailleurs emblématique de cette mutation attendue de l'organisation du travail. A la faveur de la pandémie, la téléconsultation a connu en bond en avant qui à l'avenir devrait se confirmer et prendre racine. Pour le meilleur, mais pas seulement...

Les médecins des jeunes générations ont commencé de recourir, certains massivement, aux techniques de télémédecine. Ils "s'épargnent" le temps des visites à domicile ou de l'accueil des patients. Ainsi ils peuvent accomplir un nombre d'actes plus élevé, ce qui est plus rentable pour eux, la fluidité des échanges entre généralistes et spécialistes peut profiter à la qualité du diagnostic, et cela peut permettre de combler, en partie, les dysfonctionnements liés au déficit de vocations ou aux déserts médicaux. Mais les effets secondaires sont invariables ; pourra-t-on se satisfaire d'une relation patient - médecin désocialisée, dépouillée de la relation humaine "physique" si essentielle lorsque sont en jeu le soin, l'attention, la peur, la douleur ? Lorsqu'il s'agit d'écouter, d'expliquer, de rassurer ou de consoler ? Un médecin est, ne l'oublions pas, un tranquillisant. L'univers de la médecine est une illustration de ce à quoi toute organisation du travail de tout domaine d'activité est soumise : les dirigeants tentés de gérer leur entreprise à partir des écrans doivent, au préalable, bien peser le rapport des bénéfices - maléfices. Et cela au-delà des seules considérations financières à court-terme.

Autre manifestation collatérale consubstantielle de l'extension massive du télétravail : l'irruption de nouvelles inégalités. Outre donc la visibilité et la reconnaissance qui bénéficieront aux collaborateurs présents dans l'entreprise, proches de leur hiérarchie et du cœur décisionnel, il faudra compter sur : les salariés candidats mais inéligibles au télétravail, les salariés rétifs mais malgré eux affectés au télétravail, les salariés aspirants "malheureux" au télétravail parce que l'activité de l'entreprise, la nature de leur métier, le périmètre de leur fonction, le contenu de leur responsabilité, ou simplement la stratégie de l'employeur s'y opposent...

C'est indiscutable. Et cela prend appui sur un phénomène auquel le télétravail fait grandement écho : la prise de pouvoir par les techniciens. Ils importent la logique et les outils mathématiques dans l'organisation du travail et celle des entreprises. Tout, aujourd'hui, des prédictions - et la gestion à la fois scientifique et politique de la pandémie l'incarne - résulte d'une approche mathématique.

Pour reprendre l'exemple des professions médicales, à quoi cette prise de pouvoir conduit-elle ? A examiner de moins en moins les patients, à réduire drastiquement la relation humaine. Mais aussi à diminuer le risque de procès en cas de diagnostic raté. Ce qui n'est pas négligeable dans le contexte de judiciarisation excessive.

La pandémie donc tue ou éprouve massivement des personnes vulnérabilisées par d'autres maladies, et souffrant notamment de pathologies "créées" par l'homme (obésité, diabète, etc.), c'est-à-dire par les poisons de notre époque : malbouffe, rythme de vie, inégalités de l'accès aux soins, sédentarité, pollution. Selon nombre de scientifiques, elle est aussi liée aux dérèglements climatiques, environnementaux, urbanistiques. Cette pandémie peut, doit être interprétée comme un avertissement cette fois critique que le modèle consumériste, capitaliste et prédateur, "dévore" l'humanité... et donc elle doit nous interroger sur le sens de notre civilisation et sur le sens de nos responsabilités. Le chef de l'Etat l'a affirmé lors de son allocution du 16 mars annonçant le confinement. "Lorsque nous serons sortis vainqueurs [de la guerre contre le coronavirus], le jour d'après ce ne sera pas un retour aux jours d'avant (...). Cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, (...). et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences (...). Hissons-nous individuellement et collectivement à la hauteur du moment". Comment imaginez-vous et comment espérez-vous que prenne forme ce "jour d'après" ?

Toutes les épidémies de virus ont pour origine et pour cause de leur propagation la consommation et la mobilité. Celle du Covid-19 intervient dans un contexte où ces leviers sont exacerbés : l'époque est celle de l'hyperconsommation et de l'hypermobilité. Qu'il s'agisse de tourisme, de vêtements, d'alimentation, de biens électroniques, de culture... nous consommons avidement, sans discernement, de manière impulsive. Et nous nous déplaçons selon les mêmes logiques. "Avoir tout et vite" est une formulation qui résume assez bien notre civilisation. Est-elle tenable ? A mes yeux, non.

Comme toutes les épidémies de l'ère moderne, celle-ci a pour origine l'"intensification" des élevages d'animaux. Intensification : voilà l'un des termes qui qualifient le mieux les dérives de notre humanité, et cela à tous les niveaux, dans tous les domaines. Intensification du développement urbain, intensification de la production, intensification des échanges commerciaux, intensification des exigences managériales, etc. La pensée occidentale a cru et a fait croire que notre civilisation, forte des progrès technologiques, pouvait dominer, maîtriser, asservir la nature. Un petit virus invisible à l'œil nu est venu lui rappeler qu'elle se trompait, se fourvoyait. Il est venu la confronter à ses travers, ses errements, puisque le comportement de l'homme lui a donné naissance et a assuré qu'il contamine la planète entière. Puisse-t-il aider l'humanité à tomber le masque de l'arrogance et de la vanité.

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Commentaires
a écrit le 28/05/2020 à 11:14 :
Le Télé travail , et au final, la Télé et plus le travail.
a écrit le 27/05/2020 à 11:47 :
Depuis "tout petit", "on" nous apprend a gérer depuis des ordinateurs sous la forme ludique.
Voyez vous une différence? Il passe parfois des nuits sur un problème et ne s'en plaigne pas surtout s'il y a renommé et argent a la clef!
Bien sur les conséquences ne sont pas les mêmes et c'est là où est le problème!
Réponse de le 27/05/2020 à 13:37 :
Bien sur... les conséquences ne sont pas les mêmes "pour les autres" et c'est là où est le problème!
a écrit le 27/05/2020 à 11:46 :
Oui il nous faut une immense réaction pour relancer notre économie et relancer vers une économie plus verte moins carbonee (voiture hybride, électrique, hydrogène). Oui une autre façon de penser l'économie française et une version plus adaptée de la mondialisation. Cette crise du coronavirus nous prouve que nous devons construire nos propremonde, nos équipements électroniques, les respirateurs, les médicaments, l'hôpital public, notre industrie. Oui repensons notre monde économique et nous réduirons drastique ment le chômage en France (de 10% à 6%). Prenons le cas de vitre en Ille et vilaine ou le taux de chômage depuis plus de trente ans est à 4,3%. Donc oui nous, pouvons vivre autrement et assurer notre avenir !
a écrit le 27/05/2020 à 10:16 :
Vous partez comme si le travail actuel était vertueux, or ce n'est absolument pas le cas, le salarié paye bien trop cher le dumping fiscal et social européen et mondiale, les conditions de travail de nombreux sont désastreuses, leurs salaires piteux, partant de ce constat il est bien évident que le télétravail arrangera bien plus de salariés qu'il ne les enfoncera étant donné que la classe dirigeante les a tellement enfoncé qu'ils ne peuvent plus aller bien plus bas.

Partir sur un bon constat permet de consolider son analyse.
Réponse de le 27/05/2020 à 10:30 :
Entièrement d’accord. Le télétravail est pratique pour tout le monde. Et il augmente le pouvoir d’achat en supprimant les frais de transport.
Réponse de le 28/05/2020 à 11:38 :
@ multipseudos:

Comme d'habitude tu comprends pas ce que j'écris mais n’hésites pas à venir nous le dire.

Signalé
a écrit le 26/05/2020 à 18:13 :
Le télétravail est la plus grande arnaque pour les pays à main d'oeuvre coûteuse comme la France .Ceux qui se réjouissent aujourd'hui de télétravail , vont pleurer demain quand ce télétravail sera fait hors de l'hexagone. La délocalisation des plateformes a déjà fait un gros dégât , le tout télétravail dans les services , va achever la France.

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