Axel Kahn : "Covid-19 : un immense défi éthique"

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(Crédits : Hamilton/Rea)
LE MONDE D'APRES. A "crise exceptionnelle", convocation "exceptionnelle de l'éthique". Et à cette exigence, les éclairages d'Axel Kahn sont lumineux, qui escortent au cœur d'un foisonnement de sujets, d'un maquis épineux, d'un enchevêtrement d'enjeux ambivalents. Et d'un contexte perfide, celui de "sciences et techniques triomphantes" par la faute duquel la vie est sacralisée et la mort inacceptée. Les biais éthiques que soulève la gestion sanitaire, politique et humanitaire de la pandémie se compénètrent : quel chemin choisir entre les impératifs épidémiologiques et les exigences socio-économiques ? Quel chemin retenir entre l'orthodoxie protocolaire et l'aventure empirique ? Quel chemin tracer entre la voix de la science et celles des élites (politiques, économiques, idéologiques), "commandées" par l'opinion publique et empoisonnées par les nouveaux médias ? Quel chemin défricher entre la gestion d'une "épidémie banale" et celle d'un "désastre sociétal" ? Le sort politique réservé aux personnes âgées ou vulnérables est l'un des plus symptomatiques, et qu'il ait à ce point excédé le président de la Ligue contre le cancer n'a rien d'étonnant. Car il incarne aux yeux du généticien une problématique éthique parmi les plus cardinales : le "souci de la fragilité", pierre angulaire et justification même de "toute société humaine".

La Tribune : L'époque, inféodée aux fantasmes du progrès technologique, a porté à son paroxysme les principes de maîtrise, d'anticipation, et même d'éradication du mal, au risque d'une aseptisation de la société et d'une rétraction des libertés - de plus en plus assumées. L'ennemi "toléré" doit être visible, cernable, et suffisamment vulnérable pour être "neutralisé". L'humanité semble avoir oublié que le virus, aux propriétés inverses, est partie prenante de la vie.

Axel Kahn : Une vie sans virus est impossible, les virus en sont l'une des manifestations essentielles. Des éléments génétiques, des "aliens" en chacun d'entre nous et dans toute cellule vivante, dont "l'égoïsme" est poussé à son extrême. Pour un virus, une seule exigence, se perpétuer et disséminer. En bonne intelligence avec son hôte, tels Sars-Cov-1 et Cov-2 avec les chauves-souris, le VIH avec certains singes de l'ancien monde. Ces êtres vivants ont eu le temps de s'adapter au virus, ils le produisent sans périr, "tout le monde est content". Si cela se trouve, ces bêtes en tirent même un avantage. Mais, patatras, le virus se trouve infecter par hasard, directement ou via un hôte intermédiaire, une autre bête, un humain, que la sélection n'a nullement préparé au fil des centaines ou milliers d'années - souvent beaucoup plus - à vivre en bonne intelligence avec le virus parasite. Ce dernier fait la seule chose qu'il sache faire, infecter des cellules pour se multiplier. Cela finit par tuer les cellules, peu importe pour le virus, il a prospéré et multiplié. Parfois même cela tue aussi l'organisme entier, la personne malade (Ebola, fièvre de Lhassa, etc.) Là encore peu importe si le virus a eu le temps nécessaire à sa fabrication par les cellules avant la mort de l'animal, de l'humain. Et qu'il reste des vivants à infecter. Il arrive souvent que l'organisme infecté réponde à l'agression en synthétisant des anticorps aptes à neutraliser l'agent infectieux. La maladie guérira, c'est le cas habituel des maladies infantiles (rougeole, varicelle...) et de Sras-CoV-2. Sinon, la maladie ne guérira pas, elle sera chronique en finissant ou non par emporter l'hôte (Sida).

Pour le virus, aucune différence, élément constructeur de la vie ou ange de la mort, il est dépourvu de dessein et de rancune, il est. Il ira. Tant que l'homme sera, il rencontrera des virus. Ils ne seront pas tous bénins.

 Au moment où se construit ce dialogue, nous sommes aux prémices des conséquences et des enseignements de la pandémie. Tant commence tout juste de surgir, d'être saisi et encore non interprété, tant est encore en germe, et n'éclora, doucement ou violemment, que dans les semaines et les mois à venir. Il est, en revanche, une incontestable, spectaculaire et si juste reconnaissance : celle des soignants. Ces soignants insuffisamment considérés par les pouvoirs publics, ces soignants dont le cri de désespoir clamé depuis des années était négligé par l'exécutif et muselé par de sévères arbitrages budgétaires, ces soignants qu'il faudra reconnaître autrement que par de généreux applaudissements à 20 heures. Ces soignants incarnant un "care" - prendre soin d'autrui - enfin mis en lumière.

Effectivement. Et dont le geste le plus éclairant est d'accomplir leur devoir. Spécialiste des yeux à Wuhan, le docteur Li Wenliang s'est alerté dès décembre 2019 de la multiplication des cas de pneumonies atypiques sévères. Soupçonnant l'émergence d'une épidémie virale ressemblant au SRAS-1 de 2003, il a donné l'alerte. Il a été blâmé, menacé, on l'a fait taire. Puis, l'alerte a enfin été prise au sérieux, les autorités chinoises ont réagi avec l'exceptionnelle efficacité de cet immense pays, puissant, d'un immense niveau scientifique et sanitaire, par ailleurs une dictature. Li Wenliang a été au front. Il a combattu. Il a été contaminé, il est mort. Mais pourquoi ce dévouement d'un homme que les autorités avaient d'abord maltraité ? Parce que c'était son devoir. Cette force puissante, irrésistible, dont la capacité existe chez tous mais n'est mobilisée que chez certains, par laquelle la conscience dicte à un humain libre ce qu'il doit faire. Ce qu'est son devoir.

Au début à Mulhouse, Colmar, Strasbourg, Paris et en Île-de-France, puis très vite partout sur le territoire, observez ces femmes, souvent jeunes, mamans, belles de ce qu'elles sont, harassées de fatigue, qui ne se posent guère la question de fuir la région ou l'épidémie est la plus active pour se mettre au vert ; elles font leur devoir. Il ne saurait être sans risque. Pas plus pour ces médecins confrontés à des conditions dantesques de prise en charge et de réanimation, des conditions de guerre. Ils le font sans se poser de questions, parce qu'ils doivent le faire. Mes enfants sont dans ce cas. Ma maman aurait dit, une de ses expressions favorites, "vous ne faites que votre devoir, et encore bien petitement". Pas si petitement que ça, quand même, vous êtes magnifiques. Comme le pompier, comme le guerrier qui défend les siens ou les autres, comme le sauveteur, tous ceux qui pensent à sauver avant de faire jouer leur droit de retrait. Vous êtes humains, pleinement, des femmes et des hommes authentiques. Les autres aussi le sont, mais grâce à vous qui maintenez ses lettres de noblesse à l'humanité. Qu'en resterait-il sans vous ?

En mars 2019, il y a juste un an, nous publiions un livre de dialogue, L'éthique dans tous ses états (L'Aube). Titre qui, rétroactivement, se révèle particulièrement prémonitoire (sourire) ! A la lumière des innombrables chocs, dilemmes, arbitrages que suscite la gestion de la pandémie, nous pourrions aujourd'hui initier un second tome ! La mise en perspective des « caractéristiques » de la maladie (taux de léthalité, population concernée en priorité) avec les conséquences (économiques, sociales, humaines) des dispositifs déployés, n'est pas la moindre. Ni la compatibilité du "soin à l'autre", reconnu comme valeur cardinale, avec le dogme néolibéral encensant l'autonomie, et bien sûr la réussite, le succès, l'accomplissement individuels. Et qui, toutes deux, posent "la" question, fondamentale, de la "valeur" de la vie, "des" valeurs comparées "des" vies, de la proportionnalité des ripostes (sanitaires, économiques, financières) en fonction de la typologie des vies menacées. Les prochains mois soulèveront de nouvelles circonstances mettant l'éthique en tension, mais d'ores et déjà quelques enseignements apparaissent, intemporels.

Jamais les situations critiques ne dispensent de la pensée éthique, n'affranchissent quiconque d'y recourir pour décider de ses actions et réactions. C'est même l'inverse, elles la rendent plus essentielle encore. À quoi servirait l'éthique dans un monde où tous les humains seraient compatissants, serviables et bons, où l'abondance et la sécurité dispenseraient d'avoir à arbitrer jamais ? J'ai coutume à rappeler que la réflexion éthique ne peut se complaire seulement dans le monde tel que l'on aimerait qu'il fût au risque d'être insignifiante. Elle doit, pour acquérir de la consistance, affronter le monde tel qu'il est : injuste, violent, cupide, égoïste. Le cas échéant en guerre, confronté à des catastrophes, à des pandémies. Sans pauvres, sans lépreux et sans « malades de la peste », l'injonction éthique est fade.

Au total, l'éthique est plus que jamais indispensable à l'occasion de cette crise coronavirale. Crise exceptionnelle, non pas du fait de son intensité épidémique - le monde a dans le passé connu bien pire - mais des réactions individuelles et collectives, marqueurs puissants des bouleversements sociaux et psychologiques des sociétés. La camarde était jusqu'à il y a peu une compagne familière. On mourrait à la guerre, de tuberculose, des épidémies, en couche, en bas âge, chez soi entourés des siens. Ces fins diverses de la vie en étaient parties intégrantes. Mourir ainsi est apparu peu à peu scandaleux, inacceptable à l'heure des sciences et des techniques triomphantes. Comment pourraient-elles se résigner à cet échec majeur qu'est devenue la mort ? On s'est mis à promettre l'immortalité, les illusions transhumanistes sont devenues une pensée standard. Combattre, puisqu'il le faut bien, mais sans risquer la vie des soldats. Des siens, au moins. Puisque certains se risquent à comparer l'épidémie à une guerre, il y faut là aussi préserver à tout prix les troupes, même au détriment de tout le reste. Alors, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le monde entier est confiné.

L'éthique consiste en la réflexion préparant "l'action bonne", l'action pour la "vie bonne", c'est-à-dire celle qui se révèle finalement la plus propice aux personnes dans leur environnement, indissolublement liés. Sa légitimité croît lorsque l'atteinte de cet objectif apparaît difficile.

"Certes, le Sars dû à CoV-2 est...

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Commentaires
a écrit le 07/05/2020 à 23:47 :
"Le souci de la fragilité" ... ce n'est surement pas ce qui a permis aux chauve-souris de s'adapter. Ce n'est pas non plus en changeant de position pour dormir tête en bas.

Le plus déprimant dans les sermons qui dégringolent à longueur de journée c'est qu'ils ont perdu ce sens du merveilleux qui, au Moyen Age, assurait leur succès : plus de belles paraboles ni de miracles (sauf à l'hopital de Marseille).
a écrit le 07/05/2020 à 21:53 :
C'est sûr que la manière dont on traite les vieux de ce pays depuis des décennies, 2003 minimum, c'est hyper éthique.
A quand un décret soleil vert pour régler ce problème une bonne fois pour toutes ? Ne doutons pas que notre Guide suprême financier libéral omniscient et omnipotent, et ses sbires, s'y attèle.
a écrit le 07/05/2020 à 12:42 :
Ethique ou moral ? Les idéologues de l'éthique ou bien les bricoleurs du moindre mal et les gourous marseillais?
Les chauve-souris ont le moral dans les chaussettes car le covid n'a pas améioré le niveau des avis.
a écrit le 07/05/2020 à 10:01 :
Le problème numéro un du virus c'est qu'il n'est toujours pas passé à la frappe chirurgicale et au lieu de tuer les humains les plus destructeurs, les plus néfastes pour l'humanité, comme nos mégas riches par exemple, il va s'attaquer aux plus faibles physiquement alors qu'il devrait éradiquer les plus simples d'esprits.

Le virus n'est plus adapté aux problématiques du troisième millénaire hélas, les p lus vieux et maladifs ne sont plus le danger numéro pouvant générer l’extinction de la race humaine, la cupidité aurait du devenir sa cible prioritaire. Mais allez faire comprendre ça à un virus vous...
a écrit le 07/05/2020 à 9:48 :
On est loin du discours des "experts" qui trustent les médias, brouillent la communication, créent un climat anxiogène.
Axel Kahn, André Comte Sponville, Raoult aussi dans un autre style, un vrai bol d'air dans la cacophonie médiatique.

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