Ange Sitbon, la perle secrète de Laurent Wauquiez

Archi-discret mais rouage central du système Wauquiez, Ange Sitbon œuvre pour le président de la région Auvergne Rhône-Alpes après avoir été au service de Nicolas Sarkozy. Notre partenaire* Mediacités Lyon a enquêté sur ce tacticien électoral hors pair et homme de l'ombre à l'influence déroutante. Ce travail journalistique étant d'intérêt public, Acteurs de l'économie-La Tribune le republie dans ses colonnes.

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(Crédits : Jean-Paul Van Der Elst pour Mediacités)

A la région Auvergne Rhône-Alpes, le mot subvention rime avec Sitbon. Ange Sitbon. Un nom soufflé du bout des lèvres par les fonctionnaires ou prononcé sur un ton accusatoire par l'opposition. Il passe, aux yeux des uns et des autres, pour l'homme qui tient les cordons de la bourse de la deuxième région la plus riche de France, au service de l'ambition politique de son président Laurent Wauquiez. Mais pas seulement...

Dans l'organigramme de la collectivité, ce quarantenaire embauché le 15 avril 2016 n'occupe qu'un poste de "simple contractuel", responsable du service des relations aux élus, au sein de "la délégation générale aux missions transversales et à la relation aux élus". En clair, il doit veiller à la logistique permettant aux conseillers régionaux et groupes politiques de travailler dans de bonnes conditions. Mais la mission d'Ange Sitbon dépasse largement son titre officiel. Détail qui n'en est pas un : son bureau se trouve au cinquième étage, comme celui de Laurent Wauquiez [1], et non au deuxième comme le reste de sa délégation.

"Je me fous de ce que les syndicalistes peuvent dire"

"Dès son arrivée, il a joué un rôle dans la sélection des directeurs de service, afin de s'assurer de leur fidélité à Laurent Wauquiez après dix ans de mandats à gauche, raconte un syndicaliste du conseil régional, sous le couvert de l'anonymat. Des cadres fonctionnaires ont été sélectionnés par leur directeur général pour ensuite être écartés juste avant que leur nomination ne paraisse au journal officiel. C'est la méthode Sitbon." Un témoignage recoupé en interne... Mais aucune preuve n'existe : Ange Sitbon communique le plus souvent de vive voix dans les couloirs de l'hôtel du cours Charlemagne, sans laisser de trace écrite. "Tout cela est faux !, rétorque-t-il à Mediacités. Je me contrefiche de qui est nommé directeur. Et je me fous complètement de ce que les syndicalistes peuvent dire." Fin de non-recevoir.

Vu des rangs de l'opposition, le pouvoir d'Ange Sitbon ne fait pas l'ombre d'un doute. "Quand bien même il fait partie d'une équipe administrative et non du cabinet de Laurent Wauquiez, il est à la tête d'une structure politicienne, une sorte de cellule noire", affirme Farida Boudaoud, conseillère régionale (PS) et ancienne vice-présidente. "Son équipe trie certains courriers et pré-instruit les dossiers avant que les services et même les vice-présidents n'y accèdent, décrit pour sa part son collègue Jean-Michel Guerre (PS). Je m'en suis douté dès l'annonce de sa nomination, vu son passé..."

Un "grand magicien"

Inconnu du grand public, Ange Sitbon a été pendant près de 10 ans un cadre incontournable de l'UMP, puis des Républicains (LR). Surnommé "Monsieur Elections", l'homme est réputé pour sa connaissance de la carte électorale et sa finesse de perception des rapports de force. Il sait prédire qui peut gagner et comment. Et il ne se trompe jamais ou presque. Une sorte d'oracle.

"C'est un grand magicien, confirme à Mediacités Frédéric Péchenard, directeur général du grand parti de droite de 2014 à 2016, quand Nicolas Sarkozy le présidait. Il était très méticuleux : après chaque élection il travaillait toute la nuit de dimanche à lundi pour présenter son analyse des résultats dès 8 heures du matin aux cadres du parti."

Même son de cloche du côté d'Alain Marleix, ex-secrétaire national aux élections au sein de l'UMP. C'est lui qui a déniché, en 2007, la perle rare Sitbon, alors directeur de cabinet du maire de Dreux (Eure-et-Loire) [2]. "Il avait une connaissance livresque incroyable : il pouvait raconter l'histoire politique d'un canton en remontant jusqu'à la Révolution", se souvient-il. L'Auvergnat Marleix le recrute dans son équipe, le pousse à pratiquer plus de terrain. Il le forme. "Il a ainsi acquis la parfaite panoplie du spécialiste électoral. Il est devenu impressionnant, sans doute le meilleur", ajoute Alain Marleix. Un compliment qui vaut son pesant d'or : cet élu du Cantal, proche de Charles Pasqua puis de Nicolas Sarkozy, est très longtemps passé pour le meilleur expert de France en géographie politique.

Obtenir le "tampon Sitbon"

Présent à toutes les échéances électorales - communales, départementales, sénatoriales, législatives... -, Ange Sitbon gagne ses galons de "Monsieur Elections". A partir de là, chaque représentant LR doit obtenir le "tampon Sitbon" pour figurer sur une liste électorale ou être investi. "En 2010, lors du redécoupage des circonscriptions législatives, je me suis appuyé sur Hervé Fabre-Aubrespy [maire de Cabriès, près d'Aix-en-Provence] pour ses compétences juridiques et Ange Sitbon pour ses connaissances stratégiques", confie Alain Marleix, alors secrétaire d'état à l'Intérieur et aux Collectivités territoriales dans le gouvernement Fillon.

A cette époque, Ange Sitbon anime des séminaires destinés aux élus locaux. Il y délivre son analyse et offre au passage de petites astuces électorales. Un exemple ? D'après un participant d'une réunion organisée en Ile-de-France à l'occasion des cantonales 2010, il conseillait de convaincre un proche de se présenter avec un slogan proche de ceux du FN, comme "la France aux Français". Une fois dans l'isoloir, certains électeurs s'y tromperaient peut-être, diminuant d'autant le score du Front National au profit de l'UMP. Du grand art ! Qui n'est pas sans rappeler la manœuvre qui a conduit des maires de droite à parrainer, en 2002, la candidature présidentielle de Bruno Mégret afin d'affaiblir Jean-Marie Le Pen. Manœuvre pilotée par... Alain Marleix.

"Je n'ai rien fait de mémorable, je n'ai sauvé aucune vie"

Mais tout ça, c'est du passé, jure Ange Sitbon, la main sur le cœur. Il précise :

"Quand Valérie Pécresse [présidente de la région Ile-de-France] m'a proposé de la rejoindre en 2016, j'ai refusé car je ne voulais pas rester à dix pâtés de maisons du parti. Je voulais surtout arrêter le rythme frénétique des élections que j'ai tenu pendant plus de neuf ans."

En bref, se mettre au vert. Et à ce titre, il juge "complètement déraisonnable" qu'une journaliste dresse le portrait d'un professionnel aussi banal que lui. "Je n'ai rien fait de mémorable, je n'ai sauvé aucune vie", insiste cet homme qui préfère l'ombre.

Certes. Mais plusieurs indices confirment qu'Ange Sitbon n'est pas à Lyon que pour se mettre au vert. Le premier date d'avant sa prise de poste. Le 4 avril 2016, il présente aux côtés de Laurent Wauquiez, un bilan des élections régionales à l'occasion d'un séminaire au Puy-en-Velay. Cette analyse mène à la définition d'une véritable stratégie politique pour le mandat en cours [lire aussi notre article sur Laurent Wauquiez et le milieu associatif]. Laurent Wauquiez, lui-même, explique qu'Ange Sitbon "travaillera en lien avec le cabinet", confirmant le rôle politique et stratégique qu'il lui assigne.

Un tableau Excel interne, que nous avons pu nous procurer, abonde en ce sens. Ce document référence tous les rapports à présenter aux élus avant la dernière commission plénière de février 2016. Les vice-présidents, ainsi que Guillaume Boudy, directeur général des services (DGS) - qui se situe hiérarchiquement deux rangs au-dessus d'Ange Sitbon - ont leur mot à dire. Mais dans la colonne du DGS, intitulé "proposition d'arbitrage DGS", les initiales "AS" apparaissent à plusieurs reprises, notamment avec les expressions "relecture AS et calibrage CAB [pour cabinet]", "Relecture AS" et "Report AS". Traduisons : Ange Sitbon a un droit de regard ("relecture") et un droit de veto ("report") sur les dossiers qui seront abordés - ou non - lors des assemblés plénières réunissant l'ensemble des conseillers régionaux. Elus, eux...

Les sujets annotés d'un "AS" portent pêle-mêle sur les parcs nationaux, la politique de la ville ou l'action de formation. Des domaines dans lesquels la région s'est massivement désengagée ces derniers mois pour appliquer la promesse de Laurent Wauquiez de réduire les dépenses régionales de 75 millions d'euros par an sur les deux premières années de son mandat (50 millions d'euros par an ensuite). "Tel un préfet, Ange Sitbon vérifie que cet objectif budgétaire soit tenu", commente une source interne, qui préfère elle-aussi taire son nom.

La maîtrise du terrain

Bien sûr, Ange Sitbon dément : "Mon rôle est simplement de faire le lien avec les vice-présidents, les élus et les référents territoriaux, afin de garantir une rapidité d'action de notre exécutif". Un démenti qui résonne comme un aveu. L'apparition de ces "référents territoriaux" relève en effet d'un changement de gouvernance, pour ne pas dire d'une véritable concentration du pouvoir. Dans les précédentes mandatures, des instances de décisions collégiales implantées dans chaque territoire étaient chargées de distribuer les subventions régionales. Aujourd'hui, place donc aux "référents", emblématiques de la méthode Wauquiez.

Issus des rangs de la majorité, ceux-ci ont "pour mission de rencontrer directement les acteurs du territoire et de remonter de manière efficace les besoins à la région", explique Ange Sitbon, qui coordonne le nouveau dispositif. Qu'en pense-t-on sur "le territoire" ? Sur la dizaine de référents sollicités, seul Louis Giscard d'Estaing, maire UDI de Chamalières, a accepté de nous répondre. Cet élu supervise pour la région deux communautés de communes du Puy-de-Dôme, sous la houlette du "super-référent" du département, le vice-président Brice Hortefeux (LR). "Des négociations sont encore en cours mais, pour le moment, ce système fonctionne et permet de bien faire avancer les demandes de financements des communes", concède avec précaution Louis Giscard d'Estaing.

A gauche, on se montre autrement plus bavard sur cette organisation. "Nous n'avons aucune visibilité sur la sélection des dossiers pour les 3,4 millions d'euros du Contrat ambition région [3], les critères n'étant pas encore précisés, déplore Jean-Pierre Bret, président de l'intercommunalité du Pays Voironnais (PRG). Trop de latitude est laissée au conseiller régional-référent, ce qui ouvre la porte au clientélisme." Pour Patrick Cholat, maire de la Buisse (divers gauche), la porte est déjà grande ouverte. "Sur un million d'euros de subvention pour toutes les villes de l'intercommunalité, 750 000 euros ont été alloués aux travaux de la piscine de la ville de Voiron. Rien d'étonnant : le référent Chokri Badreddine est adjoint au maire".

Pour le socialiste Philippe Reynaud, conseiller régional d'opposition, ce système n'est rien de plus "qu'une réserve parlementaire déguisée, forte de plusieurs millions d'euros par référent".

La fille Guilloteau dans l'équipe de Sitbon

"Les référents sont majoritairement des élus Les Républicains, parfois UDI", reconnaît volontiers Ange Sitbon. Mediacités s'est procuré la liste. Outre le fait qu'ils soient systématiquement - et non "majoritairement" - issus de la majorité, ils sont aussi souvent... candidats aux législatives des 11 et 18 juin prochains. En Savoie, deux vice-présidents de l'exécutif régional sont référents dans les circonscriptions où ils tentent de devenir députés : Patrick Mignola, qui a depuis rallié En Marche !, dans la 4e circonscription et Emilie Bonnivard dans la 3e. La liste des conseillers régionaux chargés de sélectionner les dossiers à subventionner, qui se présentent aux législatives, est longue [4].

C'est ce qui s'appelle une aubaine ! On y retrouve notamment Sophie Cruz, la femme de Christophe Guilloteau, le président du conseil départemental du Rhône. Celui-ci a missionné sa compagne dans la 10e circonscription du Rhône, où il ne pouvait pas se présenter lui-même à cause de la limitation du cumul des mandats. L'histoire de famille ne s'arrête pas là puisque, comme Mediacités l'a découvert, Ange Sitbon compte dans son équipe Maryll Guilloteau, la fille, par ailleurs élu conseillère du 2e arrondissement de Lyon.

Organigramme

Organisation de la délégation d'Ange Sitbon - document région

Parmi les référents, on retrouve aussi Alain Marleix aux commandes pour toutes les intercommunalités de son fief du Cantal. Comme un geste de reconnaissance d'Ange Sitbon à l'égard de son mentor ? Ou une façon de se garantir un allié de taille, cadre du parti, pour préparer l'avenir du président de région ? "Courant octobre, nous aurons un congrès au sein de LR, rappelle Alain Marleix. Nous parlons beaucoup de la candidature de Laurent Wauquiez pour la prochaine présidentielle du parti et Ange Sitbon pourrait tout à fait intégrer son équipe pour préparer cette échéance." La "mise au vert" de "Monsieur Elections" ne sera peut-être bien que passagère...

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Coacher les candidats aux législatives : un hobby ?

"Ange Sitbon est à disposition, avec des analyses et stratégies détaillées par territoire pour les intéressés", avait déclaré Laurent Wauquiez aux élus de son bord, en avril 2016. "Une confusion, précise l'intéressé. Je peux répondre aux élus qui souhaitent se présenter aux législatives. Mais je le fais le week-end, sur mon temps personnel." Ces dernières semaines, il aurait ainsi pris sur son temps libre pour conseiller "deux ou trois jeunes élus régionaux" qui concourent à la députation pour la première fois.


[1] Contacté pour cet article, Laurent Wauquiez n'a pas donné suite à nos sollicitations.
[2] Ange Sitbon a débuté sa carrière auprès de l'UMP Gérard Hamel, maire de Dreux de 1996 à 2007. "Depuis son départ, nous n'avons pas eu de dircab aussi bon que lui, confie dix ans plus tard Mickael Octor, représentant CGT à la ville. Je me souviens avoir négocié le passage aux 35 heures dans son bureau, il faisait le tampon avec Gérard Hamel quand celui-ci était à l'Assemblée nationale."
[3] Les contrats ambition région (CAR) sont destinés à financer des investissements d'aménagement du territoire, directement auprès des communes.
[4] Louis Giscard d'Estaing (3e circonscription) dans le Puy-de-Dôme, Philippe Meunier (13e) et Patrice Verchère (8e) dans le Rhône, Dino Cinieri (4e) dans la Loire, Yannick Neuder (7e) en Isère, Annabel André-Laurent (1ere), Martial Saddier (3e) en Haute-Savoie, Isabelle Valentin (1ere) et Jean-Pierre Viguier (2e) en Haute-Loire, Daniel Dugléry (2e) dans l'Allier et Xavier Breton (1ere) dans l'Ain.

Pourquoi nous collaborons avec Mediacités

La reprise de cette enquête est le fruit d'une rencontre entre Mediacités, nouveau pure-player local d'investigations installé à Lille, Lyon et Toulouse, et la rédaction d'Acteurs de l'économie. Même si notre approche éditoriale, nos sensibilités et notre rythme de publication sont différents, nous avons le même ADN : celui de délivrer une information différenciante, intègre, fiable et indépendante au service des citoyens et de la vitalité démocratique. Dans cet objectif, d'autres collaborations entre nos deux titres pourraient voir le jour.

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