Corporate venture : un risque de mort pour les startups ?

Alors que le corporate venture a enfin le vent en poupe en France, et qu'il représente une vraie opportunité de levée de fonds pour les startups, cette forme spécifique de capital-investissement réalisé par les grands comptes n'est pas sans risque pour les jeunes pousses, et pose des questions stratégiques majeures. Décryptage.

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(Crédits : Chereau pour Raise et Bain Compagny)

L'année 2016 a marqué un tournant dans le corporate venture en France. Selon les chiffres du Hub de Bpifrance, 590 deals ont été signés par des fonds d'investissement liés aux grandes entreprises ou directement par les grands comptes, contre 243 l'année précédente. Le montant cumulé de ces opérations de capital-risque s'élève à 2,7 milliards d'euros (1,5 milliard en 2015). Si l'engouement est réel - 44 % des entreprises du CAC 40 auraient déjà mené des actions de ce genre - et si les premiers chiffres 2017 semblent confirmer la tendance, ce mode de financement des startups n'est pas sans poser des questions stratégiques majeures, notamment du côté des jeunes pousses. "Ce type de prise de participation peut avoir des effets négatifs, détaille Stéphane Parcheminal, COO de l'Institut Open Innovation, une chaire de CentraleSupélec, notamment celui d'étouffer la startup par une logique, des objectifs et des process non adaptés à cette structure. L'équilibre est extrêmement difficile à trouver entre ces intérêts croisés", assure-t-il. Car oui, l'entrée d'un corporate dans le capital d'une entreprise n'a pas la même portée que celle d'un investisseur classique.

Vision stratégique et mode opératoire

La collaboration doit avant tout être claire. Si le contrat de mariage n'est pas bien établi, des désillusions peuvent apparaître et mettre en danger la jeune pousse. Cette dernière, par l'essence même de son mode startup, peut être amenée à pivoter son modèle économique, à changer de produit, en somme à ne plus être dans la même "promesse" pour laquelle le grand compte s'était intéressé à elle. "Le corporate ne doit pas pouvoir exercer son intérêt stratégique au sein de la jeune pousse, et encore moins venir à la table pour partager leur problème lié à leur "core business", assure Jean-Marc Bally, managing partner chez Aster capital, un fonds corporate financé par Alstom, Solvay et Schneider Electric. Autrement dit, le grand groupe - même si il a des intérêts à financer ce type d'entreprise comme la veille technologique ou le développement produit - doit la laisser respirer. "Le grand compte ne doit pas chercher le produit, mais être un sparring-partner pour le développement de la jeune pousse", image Cécile Brosset, directrice du Hub Bpifrance.

L'un des premiers défis est donc de s'assurer des volontés communes et du mode opératoire mise en place pour cette collaboration : "les visions stratégiques entre les deux partis doivent être clairement exprimées et validées. Elles peuvent être scellées dans un pacte d'actionnaire", assure Cécile Brosset. "C'est à l'entrepreneur de faire le bon choix et de ne pas être naïf. Le travail relationnel effectué en amont est essentiel", poursuit-elle. Le startuppeur a notamment pour tâche de s'intéresser à l'équipe dédiée par le grand compte à ce projet, mais aussi aux types de véhicules d'investissement et la durée de leur engagement. "Un corporate peut décider de sortir d'une startup au grès de ces plans de développement stratégique, alors qu'un VC classique sera plus stable, avec des objectifs bien définis". Surtout, il doit bien identifier, dans le cas où la situation se présente, quels personnages rentrent au board. "Le niveau d'informations révélé aux partenaires est également une donnée clé". Et de celles-ci la pression du grand compte sur la startup peut varier. "Les jeunes entreprises ne devraient pas donner systématiquement l'accès à tous leurs indicateurs clés de performance", assure Mme Brosset.

Question de maturité

"Chaque entreprise doit évaluer l'entrée d'un investisseur potentiel comme un partenaire et non pas comme un mal nécessaire pour avoir du cash", assure Jean-Marc Bally. Car oui, il existe des avantages certains à une entrée d'un corporate dans le capital d'une startup. "Les accès au marché, le soutien au développement du produit, la visibilité à l'international sont autant d'éléments auxquels peut avoir accès une startup grâce au grand compte, et qui sont des leviers majeurs de son accélération", souligne Jean-Marc Bally.

La phase de maturité de la startup est également une donnée essentielle pour la réussite de l'entrée dans le capital. "Tant que le modèle de la startup n'est pas fixé, l'entrée d'un corporate dans celle-ci ne me semble pas judicieuse. Pour qu'une alliance dure, je pense qu'il faut tabler sur une collaboration à l'étape de la série B ou C, lorsque l'entreprise cible a déjà réalisé plusieurs millions d'euros de chiffre d'affaires", assure Eric Burdier, CEO de l'accélérateur Axeleo. "Notre stratégie d'investissement est dans cette logique. Nous n'investissons pas dans des entreprises qui ne réaliseraient pas un million d'euros de chiffre d'affaires", assure François Gonczi, directeur innovation d'EDF.

A ce stade du développement de l'entreprise, le partenariat peut s'avérer - déjà - stratégique. Plusieurs observateurs mettent en avant la pertinence d'une entrée dans le capital après des premières coopérations, notamment commerciales ou de R&D. Tout en soulignant, qu'à partir d'un certain pourcentage de participation - autour de 40 % -, la seule possibilité est un rachat, ou l'option "sortie industrielle".

"Startup washing"

Si le financement par les grands comptes a le vent en poupe - la Macif a par exemple déjà investi 5 millions d'euros dans cinq pépites - et peut donc faire miroiter aux jeunes pousses des lendemains qui chantent, certains observateurs mettent en garde contre un risque de "saupoudrage" de la part du corporate à destination de startup early-stage. Le phénomène de "startup washing" est réel. Pour les grands comptes, financer des tickets à 200 000 euros est un investissement peu onéreux et peut rapporter beaucoup. "Ils déploient de plus en plus ces dispositifs. C'est une veille technologique à moindre coût, une exploration de nouveaux modèles, des marchés émergeant. Mettre un billet à cette étape est moins risqué que de vouloir rentrer au deuxième ou troisième tour de tables", rappelle un expert.

Mais la question de la valorisation de la startup est également à prendre en compte pour l'entrepreneur. Si un corporate rentre tôt dans l'entreprise, elle peut d'une part exclure d'autres investisseurs potentiels, mais surtout, "le prix payé en cas de gros rachat ne sera pas forcément celui de la compétition", assure un fin connaisseur. Dans l'exemple d'une fintech, si BNP investit un premier ticket, et si Caisse d'Epargne souhaite racheter la jeune pousse à l'étape de la scale-up, le prix pourrait être en dessous du marché par la simple présence d'un concurrent dans le capital.

Mais par rapport à tous ces enjeux - management, valorisation, développement produit -, des gardes fous peuvent être insérés. Certains sont évoqués dans le décret de 2016 qui met en service la loi sur le corporate venture. Il s'agit notamment d'une limitation de l'acquisition à hauteur de 20 % du capital pour bénéficier d'exonération fiscale. Pour Cécile Brosset, "la question du droit de préemption doit également absolument être abordée. C'est une clause néfaste, selon nous", assure-t-elle.

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