Bertrand Collomb : « Colorer le sens qu’on donne à l’entreprise »

Il est patron. Il est chrétien. Aux commandes de Lafarge, il coud à sa fonction sa conscience spirituelle, à sa mission ses idéaux, à son mandat ses valeurs. Alchimie heureuse ? Friable ? Impropre ? En tous les cas téméraire, dès lors qu’elle expose l’intimité du dirigeant et la projette sur son comportement de manager, et qu’elle oblige à des devoirs supplémentaires sous peine de délégitimation. Apôtre d’un humanisme catholique délesté des dogmes, mais aussi de la globalisation et du pluralisme culturel et ethnique, ce Lyonnais d’origine préfère à une éthique et à un management « chrétiens » un ensemble de valeurs « d’inspiration chrétienne » fondé notamment sur le « courage de dire et d’agir ».

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©Emmanuel Foudrot
©Emmanuel Foudrot (Crédits : Emmanuel Foudrot)


Qu'est-ce que le 11 septembre va changer dans votre regard sur le monde, celui de l'économie, de l'entreprise, des hommes, des civilisations ?

 

 

Après ces épouvantables attentats, l'ampleur des réactions populaires dans un certain nombre de pays contre une Amérique qui symbolise le contrôle du monde, doit, après les manifestations anti-globalisation de l'année dernière, nous donner à réfléchir. Elles traduisent sans doute le sentiment d'aliénation que beaucoup ressentent face à un développement du monde qu'ils ne maîtrisent pas. Et pour nous, entreprise Lafarge, elles nous interpellent sur notre comportement à l'égard de nos collaborateurs de l'autre bout du monde. J'estime passionnant de construire le monde avec Lafarge. Mais Lafarge doit tout faire pour que les Indonésiens ou les Marocains aient le sentiment de faire pleinement partie de l'entreprise et soient totalement intégrés.

 

 

 

En qualité de chrétien, vous êtes nécessairement préoccupé par le sens que vous donnez à votre propre vie. L'après 11 septembre vous fait-il réfléchir au sens que doit poursuivre une entreprise comme Lafarge ?

 

 

Les événements me confortent dans l'idée que nous devons continuer de construire. Que nous avons aussi un rôle, celui de participer à la réduction des antagonismes et des oppositions dont les attentats ont été la dramatique matérialisation. Cette dimension participative n'est pas propre à la seule « entité » Lafarge. Elle doit aussi interpeller chacun des salariés sur sa capacité d'apporter son propre témoignage à la construction de l'édifice, de participer au sens collectif de la création.

 



Cette date bouleversante est aussi la traduction des dysfonctionnements qui déséquilibrent le monde et renvoient l'Occident à ses propres errements. Est-elle un appel à un nouvel ordre mondial, à une refonte des règles du capitalisme, à une redéfinition d'un « autre » avenir économique plus juste, plus cohérent, mieux partagé ?

 

 

 

Je me méfie de cette notion d'ordre mondial. La concurrence et l'économie libérale sont des logiques extraordinaires de progrès, des leviers sensationnels dans le rapprochement des hommes. Il est formidable de permettre à de jeunes Indiens de sortir de leur village, de venir travailler dans nos usines. Ainsi ils s'émancipent, découvrent les nouveaux outils de communication, accèdent au monde entier, voyagent... La société libérale leur est nettement plus profitable que le système nationaliste reclus qui avait été tenté à l'époque soviétique.
Si l'on prend l'exemple de la crise asiatique, elle n'a finalement, sur le plan macro-économique, ramené le pays que de quelques années en arrière, et n'a pas effacé les progrès constatés sur une dizaine d'années. Mais elle a eu sur les populations les moins solides des effets très durs, par exemple en Indonésie. D'autre part, nous constatons un développement des inégalités sans doute inévitable. Car un système libre qui se développe créée sans doute plus d'inégalités qu'un système administré qui ne se développe pas. Mais préférons-nous une société pauvre égalitaire à une société riche plus inégale ? La globalisation est un phénomène fondamentalement sain et positif car elle favorise le développement des nouvelles technologies, l'efficacité par la concurrence, l'échange des bras, des personnes et des idées par-delà des frontières, l'interaction entre cultures et l'accès à l'information. Mais ce monde globalisé manque clairement d'institutions efficaces et de moyens de régulation internationale. C'est aux autorités politiques de se mobiliser pour améliorer le système.

 

 

 

Un appel aux institutions et une légitimation de leur intervention qui détonnent dans le discours libéral...

 

 

Nous manquons de régulations. Ce mot fait peur à ceux qui craignent le retour à une économie dirigée. Il fait peur aussi à ceux qui n'ont aucun intérêt à son émergence car elle s'opposerait à leur pratique de profiter de chaque interstice, de chaque volatilité. Or on ne peut pas accepter que ce genre d'intérêt particulier empêche la mise en place de régulations nécessaires au bon fonctionnement de l'économie libérale.

 

 


Fortes de quelles remises en question, de quelle auto-critique, de quels changements dans leur comportement des entreprises comme Lafarge peuvent-elles participer à cette redéfinition des règles de fonctionnement de la « mondialisation libérale » ?

 

 

Ce n'est pas notre responsabilité, mais nous pouvons y contribuer en faisant part de notre expérience.

 

 


Le 11 septembre ne changera donc rien dans la manière dont vous allez dorénavant appréhender votre activité ?

 

 

La pire des réactions serait de se replier. « Restons chacun chez nous, désengageons-nous des pays musulmans ». Ce serait un retour vingt-cinq ans en arrière, la résurgence dramatique d'une polarisation de la planète. L'échec complet. Nous sommes une entreprise globale qui va demeurer globale, qui va continuer d'investir dans les pays du monde, de former, de participer à l'éducation des gens, à la diffusion des échanges entre tous.

 

 

Pour une frange importante du mouvement chrétien, la logique libérale est une agression de la doctrine sociale de l'église. En promouvant consumérisme, propriété, richesse, individualisme, et surtout inégalités, elle est une négation de l'acte chrétien. Cette mécanique libérale ne heurte-t-elle jamais votre foi et vos convictions ?

 

 

Dans son ensemble, la logique libérale ne blesse pas mes convictions chrétiennes. Je n'oublie pas qu'elle permet à l'homme d'être davantage maître de son destin - pour le meilleur et pour le pire -, de progresser dans la connaissance et dans la maîtrise de sa propre situation. Mais bien sûr demeure le cortège de violence, de misère, de pauvreté, de mépris...

 



Cette économie libérale, les règles de fonctionnement de l'entreprise et de la mondialisation ne sont-elles pas avant tout des terrains de cette injustice si âprement dénoncée dans la Bible ?

 

 

Il faut distinguer inégalité et injustice. L'injustice, violente, incompatible avec les valeurs chrétiennes, c'est par exemple de considérer l'homme comme un numéro, ou un objet. Mais on peut agir dans le système libéral sans adopter ce comportement. Bien sûr on ne peut pas protéger chacun des difficultés ou des inégalités de situation. Mais aucun système économique ne peut y parvenir. Les systèmes de type étatiste ou bureaucratique ont montré qu'ils généraient des injustices bien pires.
Quant à l'inégalité, nous devons certainement en accepter un certain niveau, car l'expérience historique montre que si on privilégie l'égalité à tout prix, on empêche le développement et on fige les situations. Dans les années soixante-dix, on a cru qu'on pouvait redistribuer fortement les richesses, indépendamment de leur production. Aujourd'hui, on a compris que production et distribution des richesses ne sont pas séparables. Et si l'on veut développer le bien-être et la richesse matérielle des gens - c'est bien l'objectif de l'économie - il faut accepter la présence d'inégalités. Ces inégalités de situation peuvent être acceptables si elles ne sont pas figées dans le temps. Le passage d'un jeune dans un emploi peu qualifié ou celui d'un Brésilien dans une favela est supportable s'il est une étape vers une progression ultérieure. D'où l'importance de « l'ascenseur social » et la gravité des situations où des exclus ou des pauvres sont enfermés pour toujours dans leur parité. Notre responsabilité d'entreprise, de dirigeant, est d'essayer de compenser l'inégalité des situations par une plus grande égalité des chances, par l'ouverture des possibilités de formation, de promotion, de mutation.
Et je fais mienne la parole de Marcel Demonque, qui a écrit que « être juste, c'est éviter ce que l'application de la règle peut avoir d'inhumain et de contraire à la personne ». Il faut aussi à l'intérieur de chaque pays comme au plan international aider les plus défavorisés qui ne peuvent, sans soutien, prendre le train de la croissance. Je crois à un processus « d'aide à la progression », loin de la conception trop répandue de l'assistanat, au sein d'une société qui sera sûrement plus inégale que nous ne l'aurions rêvé. L'essentiel est que chacun puisse être mobile au sein du système.

 

 


Les mouvements catholiques sont très présents dans la cause anti-mondialiste. Que vous inspire ce témoignage d'un jeune assistant universitaire de Turin : « Dieu n'est pas neutre, il est du côté des marginaux et des pauvres. Pour l'Eglise, ne pas être au rendez-vous de Gênes*, c'eût été trahir l'Evangile » ?

 

 

Le Christ est du côté des pauvres. Mais il n'a pas donné de recette pour organiser la société. Ce propos est un rappel permanent que le bien-être économique est vertueux mais qu'il ne doit pas se faire au prix du renoncement à la morale et aux idéaux chrétiens. Je sais que plusieurs de mes collègues sont exaspérés lorsque nos évêques prennent parti pour les pauvres, les exclus, les licenciés, et, en définitive, un peu contre eux. Certes, il arrive à la hiérarchie ecclésiale de prendre une position très ferme contre la disparition d'une usine ou l'annonce d'un plan social sans qu'elle ait la maîtrise de toutes les données. Je souhaiterais que les patrons chrétiens échangent davantage avec l'église sur les problématiques économiques. Mais il vaut mieux une église qui s'engage aux côtés des faibles qu'une église qui serait systématiquement du côté des puissants !

 

 


Justement, la succession de Jean-Paul II se prépare. Différents courants s'affrontent. Parmi eux, celui qui pousse l'élection d'un représentant latino-américain, comme par exemple l'archevêque hondurain Maradiaga, partisan de « l'alternative spirituelle de l'Eglise des pauvres à la domination mondiale de l'argent ». Faut-il attendre du futur Pape qu'il s'implique lui aussi dans ces vastes et sensibles problématiques macroéconomiques ? N'est-il pas de sa responsabilité de prendre part à la redéfinition de nouvelles règles économiques et sociales pour une nouvelle société ?

 

 

Ce qui est en jeu, ce n'est pas la domination de l'argent. C'est notre capacité à construire un système qui accepte suffisamment de régulation, qui surtout génère suffisamment d'éducation et nourrisse chez les gens suffisamment de capacités à se rendre acteurs du système. Les pires agissements en matière économique ont été réalisés au nom d'idéologies abstraites, qu'elles soient marxistes ou communistes. Il est dangereux de penser que la théologie de la libération va résoudre les problèmes du monde. Le rôle de l'Eglise est de nous rappeler la prégnance de valeurs fondamentales. Il n'est pas de prétendre inventer et réguler l'économie.

 



A l'aune de l'évolution du capitalisme mondial, dont les règles sont bouleversées depuis plusieurs années, les notions de patronat chrétien et de syndicalisme chrétien ont-elles encore un sens et une utilité ?

 

 

Pour le syndicaliste chrétien, je ne me prononce pas. Mais pour le patronat chrétien, j'en suis convaincu. Le simple fait que des dirigeants se posent des questions, tentent de comprendre le monde, essaient de donner à leur action une dimension chrétienne, est tout à fait essentiel. Patronat chrétien, fonds éthiques, manifestations anti-globalisation... il existe toutes sortes de mouvements qui, de façon constructive ou oppositionnelle, tentent de contribuer à l'amélioration du monde. Chacun a sa place.

 

 


Etre chrétien donne-t-il un sens particulier à sa mission de dirigeant ?

 

 

Etre patron, c'est rassembler des gens à l'intérieur d'une entreprise pour les faire travailler ensemble. Dès lors, il n'est sans doute pas souhaitable d'afficher une caractéristique personnelle qui peut être diversement appréciée. C'est pour cette raison que je ne me définis pas « patron chrétien ». Mais il est vrai qu'être chrétien signifie une considération particulière de la finalité ultime de notre existence, qui colore nécessairement la façon dont on envisage son travail. Reste bien sûr qu'une même appréhension de l'éthique peut être partagée par des gens aux affiliations religieuses différentes ou absentes.

 



En quoi ces convictions chrétiennes sont-elles un obstacle, une exigence, ou une valeur supplémentaires dans la fonction de dirigeant ? En quelles occasions votre métier nourrit-il votre foi ?

 

 

Il y a quelques années est apparue la certitude que la qualité de l'animation d'une entreprise dépend aussi des valeurs qu'elle et ses salariés répandent. Or un chrétien est avant tout un homme de valeurs. Ces valeurs personnelles peuvent-elles être cohérentes avec celles de l'entreprise ? Oui. Certes, ce n'est pas forcément très facile à gérer. Chez Lafarge, nous démontrons qu'il peut exister une correspondance entre de fortes valeurs inspirées des idéaux chrétiens et les conditions de réussite « industrielle » et économique. Il n'y a pas de contradiction. Bien au contraire : on travaille d'autant mieux qu'on est convaincu de ne pas agir aux seules fins d'un objectif exclusivement économique et totalement dénué de valeurs. Et les faits démontrent que les entreprises « éthiques », en accord avec des valeurs, fonctionnent mieux que celles qui agissent dans la brutalité, la férocité, et ont en moyenne une rentabilité supérieure.

 

 


A quelles remises en question, quelles souffrances, quelles joies vos convictions chrétiennes vous exposent-elles ?

 

 

En qualité de dirigeant, on est régulièrement confronté à des situations difficiles : des marchés qui baissent, des usines à fermer, des collaborateurs dont il faut se séparer. Ces cas sont d'autant plus pénibles à gérer qu'on agit dans une considération réelle et unique de chaque individu.
J'ai participé au développement international de Lafarge avec le sentiment assez extraordinaire de pouvoir tisser des relations avec 75 pays, entre 75 000 collaborateurs d'horizons et de cultures différents qui partagent des idées, des informations, participant à la même aventure. Comme je suis passionné par Teilhard de Chardin, je ne peux m'empêcher de voir là une façon concrète d'aider à la construction du royaume. Nous savons bien que dans ce monde en devenir le mal existe, que des hommes se massacrent, comme en Irlande ou en Palestine, au nom de leur religion. Les événements récents me troublent car j'espérais que nous avions réussi à isoler ce type d'exaction, que les abominations nazies étaient finies pour toujours. L'actualité nous démontre que le diable - le mal - est encore là.

 

 


Peut-on évoquer l'existence d'une éthique chrétienne, d'un management « chrétien » ? Quels en sont les dogmes, les vertus, les dangers ?

 

 

Soyons prudent, car une entreprise est une somme d'individus issus de pays, de cultures très variés. Mais il est vrai que les valeurs que mes prédécesseurs ont initiées et que je poursuis sont d'inspiration chrétienne et sont tout à fait acceptées dans des pays de tradition ou de religion différentes des nôtres.
Il faut éviter d'opposer management chrétien à management non chrétien. Le management de l'entreprise doit être fondé sur des valeurs, bien sûr influencées par les convictions personnelles des dirigeants mais formulées d'une façon suffisamment large et déclinées sous des formes pratiques qui peuvent être différentes dans différentes cultures. L'important est de reconnaître que l'entreprise peut et doit avoir une morale. Je me souviens d'un dialogue avec un philosophe qui affirmait que l'entreprise ne peut pas avoir de morale. « Vos actionnaires vous demandent de gagner de l'argent par tous les moyens, y compris les moins éthiques, y compris les plus contraires à vos valeurs personnelles, y compris même délictueux ». Je lui manifestai bien sûr mon désaccord. Pourquoi des actionnaires eux-mêmes emplis de valeurs exigeraient des dirigeants qu'ils agissent n'importe comment en leur nom ? Pour cette raison, je me félicite de la popularité grandissante des fonds éthiques qui mobilisent désormais aux Etats-Unis 15 % des investissements et qui constituent une espèce de réconciliation entre la morale des individus et la représentation collective de l'actionnariat. Une préoccupation que Lafarge a fait sienne depuis longtemps. Dans les principes d'action édictés en 1975 par Olivier Lecerf, l'accent était mis sur la mise en correspondance du progrès social et du progrès économique. Aujourd'hui nous considérons que conception éthique et succès économique vont de pair.

 



Tout, dans le comportement de vos collaborateurs, n'est bien sûr pas conforme à vos valeurs et à celles de l'entreprise. Par quoi êtes-vous le plus heurté ?

 

 

Ce qui me choque le plus, c'est l'absence de courage, qui entraîne les comportements dilatoires, et en définitive provoque le pourrissement des situations. Il faut savoir affronter un problème le plus tôt possible car c'est à ce prix qu'on lui trouve les solutions les plus humaines, les plus respectables. Il faut savoir dire la vérité. Laisser s'avarier des situations au nom de l'entreprise humaniste, chrétienne, qui doit s'interdire de faire mal, est une grave erreur. Car un jour ou l'autre, elles éclatent, d'autant plus durement qu'on ne peut alors plus les anticiper et leur trouver les bonnes solutions. A l'exigence de performance et de résultats, qui doit être très forte, nous devons donc ajouter celles d'honnêteté, de transparence et de dialogue. Le mal absolu n'est pas de conclure à la fermeture d'une usine; il est d'agir dans la violence et le mensonge.

 



Le phénomène exponentiel d'externalisation qui, après les fonctions concerne aujourd'hui des usines entières (Alcatel), renvoie à la notion de « responsabilité » du dirigeant, à l'égard des salariés comme de l'outil de production. D'un point de vue chrétien, n'est-il pas suspect ?

 

 

Le principe de l'externalisation n'a absolument rien de choquant. L'entreprise doit être efficace, avec une équipe de gens qu'elle respecte, qui travaillent ensemble, qui nouent des liens. Aujourd'hui, on constate que l'on peut être plus efficient aux plans industriel, économique et humain en travaillant autrement. Prenons un exemple, l'accueil. Autrefois, on confiait volontiers ce poste à une ancienne secrétaire du Groupe, un peu mise à l'écart, donc aigrie, peu aimable. Résultat, la qualité du service était loin d'être parfaite. Aujourd'hui nous sous-traitons à des jeunes femmes, qui ont d'ailleurs créé leur propre entreprise. Elles aiment leur job, sont charmantes, réalisent une prestation de grande qualité. Voilà la preuve que la sous-traitance peut être bénéfique pour chaque partie. Tout dépend de la manière dont on procède, de l'attention qu'on porte aux conditions de la transition.

 

 


Et à celles de l'après. Or nombre d'entreprises externalisent des unités ou des usines dans le déni de leur devenir, aux seules fins de se dé(sen)gager de responsabilités...

 

 

Je ne sais pas. Quand l'entreprise rencontre des évolutions importantes, il est capital que les salariés comprennent ce qui se passe, soient informés le plus possible en avance. La découverte brutale d'une décision n'est pas supportable. La violence absolue, c'est lorsqu'un matin le salarié arrive à son usine et découvre que son patron applique une décision totalement inattendue, totalement incompréhensible. Je préconise une pédagogie où, progressivement, on fait cheminer les collaborateurs pour qu'ils arrivent aux mêmes conclusions que vous, au même moment. Ils doivent comprendre que la décision est fondée, nécessaire, ils doivent en saisir les raisons. C'est à ce prix que le sentiment de violence s'évacue naturellement.

 



Le métier du ciment et du bâtiment est réputé pour son opacité, son exposition aux pratiques délictueuses (pots de vins, marchés truqués). Comment conciliez-vous le principe de probité, d'honnêteté, avec les règles corruptrices de ce marché ?

 

 

Les phénomènes de corruption sont présents partout mais tout particulièrement lorsqu'il y a un marché public. Heureusement, nous ne sommes que très rarement exposés directement à ces marchés puisque nous agissons en amont, en fournissant des matériaux aux entreprises qui, elles, sont confrontées à cette problématique. Sans doute ne sommes-nous pas totalement saints. Mais nous avons des principes, que nous affirmons et imposons y compris dans les pays « à risques ».

 

 


Les règles de l'économie développent des paradoxes, des antinomies. Intérêts des salariés contre ceux des actionnaires, rémunérations... Sont-elles sources de souffrances ou sont-elles des dilemmes féconds ? Votre foi vous aide-t-elle à les arbitrer ?

 

 

Il est écrit qu'il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'atteindre le royaume des cieux. Cela pourrait laisser penser que la seule voie est la vocation monastique ou le vœu de pauvreté. Or je n'ai pas fait vœu de pauvreté.
Je ne suis pas certain que la foi chrétienne me serve de guide dans la gestion de ces grandes questions. Les actionnaires sont aussi respectables que les salariés. L'entreprise a pour mission de satisfaire le mieux ses différentes composantes : actionnaires, clients, salariés, environnement, communautés locales... Concernant nos employés, nous avons pour principe de situer le niveau de leurs rémunérations entre la moyenne et le troisième quartile. C'est plutôt dans les aspects qualitatifs que nous essayons de nous distinguer, en ancrant notre management dans des valeurs personnelles profondes. Je ne crois pas à l'existence d'un lien direct entre une valeur à laquelle on croit et la répartition de la valeur ajoutée.

 

 


Votre rémunération (1,67 million d'euros par an) est environ 100 fois supérieure à celle de beaucoup de vos salariés. A l'aune des principes bibliques, qui prônent une même considération de chaque individu et « l'égalité entre les êtres », et du théorème de la subsidiarité cher aux « patrons chrétiens », estimez-vous « valoir » cent fois plus que ces collaborateurs ?

 

 

Je n'ai pas fait voeu de pauvreté. Ma rémunération est décidée par le Conseil d'administration en suivant la même politique de référence aux pratiques du marché. Et plus de la moitié dépend des résultats de l'entreprise. Ceci dit, quel est le niveau « moral » de rémunération d'un chef d'entreprise ? Faut-il que seuls l'héritier, le rentier, le footballeur, ou le chanteur de rock puissent bénéficier des biens de ce monde ? La vraie question morale est l'usage qu'on en fait....

 



Vous ne claironnez pas vos convictions mais vous êtes « identifié » patron chrétien. Comment gère-t-on les incompréhensions qu'une telle revendication peut provoquer, notamment chez les salariés ?

 

 

Je ne les gère pas. La première condition pour être dirigeant, c'est d'être soi-même. Essayer de ne pas jouer un personnage. De même que réussir l'éducation de ses enfants requiert de ne pas trop « fabriquer » sa relation avec eux. Je me suis toujours considéré comme libre de dire ce que je pensais et de faire ce que je voulais en dehors de l'entreprise et même en son sein, dès lors que je suis prudent.
J'essaie toutefois de ne jamais afficher ce qui pourrait heurter. Je reviens de Turquie. J'ai été interrogé sur ma perception de l'actualité. J'ai exposé mon dépit que des religions qui trouvent leur source dans le même terreau, la même tradition historique, soient mises en opposition, en guerre. Mais bien évidemment, je n'ai pas mis en avant la tradition chrétienne du groupe que je sais susceptible de diviser. Avant tout, je n'ai pas le droit de laisser imaginer un seul instant que la manière dont nous concevons notre entreprise dans les pays musulmans puisse être incompatible avec leurs principes ou leurs valeurs ; alors que ce n'est pas le cas.

 

 


Mais afficher vos convictions chrétiennes ne vous oblige-t-il pas à plus de devoirs ?

 

 

Bien sûr que si. Je dois peut-être plus que d'autres veiller au maximum de cohérence. Et je m'oblige à regarder les situations qui me sont signalées comme anormales ou incompatibles avec les valeurs de l'entreprise.

 

 


* La ville de Gênes fut le théâtre d'un rassemblement alter-mondialiste en marge de la tenue du G8.

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Commentaire 1
à écrit le 16/11/2014 à 19:09
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Très bien, ces réflexions par un homme à l'intelligence pluridisciplinaire et réaliste tout aussi bien.

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