Ces saint-cyriens qui tournent casaque

Appréciés pour leur sens de l’humain, leur capacité d’adaptation et de réaction, nombre d’officiers font le choix de l’entreprise après leur carrière militaire. Ils occupent des postes de direction, s’associent dans des sociétés de conseils ou créent leur start-up. De l’armée, que certains ont quittée après dix ou quinze années de commandement opérationnel, ils disent avoir beaucoup appris. Même si certains doivent encore être convaincus de leur valeur ajoutée dans le management, leurs savoir-faire sont recherchés.

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Olivier Faure, directeur Centre-Est d'Orange (10 000 salariés), a quitté l'armée en 1991.
Olivier Faure, directeur Centre-Est d'Orange (10 000 salariés), a quitté l'armée en 1991. (Crédits : DR)

Ils ont troqué leurs galons militaires contre des postes de direction dans la société civile. Les saint-cyriens formés à Guer (Morbihan) sont de plus en plus nombreux à raccrocher leur uniforme sans attendre la retraite. Sébastien Pignolet, aujourd'hui responsable du service régional de la Force rapide du nucléaire (FARN), basé à la centrale EDF du Bugey et fort de 72 agents, a remisé le panache à 37 ans. Comme lui, ils sont 50 d'une promotion de 160 à avoir abandonné la troupe, entre 35 et 40 ans.

"Je suis rentré d'Afghanistan en octobre 2011. Après 15 années passées en opérationnel, sur le terrain, je ne me voyais pas officier d'état-major. Je souhaitais rester sur une fonction de management direct", explique-t-il.

La difficile transition

Témoignage à peu près identique d'Olivier Faure, directeur Centre-Est d'Orange (10 000 salariés), qui a quitté l'armée en 1991, au bout de dix ans. L'ancien parachutiste, principalement engagé au Tchad, dit avoir beaucoup appris de ses années de commandement même si la décennie 1980 a été plutôt calme sur le front des interventions en zones de guerre.

"J'avais l'impression que la meilleure partie de ma carrière militaire était derrière moi. Et quitte à être dans des bureaux, autant l'être dans des entreprises, plus efficaces que l'administration. Mais en laissant passer le temps, j'avais peur de ne plus pouvoir faire autre chose", reconnaît l'ancien capitaine.

Christophe Labarre, cofondateur d'Obiz, start-up lyonnaise qui propose un concept de carte de réduction, a, quant à lui, effectué sa transition professionnelle en 2009, à 36 ans :

"L'armée se restructurait. J'avais réussi l'École de Guerre (des officiers généraux) et en tant que scientifique, on me proposait des postes dans ce domaine. Cela ne m'intéressait pas. Mon projet était de créer une entreprise, mais il me fallait d'abord effectuer une transition."

Il intègre donc l'Établissement français du sang pour diriger le site de Saint-Étienne.

Christophe Labarre

Christophe Labarre, cofondateur d'Obiz, start-up lyonnaise, a, effectué sa transition professionnelle en 2009, à 36 ans (crédit : Laurent Cerino/ADE)

David Hornus, 45 ans, a quitté le service d'action au bout d'un an, en poursuivant dans la réserve. "À la direction du renseignement militaire, je m'ennuyais. Je suis entrepreneur dans l'âme", confie l'ancien officier, bouillonnant fondateur de CorpGuard, à Brignais (Rhône). En 2006, il a créé cette société de gestion des risques en France et à l'international employant trois permanents : "Nous sommes en train de devenir des auxiliaires de la sécurité. Mon chiffre d'affaires a doublé en un an", avance-t-il.

"Le saut dans le vide"

Pour se reclasser, tous ont envoyé leur CV auprès de Défense Mobilité, la cellule de reconversion de l'Armée. Ils se sont aussi adressé à l'Association des saint-cyriens dans la vie civile (ASCVIC) dont le slogan se résume ainsi : "S'entraider pour réussir".

"Ce réseau des anciens m'a ouvert les portes des entreprises et j'ai pu rencontrer une quarantaine de personnes, se rappelle Sébastien Pignolet. Grâce à un sous-marinier, ma candidature est parvenue à la direction d'EDF. J'avais également reçu une proposition ferme pour un emploi à l'île Maurice. J'ai hésité, mais j'ai choisi la sécurité pour des raisons familiales."

Olivier Faure évoque quant à lui un "saut dans le vide" :

"Je n'avais rien préparé pour la suite car, jusqu'aux derniers jours, je me suis entièrement donné à mes responsabilités dans l'armée. À l'époque, nous habitions à Limoges. Pour moi, la mobilité était un non-sujet. J'ai eu la chance d'être recruté par une personne qui avait déjà travaillé avec des militaires et n'avait aucun a priori."

En 1992, il rejoint France Câble et Radio, à Paris, un département de France Telecom (aujourd'hui Orange), première étape d'un parcours sans fautes chez l'opérateur national l'amenant en Espagne, en Jordanie et en Pologne avant de revenir dans l'Hexagone.

David Hornus

David Hornus, 45 ans, a quitté le service d'action au bout d'un an, en poursuivant dans la réserve (DR).

Trop de retenue

Quand ils se présentent sur le marché du travail, les officiers seraient, semble-t-il, enclins à trop de retenue. "Certains ont commandé des bateaux de guerre, des avions de chasse, mais ils ne l'évoquent pas. Pour eux, c'est normal. Il faut les convaincre de leur vraie valeur ajoutée qui leur donne toute leur légitimité dans la société civile, même si nous ne leur déroulerons pas forcément le tapis rouge", met en avant Bruno Cellerier.

Ce dernier sait de quoi il parle : officier à la retraite (34 ans dans l'armée), il est aujourd'hui directeur associé chez Fides Conseil (groupe Alturion) en charge du département spécialisé dans le recrutement et l'accompagnement des officiers. "Ils ont une pratique et une réalité du terrain qui intéressent les entreprises", appuie Jean-François Carrara, ex-directeur chez Algoé Consultants. "Les entreprises sont gourmandes de personnes qui se sont lancé le défi de la reconversion."

Mais les codes diffèrent, et encore faut-il aider les officiers à passer d'un monde très règlementé à un univers moins cadré. La Mirvog (Mission de retour à la vie civile des officiers généraux), créée en 2005 par Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, joue précisément ce rôle d'outplacement en faisant appel à des cabinets privés. Au cours d'ateliers individuels, les cadres de l'armée apprennent à "parler d'eux en disant "je"" et non plus "nous", comme dans l'armée.

Toutefois, François Vaquier, ex-général, associé depuis 2014 au cabinet de management de transition EMI, l'assure :

"Une convergence très nette s'opère entre les deux mondes depuis la professionnalisation des armées. Les militaires sont présents sur les réseaux sociaux. Et dans le management de transition, nous sommes en quelque sorte dans l'esprit militaire. Il faut s'adapter vite à des situations inconnues, dans une obligation de résultats et d'atteinte d'objectifs".

Un choc de culture ?

"Contrairement à ce que je pensais, les deux mondes sont très différents. De l'armée, je regrette l'ensemble des valeurs qui font la cohésion d'une unité de défense. Dans l'entreprise, chacun peut se préoccuper de son intérêt personnel avant l'intérêt collectif", observe Sébastien Pignolet.

Il confie avoir été étonné du statut très protecteur des salariés d'EDF et de leurs revendications hors normes par rapport à l'armée. Lorsqu'il dirigeait l'antenne stéphanoise de l'Établissement français du sang, Christophe Labarre avoue avoir "été un peu surpris du dialogue social, tendu".

Sébastien Pignolet

Sébastien Pignolet, responsable du service régional de la Force rapide du nucléaire (FARN), a remisé le panache à 37 ans (crédit : Laurent Cerino/ADE)

Aucun ne regrette cette reconversion. Dans leur poste actuel, ils disent tirer tous les acquis de leur formation initiale à Saint-Cyr et de l'armée qui, très tôt, leur donne la possibilité de se former au management grandeur nature. Elle leur a appris le pragmatisme, la réactivité et l'humain. Une nécessité pour un lieutenant qui, en opération, vit 24 heures sur 24, pendant plusieurs mois, avec ses soldats, des volontaires qui risquent leur vie. Olivier Faure confirme :

"Un officier est tourné vers ses hommes plutôt que vers le haut. En arrivant à la direction d'Orange, ma priorité a été d'aller voir les équipes sur le terrain. Elles me connaissaient, puisque j'avais dirigé le réseau des boutiques. C'est la somme de mes expériences qui m'a permis de tenir le poste actuel. Il est nouveau, car mon prédécesseur avait un profil différent. Nous sommes passés d'une entreprise dont l'organisation était fortement verticale à un modèle où la main est redonnée aux patrons locaux."

Magali Moulin, directrice des ressources humaines d'Orange Centre-Est, reconnaît qu'Olivier Faure n'est en rien conforme à l'image d'Épinal du management militaire réputé "un peu raide et hiérarchique. Lui a coutume de dire que chacun possède sa bulle de liberté dans son travail. Et que cette bulle évolue en fonction de l'autonomie des uns et des autres. Il attache beaucoup d'importance à la solidarité en équipe et au rôle de chacun. C'est peut-être ce qui lui reste de son passé militaire. Il fait partie du top deux ou trois des patrons que j'ai eus". Avec Christophe Labarre, son associé chez Obiz, Brice Chambard partage une vraie complémentarité depuis quatre ans et demi :

"Il a fallu s'attribuer les rôles qui, au départ, n'étaient pas forcément définis. Il est notamment en charge de la formation des équipes. Et il fait en sorte de leur donner le maximum de repères."

La formation continue selon Saint-Cyr

Ce savoir-faire militaire séduit de plus en plus les entreprises. Saint-Cyr Formation continue (SCYFCO), société de droit privée officiellement portée sur les fonts baptismaux en 2011, est de plus en plus sollicitée par les sociétés : 5 000 participants accueillis depuis le début, dont 1 400 en 2014.

"La marque Saint-Cyr est associée au leadership dans les situations de danger. Les caractéristiques du fait militaire sont très proches de ce que vivent les entreprises aujourd'hui. Les crises se succèdent, l'environnement est instable. La vie des managers est de plus en plus complexe. Nos clients nous demandent de les accompagner dans leur conduite du changement. Nous leur apportons des outils concrets et faciles à mettre en œuvre », énonce Francis Ducrot, directeur délégué de SCYFCO, à Chambéry.

Olivier Faure

Olivier Faure, directeur Centre-Est d'Orange (10 000 salariés), a quitté l'armée en 1991, au bout de dix ans de service (crédit : Laurent Cerino/ADE)

Il a ainsi organisé deux séminaires pour la direction d'Orange Centre-Est (engagé dans le plan stratégique Essentiels2020) dont le dernier, en avril 2015, a été suivi par une vingtaine de personnes du comité de direction. "Il a été très fondateur et d'une réelle intensité émotionnelle", atteste Magali Moulin. Le premier, trois ans plus tôt, préparé par Olivier Faure avait été jugé par certains trop physique. "Nous avons tenu compte des retours. Cette fois-ci, le principe était que tout le monde se sente bien", poursuit la DRH. Pari réussi.»

Officiers de réserve

Bernard Bon mène la double vie de directeur associé chez Ernst & Young et d'officier de réserve.

"C'est un engagement. C'est important que les sujets de défense soient aussi portés par les citoyens et les contribuables. Grâce à la réserve, je suis parti trois fois en opérations extérieures dans les Balkans et au Moyen-Orient. Elle m'a permis de rencontrer des gens que je n'aurais jamais croisés par ailleurs. Cela contribue aux liens entre l'armée et la nation. Et j'essaie de faire du prosélytisme."

Mais au sein d'Ernst & Young est-il compris ? "Certains m'encouragent. D'autres me disent : "Tu ferais mieux de jouer au golf. Cela nous apporterait des clients"." De son côté, Loïc Viaouet, directeur régional de la métallurgie de Rhône-Alpes et réserviste honoraire, estime que "sa formation aux techniques d'état-major de l'armée a été précieuse au regard de l'aide à la décision". Et c'est un plus pour l'entreprise et l'armée selon Jean X., officier ayant souhaité rester anonyme. À la première, "le réserviste apporte son expérience dans la gestion du risque et du stress". À la deuxième, "il apporte du sang neuf, une vision un peu décalée et une certaine créativité".

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Commentaires 2
à écrit le 15/01/2016 à 16:30
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Est-ce l'usure, l'envie de changer ou de meilleures perspectives financières, à l'extérieur qui sont à l'origine de ces changements ? N'y a-t-il pas dans ses "démissions", une perte d'un savoir-faire, pour l'armée et donc toute la nation française, ...

le 23/01/2016 à 21:13
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bonjour, en fait si on veut diminuer le nombre de fonctionnaires et ne pas se retrouver avec une armée mexicaines pleine de colonels, le fait que certains aient le courage de partir pour s'engager dans de nouvelles aventures, c'est plutôt chouette, n...

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