Grégory Doucet : « Laurent Wauquiez refuse toujours de me rencontrer ! » [2/2]

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(Crédits : Renaud Alouche)
GRAND ENTRETIEN. Dans le second volet de ce grand entretien, l’élu EELV Grégory Doucet, propulsé lors de la dernière vague verte dans le fauteuil qu’occupait depuis dix-neuf ans Gérard Collomb aux commandes de la Ville de Lyon, expose l'organisation et les priorités de son mandat, détaille sa vision « politique » de l’écologie, s'explique sur les premières polémiques qu'il a suscitées (Tour de France, etc.), et fulmine : le silence "incompréhensible" du président de la Région Auvergne-Rhône Alpes, Laurent Wauquiez, à ses demandes d'entretien pénalise l'efficacité du plan de relance territorialisé.

LA TRIBUNE AUVERGNE-RHÔNE-ALPES - Le président du Grand Lyon, Bruno Bernard, affirmait dans un précédent entretien avec la Tribune que "son premier sujet n'était pas l'attractivité". Cette notion, qui a toujours constitué chez vos prédécesseurs un objectif, signifie-t-elle "quelque chose" pour vous ?

GREGORY DOUCET - « Mon travail n'est pas de rendre la ville attractive, mais de faire en sorte qu'elle puisse offrir du bien être à tout citoyen qui vit, fait ses courses, se rend au théâtre ou au cinéma, amène ses enfants à l'école. C'est cette notion de bien-être qui m'importe ».

Mais pour convaincre des entreprises de s'installer ou se développer ici et donc créer de l'emploi, il faut aussi que la ville rayonne ?

« Aujourd'hui, nous avons besoin d'intégrer une multitude de facteurs. Par exemple, la notion de "croissance". Ce dogme doit-il être immuable ? Doit-on s'interdire de le contester ? Non, bien sûr. La question à poser est plutôt : quel type de croissance voulons-nous ? Sur quels axes faut-il penser croissance et sur quels autres faut-il raisonner décroissance ? A croître sans finalité, destination, raison, éthique, partage, ne va-t-on pas dans le mur de l'excroissance ? Sujet passionnant dont je me suis entretenu notamment avec des représentants du mouvement des entrepreneurs chrétiens.

Je préfère parler de prospérité, et pour cela citerai l'un de mes professeurs lorsque j'étudiais en école de commerce. Il nous invitait d'abord à nous demander : quelle est votre définition du "succès" ? Cette question, je l'ai posée aux entrepreneurs. Parmi les réponses, l'un d'eux a insisté sur l'attention qu'il porte à ses salariés et qui composent sa notion du succès : créer de la valeur avec et pour ses salariés, les faire grandir, les faire gagner en compétence. Cette notion de la prospérité est la preuve qu'elle existe en entreprise.

Comment définissez-vous justement cette notion de prospérité - qui d'ailleurs prête à débat ?

« Vous connaissez la théorie du "donut" ? En résumé, figurez-vous d'une part le haut du donut, où l'on a dépassé les limites planétaires et on s'engouffre dans l'excroissance, d'autre part le bas du donut, où s'étendent la pauvreté, l'accès limité aux services, les inégalités. Entre ce haut et ce bas se découpe un espace, que l'on peut nommer justement de prospérité.

Cette notion n'est pas forcément identique aux yeux de tout le monde, mais il s'agit de définir un plafond et un plancher, et d'essayer d'être prospère entre les deux. Ce qui m'importe, c'est de parler du bien-être collectif. Et ce même s'il ne m'appartient pas de le définir - c'est aux habitants de le faire. »

Vous avez développé un certain nombre de concepts au long de votre parcours professionnel et politique. Alors que l'écologie devient pour la première fois la tête des préoccupations et chantiers de la ville de Lyon, voulez-vous faire de cette dernière un laboratoire d'expérimentations ?

« Je n'aime guère l'idée de laboratoire. Et d'ailleurs la vie elle-même est un laboratoire. On teste des choses quotidiennement, on corrige, rien n'est inaliénable ou figé. Il existe bien sûr des valeurs sur lesquelles on s'appuie pour construire notre société. Mais en même temps, nombre de paradigmes changent sans cesse : les technologies, nos rapports aux autres...

Je ne voudrais pas non plus donner l'impression aux administrés qu'ils sont des cobayes, car ce n'est vraiment pas ce qu'on souhaite entreprendre. Pour autant, nous allons initier des chantiers. Et par exemple, avec notre adjointe à la Démocratie locale, Chloë Vidal, nous allons initier un baromètre du bien-être, chargé de mesurer plusieurs indicateurs - car je le rappelle, le bien-être peut être une notion différente pour chacun d'entre nous. L'idée est donc de chercher à le mesurer collectivement et d'observer s'il existe des tendances, avec des composantes qui auront été définies au préalable de manière collégiale. Cela me renseignera sur aussi sur la direction qu'il faut emprunter ».

Comment allez-vous justement vous positionner, en matière de démocratie locale, alors que la notion d'autorité constitue, au sein de votre famille politique EELV, su sujet de discorde ? Bien gouverner, c'est parfois prendre des décisions impopulaires...

« Un maire est là pour entendre la voix du peuple, mais parfois il doit savoir dire qu'elle ne désigne pas la bonne voie à suivre. Des décisions impopulaires, je pourrais en prendre, j'en ai même déjà prises, par exemple à propos du Tour de France. Et encore il ne s'agissait pas de "décision", simplement d'exprimer la volonté d'accueillir de nouveau une étape lorsque le Tour sera vraiment écoresponsable et qu'il déclinera une version féminine, bref lorsqu'il véhiculera des valeurs exemplaires... preuve qu'il a de l'importance à mes yeux ! Jamais je n'ai dit que je n'aimais pas le Tour de France ! Quand je pense au tombereau de réactions politiques...

Etes-vous prêt à déplaire ?

« J'ai déjà pris des décisions qui ne vont pas forcément faire plaisir à certaines catégories. Ce n'est bien sûr pas "voulu", mais c'est ainsi. C'est inéluctable. Et d'ailleurs inhérent à la transition écologique : elle concerne un grand nombre de sujets, certains changements sont indolores, d'autres non. Si demain vous êtes contraint de trier vos déchets organiques ou d'installer un composteur au pied de votre immeuble, est-ce "insurmontable" ? Evidemment non.

En revanche, sur certains sujets, cela peut apparaître comme des ruptures. Pour autant, prendre des décisions qui peuvent paraître impopulaires ne signifie pas que les citoyens les rejetteront ou ne se les approprieront pas : tout le monde ne souhaite-t-il pas un air ou une eau plus sains, que les enfants puissent se rendre à l'école en sécurité, etc. ? Par contre, est-on prêt à renoncer à se rendre, seul dans son SUV, à son travail ? »

"Certains pourraient parler de dissonance cognitive. Nous sommes tous remplis de contradictions, et il va falloir les faire apparaître afin de pouvoir les faire sauter et faire des choix".

L'assassinat du professeur Samuel Paty soulève nombre de sujets cardinaux, notamment l'expression et les contours de la laïcité, l'articulation "des" libertés, la subordination des lois religieuses à celle de la République, etc.  Et cela dans le contexte du projet de loi contre les séparatismes. En septembre, vous avez vous-même essuyé de vives critiques en rapport avec ce sujet ; au nom de la laïcité, vous annulez votre participation à la cérémonie du vœux des Echevins, à la Basilique de Fourvière et le lendemain participez à la pose de la première pierre d'une nouvelle mosquée à Gerland. Difficile d'y voir clair et une cohérence...

« Je sais que beaucoup de gens n'ont pas compris cette double position. En tant que maire, j'ai la responsabilité de faire en sorte qu'il existe des lieux de culte pour les pratiquants de toutes les religions, quelles qu'elles soient, et qu'ils puissent participer aux cultes en toute liberté et en toute sécurité. Ma participation à cette manifestation en faveur d'une nouvelle mosquée était donc pleinement dans mes attributions.

Quant à la cérémonie du Vœu des échevins à Fourvière, il faut la replacer dans son contexte : il s'agit d'une manifestation catholique de remerciement par les autorités qui représentent la Ville, à une époque, celle de l'Ancien Régime, que commandait l'Eglise catholique. Les clercs remercient ainsi la Vierge Marie pour la protection qu'elle aurait accordée à la ville face à une épidémie de peste.

Au nom justement de la laïcité, est-il du rôle du maire de Lyon de se rendre à une telle cérémonie religieuse ? Nous sommes là au-delà de l'acte d'amitié envers la communauté catholique, m'y afficher pourrait signifier que je s'inscris ostensiblement ainsi dans une religion, et j'estime alors que je ne respecterais plus le devoir de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

En tant que maire de Lyon, je dois pouvoir être en discussions avec chaque communauté, non pas dans le cadre de cérémonies religieuses mais dans un cadre républicain, où l'on parle de sujets que l'on a en commun. Et bien sûr, je n'ai pas attendu l'échéance du Vœu des échevins pour dialoguer avec les instances
ecclésiales ! ».

On devine que vous serez un maire attentif aux enjeux de société...

« C'est un fait. A mes yeux, "faire de la politique" consiste à s'intéresser à ce qui se passe dans la société, et à ne pas considérer que ma pensée sera normative ou performative. »

Peut-on vous classer dans un courant d'EELV, formation politique habituée à produire des approches très diverses, parfois mêmes rivales ou contradictoires, s'étageant du maire de Grenoble, Eric Piolle au député européen Yannick Jadot ?

« Je me sens proche d'Eric parce que nous avons des points communs dans notre histoire. Comme moi, il a été manager et a travaillé à l'international. Nous sommes également tous deux très organisée, et aimons travailler avec méthode. Mais je me sens proche aussi de Yannick, parce que sur certains sujets il ne "lâche pas l'affaire" ; c'est l'une de ses forces. Sur un certain nombre de combats, il a été remarquable. Delphine Batho également possède un argumentaire sur un grand nombre de sujets, et une lecture très structurée. Je pourrais citer Jeanne Barseghian, nouvelle édile de Strasbourg qui sait très bien "où elle va" ».

Comment jugez-vous l'expérience du... laboratoire mené par Eric Piolle, qui entame son deuxième mandat à la ville de Grenoble ? Une ville qui est la scène de relations pour le moins délicates entre l'exécutif et les milieux économiques. Est-ce un exemple ?

« La concertation est un terme générique, et la façon dont on le déploie peut prendre plusieurs sens. Sur le principe, oui, bien sûr, ce qu'il a entrepris m'inspire. Et je constate que je ne suis pas le seul, puisqu'il a été brillamment réélu ! Chloë Vidal n'est pas adjointe "seulement" à la Démocratie locale ; elle l'est également à la redevabilité, à l'évaluation et à la prospective. Ce sont des mots forts, car ils signifient que nous pensons le futur, y compris à très long terme, et que cela ne peut pas s'envisager que de manière collective et concertée. Cela avec les parties prenantes, et bien sûr les milieux économiques en font partie. Il faut les écouter, essayer de les convaincre des opportunités de notre projet, et en faire des contributeurs.

"Je veux qu'on puisse passer d'une économie aujourd'hui basée sur la compétition permanente à une coopération économique. Car si l'on suit cette voie de compétition permanente, on concentre tout à Lyon, on appauvrit d'autres villes comme Saint-Etienne, et à cela personne n'a intérêt".

Je ne suis pas "fleur bleue", même les biologistes modernes ont démontré que le monde vivant est composé d'interactions de nature coopérative. Si l'on passe à l'ère de la coopération économique, on y gagnera ».

Vous parlez d'échanges gagnant-gagnant : y parviendrez-vous justement avec, à proximité directe, un président de région LR qui souhaite faire d'Auvergne Rhône-Alpes son propre laboratoire ?

« Il faudrait qu'on puisse se rencontrer, puisque j'ai justement écrit et demandé à Laurent Wauquiez que l'on se rencontre. Mais au moment où l'on se parle, je n'y suis toujours pas parvenu. J'ai même contacté le premier vice-président de la Région Etienne Blanc (ex-rival de Grégory Doucet à la mairie de Lyon, ndlr). Il m'a répondu que le cabinet reviendrait vers moi. J'attends. »

"Même si Laurent Wauquiez n'est certainement pas un ami politique, c'est un acteur, une partie prenante incontournables. Et nous avons des sujets très concrets et immédiats à travailler ensemble, à l'heure où l'Etat territorialise le plan de relance. Nous devons pouvoir travailler avec la Région, c'est un impératif".

Comment allez-vous vous servir des attributs que vous avez développés dans votre vie professionnelle antérieure, au sein de l'ONG Handicap International dont vous étiez directeur Afrique de l'ouest ? Dans quelle mesure cette expérience teinte-t-elle votre vision politique, sociétale, managériale, et la manière d'exercer le pouvoir ?

« Il existe effectivement beaucoup de liens, au fond, entre ces deux expériences. Avec tout d'abord un goût pour la "chose publique" au sens global, car travailler dans l'humanitaire, c'est faire de la géopolitique. J'ai également été amené à intervenir dans la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées, qui associait nombre d'associations, de représentants et de personnes handicapées. Toutes clamaient, au moment de l'élaboration de cette convention : "jamais pour nous, sans nous". Une autre démonstration du bienfondé de la concertation avec les parties prenantes.

Je prends mes nouvelles responsabilités riche de ce bagage et avec, je l'espère, la capacité de faire le lien entre les grands sujets globaux. Cela m'habite non seulement dans ma mission, mais aussi dans ma façon de piloter et de manager une équipe ici. Pardonnez ce qui peut sembler être un truisme; mais j'en suis convaincu : lorsqu'on fait du collectif et de la coopération sa méthode cardinale, on est beaucoup plus fort, et c'est ce qui suscite l'adhésion ».

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Commentaires
a écrit le 18/11/2020 à 7:36 :
Le pauvre chaton....
a écrit le 17/11/2020 à 8:27 :
Wauquiez n'a pas tort : qui dit "écolo" dit méfiance !
On s'adresse là a des partis sectaires .......
a écrit le 15/11/2020 à 20:45 :
En parlant d'Eric Piolle : "il a été brillamment réélu"... avec 18,6% des inscrits, cad moins d'un électeur sur cinq, comme lui-même, Anne Hidalgo etc.
Quelle rigolade ! on se croirait sous Staline.

Les gens sont tellement dégoûtés de l'offre politique qu'ils ne se déplacent plus sauf pour virer ceux qu'ils n'ont vraiment plus envie de voir.

D'autre part, quelle prétention et quelle illusion que de croire que sa petite personne dans sa petite ville pourra lancer la grande croisade de la décroissance pendant que les Chinois, les Américains et les Allemands continueront à se battre comme des chiffonniers pour la moindre part de marché.

Si les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent, ça signifie que les Français sont désormais au fond de la classe, près du radiateur glacé.
a écrit le 10/11/2020 à 15:54 :
Donc mr Wauquiez est incapable de devenir un futur président, il n'en n'a pas les compétences. C'est bon à savoir.
a écrit le 10/11/2020 à 12:22 :
j'attends de voir s'il n'ira pas se montrer lors de la find du Ramadan ou d'une autre fête religieuse musulmane comme l'ont fait tant d'élus et tant de politiques de tous bords, maires, députés ou ministres.
a écrit le 10/11/2020 à 11:51 :
Bonjour, Pouvez-vous éviter les fotes d'orthographe (ée ou pluriel) ça rendrait la lecture plus confortable. Merci
a écrit le 10/11/2020 à 8:50 :
Les politiciens de droite sont de véritables roublards en politique ils savent que s'ils s'approchent trop de progressistes ils risquent de perdre de gros revenus puisque eux étant là pour que rien ne change.

N'y voyez aucune véhémence de sa part, seulement une vielle stratégie obsolète au troisième millénaire et à l'ère d'internet.
a écrit le 10/11/2020 à 7:41 :
Gérard Collomb a fait de Lyon une belle ville européenne dynamique c’est un fait indiscutable. Quand on compare avec Grenoble une ville qui n’a pas progressé depuis vingt ans je suis atterré quand je vais au centre de Grenoble, il ne suffit pas de faciliter Les déplacements en vélo

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