Philippe Valentin (CCI) : "On se bat pour une réouverture le 27 novembre"

GRANDS ENTRETIENS. Il est arrivé tout juste avant la tempête. Philippe Valentin, a été élu en septembre 2019 à la tête de la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne. Le nouveau capitaine de la chambre consulaire, en première ligne face aux besoins exprimés par les entrepreneurs lyonnais, observe déjà une forme de "sinistrose" s'emparer du moral des chefs d'entreprise, et soutient une réouverture des commerces le 27 novembre prochain en vue de limiter les pertes.

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Le président de la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne ne baisse pas les bras et affirme contribuer à oeuvrer pour que les commerces puissent rouvrir leurs portes, même de manière aménagée, à l'occasion du Black Friday.
Le président de la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne ne baisse pas les bras et affirme contribuer à oeuvrer pour que les commerces puissent rouvrir leurs portes, même de manière aménagée, à l'occasion du Black Friday. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE AUVERGNE RHONE ALPES - Lorsque vous avez pris la succession d'Emmanuel Imberton à la rentrée 2019 - en parallèle à la vice-présidence de la CPME- , on était encore loin d'imaginer ce qui allait se produire avec l'arrivée de la Covid-19...

PHILIPPE VALENTIN - « J'entamais en effet mon 4e mandat d'élu à la CCI, je connais donc assez bien les arcanes de la maison lorsque j'ai été choisi au pied levé pour remplacer Emmanuel Imberton. Je fais preuve d'un franc-parler qui peut sembler atypique, mais que j'assume pleinement. Et je suis convaincu que même avant la Covid, il fallait opérer une transformation forte de la CCI, et cette crise sanitaire ne fait que renforcer ce constat. »

Vous êtes-vous même un chef d'entreprise, à la tête d'un groupe spécialisé dans la construction de bâtiments industriels. Comment se sont traduits pour vous les premiers impacts de la Covid ?

« Je savais que la tâche ne serait pas facile car il s'agissait d'un mandat particulièrement dense, d'autant plus que je dois également assurer le passage des hommes de notre groupe familial à travers ce séisme.

Au niveau de la CCI, notre stratégie était bien définie à la fin décembre, et la crise nous a même conduit à l'accélérer, avec la refonte notamment de notre offre d'accompagnement aux entreprises, et dont on a mesuré l'importance durant cette période si particulière.

Nous avons aussi dû faire face a des conséquences immédiates, notamment avec la baisse de dividendes substantielles des revenus du centre de congrès Eurexpo, dont la CCI est actionnaire majoritaire, et où les dividendes ont chuté à zéro en peu de temps. Nous détenons encore également 25 % de l'aéroport Saint-Exupéry, ce qui n'est pas rien. »

Du côté des entreprises, quel est le constat alors que nous nous trouvons désormais en plein cœur de la seconde vague tant redoutée ?

« Alors que les entreprises commençaient à seulement redémarrer sur septembre et octobre d'après les retours que nous en avions, leur principale difficulté est qu'elles n'ont désormais plus aucune visibilité, ce qui est très dur à gérer psychologiquement pour les chefs d'entreprises, qui sont pourtant des battants. On est dans une espèce de sinistrose où l'on n'arrive plus à se projeter, ni à investir ou anticiper. Les entreprises ne savent plus sur quel pied danser.

Nous avions nous-mêmes essayé de faire ce qui était en notre pouvoir pour que les commerçants aient la possibilité d'ouvrir en faisant du business sur rendez-vous, mais cela n'a pas marché, même si nous étions très proches d'y parvenir. On se bat désormais pour qu'ils puissent rouvrir dès le 27 novembre à l'occasion du Black Friday, ce qui a peut-être des chances d'aboutir. »

La situation est très disparate en fonction des secteurs d'activité au sein de la métropole ?

« Il est certain que les commerçants tournent en roue libre, même s'il existe beaucoup de dispositifs de la région, de la métropole et de l'État. Il faut également souligner que les banques ont fait correctement leur travail durant cette période. Mais on sait que si la situation perdure trop longtemps, on se dirige vers au moins 30 % de casse, avec de grosses inquiétudes pour le secteur de la restauration et des bars, où l'on parle même désormais de repousser les réouvertures à janvier ou février...

Dans notre région, il ne faut pas oublier qu'il existe aussi un ensemble d'effets induits avec les stations de ski par exemple, dont l'activité sera fortement complexifiée si les bars et restaurants ne peuvent pas rouvrir. Nous avons également toute la chaîne de l'événementiel, ainsi que les salles de sport indoor, où la situation actuelle est un massacre.

Même du côté du tribunal de commerce, les signaux faibles deviennent des signaux plus forts au cours des 15 derniers jours, ce qui est inquiétant... »

Comment la CCI accompagne les entreprises dans une période comme celle-ci ? Le dialogue avec les autres collectivités est-il en marche en Auvergne Rhône-Alpes ?

« Il faut souligner à ce sujet que l'ensemble des collectivités, y compris celles qui connaissent depuis le printemps dernier une nouvelle gouvernance, sont tournées vers l'aide aux entreprises au sens large et travaillent en bonne intelligence. C'est également le cas avec le préfet du Rhône, qui tient régulièrement des réunions avec les représentants économiques pour faire un état des lieux des besoins, voir les solutions possibles et les faire remonter à l'État.

En tant que CCI, nous nous trouvions nous-mêmes en pleine transformation de notre modèle, avec une volonté de partir désormais des entreprises et de leurs besoins pour décliner nos offres d'accompagnement. Cela se traduit par de nouvelles phases : nous avons appelé depuis le début de la crise près de 45.000 entreprises pour connaître leurs besoins, et leur signifier leurs droits.

Car on se rend bien compte que c'est un peu la jungle entre les différents dispositifs qui ont été lancés par les collectivités en début de crise. Nous devons donc tenir à la fois un rôle d'écoute, d'orientation et de conseil. Nous participons à une forme de réseautage qui amène certaines entreprises à faire des synergies ou des cooptations, comme des boulangeries qui ouvrent également un espace pour la restauration. »

Durant cette crise on a beaucoup parlé du rôle du digital, mais on s'aperçoit sur le terrain que les dispositifs de "click and collect" ne permettent aux entreprises de réaliser, au mieux, qu'un tiers de leur chiffre d'affaires habituel ?

"Le click and collect n'est pas "la" solution, mais c'est l'une des solutions qui peut amener un peu d'activité, même si cela reste à nuancer en fonction des secteurs. Cela permet de redonner un nouveau souffle aux entreprises, et de régler leurs premiers frais".

« Cela participe aussi plus largement à une prise de conscience concernant les possibilités offertes par le numérique, et l'importance d'amorcer la transition digitale au sein des commerces. »

Une campagne anti-Amazon est en branle depuis le début de cette seconde vague, à travers différentes tribunes et déclarations d'élus qui invitent les citoyens à s'en détourner. Pour autant, cette marketplace revendique près de 1.200 commerces d'Auvergne Rhône-Alpes. Faut-il dès lors la considérer finalement comme une opportunité à prendre pour les commerciaux régionaux ?

« Il est certain que toutes les décisions actuelles font le lit d'Amazon, car ce dernier s'est rapidement mis au numérique et possède des capacités logistiques incroyables, avec des prix tirés au plus bas.

Notre message et de dire que nous voulons une forme d'équité, et surtout d'achats locaux, en sensibilisant les citoyens au fait de protéger leurs commerçants de proximité, qui garantissent une forme de lien social. Si l'Etat nous permettait d'ouvrir les commerces dès le 27 novembre, cela permettrait aussi de fluidifier les passages en magasin et d'éviter des concentrations trop fortes, et donc de limiter les risques. »

On a annoncé une large série d'aides aux entreprises, mais des questionnements demeurent sur la manière dont elles arrivent jusqu'au porte-monnaie des sociétés qui se retrouvent, pour une partie d'entre elles, entièrement à l'arrêt. Quels sont les retours que vous percevez à ce sujet sur le terrain ?

« Les aides sont effectivement nombreuses et variées en fonction des collectivités, et commencent à arriver, tandis que les PGE vont continuer jusqu'à fin juin 2021. La complexité étant que la situation reste très disparate en fonction des secteurs d'activité, avec des pans entiers très sinistrés, comme la restauration, les bars et l'événementiel, et d'autres qui ne se débrouillent pas trop mal.

Mais il existe effectivement encore des trous dans la raquette, comme par exemple la question des indépendants, qui demeurent parfois à l'écart des dispositifs imaginés par l'Etat.»

"Pour autant, même si le système n'est pas parfait, les aides sont à la hauteur du séisme vécu. L'important étant d'essayer d'accompagner l'ensemble de ses domaines, chantier par chantier, pour leur apporter une réponse dédiée."

A ce sujet, on commence parfois à évoque une forme de "jungle", comme vous le décriviez-vous même, sur le terrain des aides. Manque-t-on finalement sur ce terrain d'une certaine coordination entre les différents acteurs ?

«Il est certain qu'au départ, tout le monde a monté ses aides un peu de son côté. Mais aujourd'hui, tout le monde se met autour de la table car il est effectivement préférable de ne pas développer davantage le millefeuille.

Mais nous sommes dans une région où travailler ensemble au service de l'économie est une donnée historique, même de la part de collectivités d'un politique différent. La CCI assume à ce sujet ses missions d'organisme apolitique, qui souhaite continuer à travailler sur ces dossiers de façon intelligente. »

On commence à évoquer plus fortement un phénomène de détresse de la part des chefs d'entreprises, avec des commerçants qui ont par exemple manifesté pour la troisième fois dans les rues de Lyon cette semaine...

"Il est certain que la situation ne va pas en s'améliorant, avec la solitude et le fait de ne pas avoir de perspectives claires. Beaucoup de personnes ont des angoisses sur leur propre patrimoine et situation personnelle qui peut basculer à tout moment, ce qui est très anxiogène."

« On n'est pas loin d'une forme de capitulation pour certains d'entre eux... Depuis le début de cette crise, nous avons enregistré près de 45.000 appels sortants, contre 500 en moyenne le reste de l'année. Sur les 1.200 commerçants que nous avons contacté dernièrement, on estimait que 10% d'entre eux étaient dans une situation de grande détresse, même s'il existe encore une forme de pudeur. »

Votre CCI est également actionnaire de deux grandes structures, le palais des congrès Eurexpo ainsi que l'aéroport de Lyon. Quelle est la situation sur ces deux gros dossiers, dont les activités s'avèrent, par nature, fortement impactées par la crise actuelle ?

« Nous essayons actuellement de trouver des solutions pour anticiper sur ces deux lourds dossiers, pour lesquels il n'existe pas encore de perspectives de reprise aujourd'hui. Nous essayons notamment d'accompagner Eurexpo qui ne peut plus recevoir d'expositions et de trouver des solutions financières pour l'aider à traverser ce cap. La solution est délicate aussi pour l'aéroport de Saint-Exupéry, qui a divisé par deux son activité, ce qui fait que les dividendes également perçues par la CCI au titre de cette activité sont aujourd'hui réduites à zéro. »

Êtes-vous inquiet pour la pérennité de ces deux poids lourds ?

« Nous n'avons pas d'inquiétudes à ce stade car il existe une volonté de travailler collectivement sur ces dossiers. La situation est difficile, mais nous allons essayer de trouver des solutions. Nous étudierons tous types de solutions, comprenant à la fois de nouveaux financements mais aussi le développement de nouveaux modèles.

Le Forum de l'entrepreneuriat se tiendra par exemple pour la première fois, les 24 et 25 novembre prochains, en format complètement digitalisé, avec des conférences, webinaires et prises de rendez-vous à distance qui se réinventent. Les participants sont désormais habitués aux outils de visioconférence ainsi qu'au télétravail, mais l'enjeu sera de ne pas arriver non plus à l'overdose. Le distanciel peut aussi être déstructurant et mal vécu, il s'agit de trouver un équilibre. »

Le modèle des CCI, qui subissent depuis plusieurs années des coupes budgétaires de la part de l'État, risque également de ressortir fragilisé par cette crise. Vous annonciez il y a quelques mois un plan de départ de 100 salariés pour la fin d'année 2020 : où en est-on avec cette nouvelle étape de reconfinement ?

« Nous avons pu revoir nos prévisions légèrement à la baisse, car l'État a fait une pause et limité la chute des dotations pour l'instant. Cela nous a permis de revisiter notre cible à 90 départs, avec un processus que nous sommes train de mettre en place.»

"Je préfère assumer ma responsabilité et prendre des décisions qui font mal aujourd'hui, pour faire perdurer la structure à l'avenir. Nous attaquons en parallèle tous les leviers possibles, à savoir la réduction des frais généraux, la valorisation de l'immobilier, le développement de l'activité de nos filiales, ainsi qu'une diversification vers d'autres activités pour générer du chiffre d'affaires".

Y aura-t-il uniquement des départs volontaires ou également des départs contraints ?

« Nous aurons un peu des deux, mais nous avons pu sécuriser une enveloppe conséquente en vue d'accompagner les personnes à évoluer en interne et à l'externe. »

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