Comment l'opérateur Arachnée Concerts traverse cette crise inédite

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Charline Pouzet, l'une des trois repreneuses d'Arachnée Concerts, rappelle que chaque saison, 180.000 à 200.000 spectateurs assistaient habituellement à l'une de ses productions. En 2020, ils n'auront été que 10.000.
Charline Pouzet, l'une des trois repreneuses d'Arachnée Concerts, rappelle que chaque saison, 180.000 à 200.000 spectateurs assistaient habituellement à l'une de ses productions. En 2020, ils n'auront été que 10.000. (Crédits : DR)
FOCUS. Alors que le gouvernement français pourrait annoncer ce mercredi une prolongation de la fermeture des stations, il est un autre secteur qui n'a aujourd'hui aucune visibilité : le monde de la culture. En Auvergne, l’un des dix premiers opérateurs nationaux de spectacles, Arachnée Concerts, traverse du mieux possible la plus grande crise qu'ait jamais connue sa filière, après avoir, entre autres, contribué à lancer Pascal Obispo, Nolwenn Leroy ou Jenifer.

"La période est compliquée", reconnaît Charline Pouzet, l'une des trois associées. L'opérateur national de concert, lancé en 1976 par Pierre-Yves Denizot puis repris depuis quelques années par Charline Pouzet et deux consoeurs, n'avait jamais connu une telle situation. Depuis mars, elles n'ont réussi à programmer que deux spectacles, entre les deux confinements. L'un à Lyon, avec une petite jauge et deux séances pour réussir à distancier le public. L'autre à Montluçon, qui était en zone "verte".

"A l'époque on parlait de zone verte et rouge. On a failli faire un troisième concert à Lyon, le dimanche 1er novembre en après-midi. La billetterie affichait complet, le nombre de réservations dépassait même de 100 à 150 personnes la jauge autorisée", se souvient Charline Pouzet. Les points de vente avaient dû renvoyer des mails à leurs clients afin de proposer des remboursements, pour repasser en dessous de la barre des 1.000 spectateurs.

"Sachant qu'on avait commercialisé en places numérotées, qu'il fallait faire de la distanciation, avec un public familial. Finalement, une fois qu'on a réussi à caler tout ça, nous avons appris quatre jours avant le spectacle qu'on serait confinés. Ça résume bien ce qu'on vit depuis le mois de mars, à savoir que c'est mission impossible."

Un opérateur national bien implanté au niveau local

Pourtant, des challenges, Corinne Chabrier, Charline Pouzet et Charlotte Guiot en ont relevé. Arachnée Concerts est aujourd'hui l'un des dix premiers opérateurs nationaux dans l'organisation et la promotion de concerts, de spectacles et d'événements sportifs en Auvergne-Rhône-Alpes et en Languedoc-Roussillon.

Lire aussi : La culture face à la crise (3/3): les raisons d'espérer et de se réinventer

Les trois anciennes salariées ont racheté la société en 2013. Depuis, elles font en sorte de poursuivre la ligne directrice qu'elles se sont fixées au départ : à savoir, rester un acteur qui compte dans le paysage régional et demeurer solidaires avec leurs salariés.

Au début des années 2000, Arachnée était d'ailleurs en pleine expansion grâce à la comédie musicale Les dix commandements. Malheureusement, Pierre-Yves Denizot décède en 2006, et quelque temps après, le groupe est démembré. Quatre de ses filiales sont revendues au groupe Sony Music (dont Arachnée Concerts & Contremarque).

Les dirigeants se succèdent, connaissent mal le milieu du spectacle et peinent à faire pérenniser la bonne santé des sociétés. Le groupe Sony music se sépare alors de ses filiales Arachnée Concerts & Contremarque. Persuadées que ces sociétés ont encore un bel avenir devant elles, Corinne, Charline et Charlotte décident de tenter l'aventure du rachat et concrétisent leur projet en septembre 2013.

« Ce qui nous lie avant tout, c'est le respect que nous avons pour le travail de Pierre-Yves Denizot, le fondateur de la société, un visionnaire qui partageait sa réussite avec l'ensemble de son personnel. Son décès, le démembrement du groupe puis le rachat par Sony Music nous avaient déstabilisées. Nous avons alors décidé de tenter l'aventure du rachat ensemble et avons concrétisé notre projet » se souvient Corinne Chabrier, chargée de l'administration et de la comptabilité.

Une période qui a chamboulé leur modèle

La reprise de la société, fortement ancrée dans le paysage local et régional, aura été jusqu'ici un succès. Mais aujourd'hui, la situation de la culture plonge les trois associées dans une situation intenable.

"Notre entreprise se portait bien, nous sommes une équipe de filles travailleuses, très vigilantes et prudentes. Si l'entreprise est en bonne santé, c'est parce que nous avons toujours été très raisonnables. Jusqu'à quelques semaines en arrière, nous n'étions éligibles à aucune aide", se désole Charline Pouzet.

Mais depuis cette fin d'année, elles ont monté un dossier demande d'aide au Centre national de la musique qui a porté ses fruits. Cependant, leur chiffre d'affaires habituel des dernières années, environ 2,5 millions d'euros, est impacté à la hauteur des annulations enregistrées.

"Nous, qui sommes des opérateurs privés, nous ne recevons habituellement aucune subvention publique. Nous sommes autofinancés à 100 %, donc, pour nous le seuil de rentabilité se situe à 80 % de la jauge environ. Clairement pour nous cette période, c'est mission impossible", constate Charline Pouzet.

"La bonne nouvelle dans tout ça, c'est qu'on a quand même réussi à reporter pratiquement toutes les dates. C'est une bonne chose, ça veut dire qu'il y a des perspectives", estime-t-elle. Un report d'autant plus salutaire qu'il permettrait de ne pas perdre les acomptes déjà versés, et de travailler "en bonne intelligence" avec l'ensemble des partenaires du monde de la culture.

Entre reports et annulations : quel modèle pour le concert de demain ?

Reste néanmoins que l'argent qui n'est pas gagné aujourd'hui en raison de la fermeture des établissements ne le sera définitivement pas. Neuf dates sur dix ont été ou reportées ou annulées, avec des conséquences sur le chiffre d'affaires de la société, mais également sur celui de tous les prestataires.

"Chaque année nous signons entre 1.500 et 2.000 contrats de travail, cette année nous en sommes à moins de 300, constate Corinne Chabrier. Les intérimaires, les prestataires pour la sécurité, le montage de scène, l'accueil... sont impactés en cascade.

Aujourd'hui, Arachnée repose sur six personnes : trois salariés et trois associées. Deux personnes en CDD devaient être recrutées en CDI pour les épauler, mais la pandémie a remis ce projet à plus tard.

"Du jour au lendemain, nous nous sommes dit qu'il fallait rentrer chez nous. J'ai fait un renvoi du standard sur mon téléphone portable, et j'ai passé tous ces mois à répondre aux gens. On attend désormais de pouvoir refermer cette parenthèse, et de pouvoir retourner au travail".

En novembre dernier, Charline Pouzet entrevoyait déjà une tendance se profiler : On repart en cascade jusqu'à l'automne suivant, en 2021. "Est ce qu'on arrivera à faire quelques dates, dans des jauges plus restreintes, à la Maison de la culture, la coopérative de mai à Clermont-Ferrand ?", se demande-t-elle.

Même chose à Lyon, où des salles de plus petite capacité comme la Bourse du travail ou la salle Victor Hugo étaient envisagées pour sauver quelques dates. "Y arrivera-t-on ? On n'en sait rien. En tout cas, on sait pertinemment qu'on ne retrouvera pas un rythme de croisière une activité normale, au mieux, avant l'automne 2021."

D'autant qu'organiser avec des jauges restreintes et des conditions aléatoires d'ouvertures des salles relève de l'exercice de haute voltige. "Un exemple très concret : Patrick Bruel, qui devait venir au Zénith à Clermont-Ferrand puis le lendemain à la halle Tony Garnier à Lyon cet automne. 21 départements tombent en zone rouge, dont Lyon". Résultat ? Le changement de situation sanitaire aura eu impact direct sur les conditions du même spectacle, produit dès le lendemain avec de nouvelles jauges.

Avec des contraintes qui demeurent de taille : "Un Zénith est suffisamment grand pour que l'on distancie le public, mais ça n'est pas si simple car nous commercialisons quasiment toutes les places en format assis et numéroté. Il est compliqué de dire à des gens qui ont acheté leur place depuis des mois, qui ont anticipé parce qu'ils voulaient être justement bien placés, que l'organisation va évoluer".

Chaque saison, 180.000 à 200.000 spectateurs voient un spectacle d'Arachnée, tandis qu'en 2020, ils n'auront été que 10.000. "Pour la première période, on a été agréablement surpris de la réaction du public par rapport aux reports de dates. Les gens ont été très compréhensifs, comme souvent en période de crise".

Car jusqu'à présent, le public n'était pas pressé de se faire rembourser, mais de retrouver son spectacle. Mais un deuxième confinement sans perspectives claires de réouverture entraîne un embouteillage sur le planning des salles.

"Les lieux ne sont pas extensibles et nous nous retrouvons un peu tous à vouloir les mêmes dates", constate Charline Pouzet. "Et là, même si les clients sont patients, ils vont demander le remboursement. Et ça se comprend" argumente Charline Pouzet.

Aujourd'hui, la grande inquiétude des trois drôles de dames à la tête d'Arachnée, c'est ce rendez-vous à venir avec le public, à une date indéterminée. "Dès lors qu'on sera autorisés, d'un point de vue sanitaire à travailler sans trop de contraintes, est-ce que le public sera au rendez-vous ?". Alors que la variant britannique inquiète de plus en plus le gouvernement, personne n'a la réponse à cette question pour l'instant.

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