Entreprendre demain, la quête de sens

[DOSSIER. Petite Histoire de l'entrepreneuriat 3/3] Les contours de l’entrepreneuriat, porté par une génération en perpétuelle quête de sens, devraient sensiblement évoluer dans les années futures. La redéfinition de l’esprit d’entreprendre va bousculer les pans de l’économie traditionnelle, conditionnant de nouveaux modèles d’organisation du travail. Troisième volet qui explore les singularités historiques et sociologiques de l'entrepreneuriat.
(Crédits : Stefan Stefancik / Unsplash)

Entreprendra-t-on davantage demain ? Sous quelles formes ? Avec quelle visée et dans quel but ? "Nous avons aujourd'hui affaire à une future génération d'entrepreneurs en quête de sens et qui souhaitent s'accomplir, juge Jean-Claude Lemoine, directeur de l'entrepreneuriat à Grenoble École de Management (Gem). Dans ce contexte, entreprendre c'est, d'abord, pour cette génération, aller au bout de ses rêves." Il en veut pour preuve le contexte politique qui présage de l'avenir : "Aucun des candidats à la présidentielle de 2017 n'a voulu, contrairement aux patrons, fustiger les entrepreneurs. Entreprendre est presque devenu une valeur."

Jean-Luc Vallejo, fondateur de la startup ISKN, pense, lui, que les contrats de travail tels qu'on les connaît aujourd'hui sont appelés à disparaître dans un futur plus ou moins lointain, au profit d'une personne qui deviendra elle-même une entreprise, "sur le modèle du personnal branding, que l'on voit déjà apparaître chez les blogueurs ou à travers les contrats dans le monde du football". Il s'appuie notamment sur l'essor de générations "digital natives" qui ne veulent plus faire carrière au sein d'une même entreprise toute leur vie.

"Ces générations sont difficiles à satisfaire. Elles ont constamment besoin d'être challengées tout en exigeant de jouir de la vie", estime-t-il.

"L'entrepreneuriat va évoluer vers une quête de sens", renchérit Christophe Baillon, fondateur de Sogilis et de l'accélérateur Startup Maker. Dans cette évolution, il voit la traduction "d'une envie de changer le monde et d'être utile à la société". L'avènement du digital et de ses outils permettant de se connecter partout et tout le temps, avec le monde entier, constituera pour cette nouvelle génération une opportunité supplémentaire pour passer un cap et franchir le pas, à savoir entreprendre.

"Cela ira de pair avec l'essor de l'intrapreneuriat, forme d'entrepreneuriat interne à l'entreprise, dans laquelle les salariés peuvent proposer et mener un projet, et qui peut parfois aboutir ensuite à la création d'une entreprise", avance-t-il.

Les relations humaines au centre

Pour le prospectiviste André-Yves Portnoff, directeur de l'Observatoire de la révolution de l'intelligence à Futuribles et consultant en prospective et management du changement, la porosité de l'entreprise sera accrue. "Elle disposera, en ses murs, du matériel qui lui appartient, mais utilisera des logiciels qui seront gérés ailleurs. Et ses collaborateurs pourront aussi appartenir à d'autres entreprises." Tout à la fois opportunité et risque, cette situation aura une incidence directe sur le business model des entrepreneurs. "Une mentalité davantage axée autour des services va se développer, mais les entrepreneurs devront aussi veiller à ne pas se faire « désintermédier » par d'autres acteurs qui géreront les données. Les qualités humaines qui permettent de créer du lien seront ainsi plus déterminantes que les compétences techniques", avance encore André-Yves Portnoff.

À la Banque populaire Auvergne Rhône Alpes, le directeur général adjoint Frédéric Panigot rappelle qu'en dépit de la montée en puissance du numérique, la création d'entreprises ne se résumera pas uniquement à l'univers startups : "L'entrepreneuriat au sens large touchera aussi les services, le retail, l'artisanat, sans oublier les reprises d'entreprises, qui continueront de constituer un enjeu important pour notre économie."

"Dans un monde mouvant, les nouvelles générations exerceront aussi des métiers qui n'existent pas encore aujourd'hui", complète Jean-Luc Vallejo. Corroborant ces propos, une enquête, menée conjointement par la Banque populaire et l'Ifop auprès de 500 dirigeants afin de connaître leur vision de l'entrepreneur de demain, estime qu'en 2030, 65 % des jeunes actuellement en maternelle exerceront un métier qui n'existe pas encore. Pour Jean-Claude Lemoine, au sein d'une économie mondialisée, l'avenir repose entre les mains de "serials entrepreneurs" adaptables et réactifs. "Une idée pourra être développée pour créer une entreprise et cette entreprise pourra être ensuite revendue pour permettre à son fondateur de lancer d'autres projets et de toujours arriver le premier sur un marché." Pour réussir, les porteurs de projet devront néanmoins sortir de la logique actuelle de court terme, qui colle davantage aux intérêts des actionnaires au détriment des autres parties prenantes. "Si nous conservons ce credo, nous perdrons la bataille de l'emploi et nous ne rétablirons pas la santé économique du pays. Les entrepreneurs qui réussiront seront ceux qui parviendront à se mettre dans la peau du consommateur", résume André-Yves Portnoff.

Entreprendre ensemble

Une chose est sûre, les réseaux devraient bien être au centre des préoccupations des porteurs de projet. Et pourquoi pas susciter de nouvelles formes d'entrepreneuriat. Le prospectiviste de Futuribles prend pour exemple le modèle des Gafa (Google, Amazon, Facebook, Apple), "ces sociétés du numérique qui pourraient s'imposer en exploitant les effets réseaux, en vue de contrôler des données et d'acquérir du soft power". Il prédit un renforcement du travail mené conjointement par de petites structures, ce qui leur permettra de bénéficier, par exemple, de compétences mutualisées ou bien encore de tarifs de groupe.

"Autrefois, lorsqu'un nouveau produit était lancé, il fallait investir dans le packaging. Demain, vous pourrez investir uniquement dans les parties où vous êtes le plus fort et trouver chez des confrères ce qu'il vous manque."

Ces nouveaux paradigmes pourraient aussi se traduire par la mise en place d'une forme plus collective de travail, alimentée, au sein de lieux partagés, par des pratiques telles que l'échange de compétences ou la délégation de tâches à des intervenants tiers. "Le phénomène d'ubérisation de la société, mais des formes relevant de l'entrepreneuriat social vont elles aussi continuer à se développer, avec l'essor de collectifs de travail ou de tiers lieux, comme le coworking ou les coopératives d'activité et d'emploi, croit Nadine Richez-Battesti, maître de conférences au Lest (Laboratoire d'économie et de sociologie du travail, rattaché au CNRS). Les nouvelles générations ressentent moins d'attachement envers la structure de l'entreprise en tant que telle, mais elles nourrissent tout de même une aspiration à ne pas demeurer isolées."

Christophe Baillon fondateur de Sogilis

"L'enjeu sera de trouver des solutions et de mieux accompagner les entreprises qui ont besoin de plusieurs dizaines de millions d'euros", Christophe Baillon, fondateur de Sogilis.

Tous entrepreneurs ?

Pour parvenir à fonder une société dans laquelle les entrepreneurs prendront véritablement les rênes de leur destin, celle-ci, demain, devra aussi relever certains défis de taille. "Une première étape a été franchie avec le statut d'autoentrepreneur : tout un chacun peut aujourd'hui se lancer. Mais il va très rapidement falloir résoudre une problématique centrale, celle de la couverture sociale de ces entrepreneurs individuels : ils ne devront surtout pas être exclus de couverture sociale que le monde entier nous envie", juge encore Jean-Claude Lemoine. "La question des mutuelles va se poser, certes. Mais il faudra aussi s'appliquer à soi-même les dispositions du Code du travail et se protéger individuellement de l'autoexploitation", ajoute Nadine Richez-Battesti.

L'entrepreneur sera-t-il, à l'avenir, un salarié comme les autres ou, au contraire, l'élément fondateur d'une libéralisation progressive de l'économie ? "Il ne s'agit pas de mettre tout le monde sur un même pied de précarité, considère Jean-Claude Lemoine. Parce qu'il aura choisi de prendre un risque, l'entrepreneur, demain, sera forcément confronté à un surcroît de précarité. Mais il faudra qu'il puisse être encouragé dans son développement pour embaucher." (lire encadré ci-dessus) De son côté, Nadine Richez-Battesti rappelle que tous les changements provoquent des phénomènes de résistance. "Les changements ne seront possibles que soumis à une vision politique. Il faudra, politiquement, véhiculer une capacité de partage et susciter l'adhésion autour d'un projet." Pour autant, elle ne pense pas que ces évolutions aboutiront à une disparition brutale du salariat. "Nous constatons déjà l'essor à la fois du travail indépendant, mais aussi de nouvelles formes de « salarisation » dans des milieux comme l'agriculture, avec l'émergence de petites exploitations en circuit court."

encadré entreprendre demain

Mieux gérer le risque financier

L'autre frein à l'entrepreneuriat pourrait se situer dans le domaine du financement. Frédéric Panigot estime que la question de la contre-garantie va devenir essentielle. "De plus en plus de porteurs de projets se lancent avec peu d'expérience et de ressources financières, malgré les besoins en capital qui augmentent. L'analyse des dossiers va reposer plus que jamais sur celle de la pertinence du projet, du business plan et le levier de l'accompagnement sur la garantie (cautionnement mutuel, Fonds Européens FEI - Bpifrance - Région...)."

Bien que les campagnes de crowdfunding aient connu de beaux développements ces dernières années, l'entrepreneur Christophe Baillon admet qu'elles ne constituent qu'un effet levier complémentaire dans l'éventail des solutions disponibles.

"Le financement des entreprises passera par un mix de crowdfunding, d'emprunt, de capital-risque et de subventions. Le véritable enjeu sera de trouver des solutions et de mieux accompagner les entreprises qui veulent passer à la vitesse supérieure et qui ont besoin de plusieurs dizaines de millions d'euros", fait-il valoir.

Renforcement de l'accompagnement par Bpifrance, implications de grands groupes à travers des projets d'accélérateurs... les exemples cités par Christophe Baillon sont nombreux. Ainsi, la société américaine KickStarter qui, aux États-Unis, vient de passer sous un nouveau statut juridique (entreprise à bénéfice public), qui intègre la réalisation d'objectifs sociétaux. "Même si la généralisation de ce modèle prendra du temps, celui-ci pourrait permettre aux sociétés qui l'adoptent d'afficher leurs valeurs et de se caler sur la même vision que celle de leurs investisseurs." Bien présents jusqu'ici dans les phases d'amorçage, les accélérateurs et incubateurs gagneront, selon lui, à renforcer leur spécialisation et, surtout, leur accompagnement. "Nous assurons déjà le coaching et la mise en relation et apportons des aides aux financements. Mais il faudra, dans le futur, faire davantage, en recrutant des hommes et des femmes d'expérience qui « mettent les mains dans le cambouis » et qui soient en capacité d'ouvrir des portes", estime Christophe Baillon.

Frédéric Panigot directeur adjoint Banque Populaire Auvergne Rhône Alpes

"Les banques devront développer leur capacité à investir dans de petites levées et à suivre un certain nombre de projets", Frédéric Panigot, directeur adjoint Banque Populaire Auvergne Rhône Alpes.

Imaginer les services financiers

Comment les banques comptent-elles s'adapter à ces évolutions ? Alors que la plupart des établissements financiers ont déjà ouvert des cellules ou des agences dédiées à l'accompagnement des startups et à l'innovation, ce segment devrait prendre une place croissante au cours des prochaines années pour répondre aux besoins du marché.

La Banque populaire prévoit ainsi de renforcer son équipe spécialisée dédiée aux startups de six à dix personnes d'ici à 2018. Son nouveau dispositif d'open innovation, baptisé "89c3" et qui vient d'être lancé sur le plan national, confirme la tendance, avec l'instauration d'un "startup pass" et le lancement d'une plateforme open data codéveloppée avec les startups. "Cela va nous permettre de mieux cerner les projets innovants et, en interne, de nous en inspirer", affirme Frédéric Panigot. L'essor du numérique devrait également inspirer le travail des banques, qui pourraient accélérer la digitalisation de leurs opérations. "Le chef d'entreprise de demain sera à la recherche de nouveaux outils pour avoir recours à sa banque en ligne, rappelle-t-il. Il faut donc continuer de développer des innovations d'usage, comme le paiement, la validation des opérations de financement sur mobile à distance via la signature électronique et le classement des documents sur un coffre-fort électronique."

Face à l'éventail de solutions de financement disponibles pour les entrepreneurs, les banques devront également innover. Quitte à se positionner non pas sur le segment du crowdfunding, mais sur des opérations de haut de bilan, jusqu'ici réservées au venture capital ? C'est possible, à terme, glisse à demi-mot Frédéric Panigot, imaginant que les banques devront développer leur capacité "à investir dans de petites levées et être en mesure de suivre un certain nombre de projets". La condition sine qua non pour prendre part plus activement à la phase de création et de développement d'entreprise. À défaut, celle-ci restera une licorne peinant à émerger sur le territoire français.

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