Transitions écologiques : « La protection du paysage doit aujourd’hui passer après la décarbonation » (Bertrand Piccard, Solar Impulse)

ENTRETIEN. De passage à Grenoble (Isère) vendredi dernier à l’occasion d’une exposition au sein des nouveaux locaux de Schneider Electric rassemblant 25 startups de sa fondation Solar Impulse, l‘explorateur suisse Bertrand Piccard est revenu en exclusivité avec La Tribune sur les défis qui attendent les 1.400 projets innovants de startups, désormais labellisées par sa fondation. S’il croit toujours à la « théorie du Pyrhana » qui devrait permettre aux pépites innovantes de s’imposer sur le marché, il énumère les obstacles : entraves administratives, oppositions, devenues plus fréquentes, des « défenseurs du paysage » face à des projets d’éoliennes ou de photovoltaïque… mais il l’affirme : « conserver un paysage magnifique à 5 degrés d'augmentation de température » est voué à l’échec.

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(Crédits : DR)

La Tribune - Vous êtes ce vendredi à Grenoble, au sein du nouveau bâtiment Intensity de Schneider Electric, afin de présenter une vingtaine de startups issues de votre Fondation Solar Impulse. Quelle est la nature de votre partenariat avec Schneider Electric ?

Bertrand Piccard - La Fondation Solar Impulse est une fondation d'utilité publique à but non lucratif depuis 2004 (qui a changé de nom en 2016, ndlr), mais nous ne pouvons offrir nos services gratuitement que si les partenaires financiers, économiques, industriels, scientifiques nous soutiennent.

Nous avons d'abord cherché à démontrer, notamment à travers le projet d'avion solaire, que les technologies propres et les énergies renouvelables permettent d'accomplir des buts à priori impossibles. Ensuite, nous nous sommes orientés vers la promotion de centaines et centaines de solutions qui sont en même temps écologiques et économiquement rentables.

Pour cela, nous avons une quinzaine de partenaires comme Schneider Electric, qui nous donnent les moyens économiques de faire notre travail, afin d'offrir le label aux solutions qui le méritent gratuitement. Notre budget annuel s'élève à près de 3,5 millions d'euros.

Concernant les innovations déjà labellisées par votre fondation, vous évoquiez d'abord la cible de 1.000 projets, désormais dépassée avec près de 1.300 projets labellisés. Vous visez désormais quel nouvel objectif ?

Désormais, nous en sommes même presque à 1.400... Lorsque j'avais annoncé la cible de 1.000 projets, c'était un chiffre assez grand et symbolique, qui démontrait que si l'on parvenait à en atteindre ce chiffre, on en aurait probablement assez.

Au départ, beaucoup de gens m'ont dit que c'était impossible. Or, nous avons passé ce cap le 13 avril 2021 et depuis, nous continuons à recevoir des demandes de labellisation. Nous avons même développé un outil de recherche sur notre site internet qui permet à chacun de trouver les solutions dont il a besoin, et de mettre ces innovations en lumière.

Alors que la crise sanitaire a mis en lumière les enjeux de décarbonation, qu'est-ce que le label apporte réellement à ces startups ? Ces ambitions se matérialisent-elles vraiment par des contacts, des financements ?

Notre label se pose déjà comme une manière d'apporter de la crédibilité aux projets présentés par les startups, car très souvent, celles-ci ont du mal à démontrer que leur projet est rentable. Elles peuvent avoir des produits extraordinaires, écologiques, qui protègent l'environnement, mais il y aura toujours des personnes pour leur répondre que l'écologie est trop chère.

Ce que nous faisons, c'est donc certifier qu'un produit, une solution est économiquement rentable, tout en protégeant l'environnement. Cela facilite donc, comme le montre cette matinée à Grenoble, la communication et la promotion de ces startups, leur accès aux marchés, le développement de partenariats, l'accès à des investisseurs...

D'autant plus que l'on a depuis créé, avec BNP Paribas et BNP Paribas et Rothschild&Co, deux fonds d'investissement afin d'accompagner ces entreprises labellisées.

On parle souvent de la question du financement ou de l'accès aux grands groupes pour ces startups qui veulent innover dans le domaine de la transition écologique. Quels sont les plus grands enjeux que vous constatez, pour votre part, sur le terrain ?

On voit bien que, suivant les étapes de développement de ces startups, ce peut être le financement mais aussi la crédibilité, l'accès aux marchés. Aujourd'hui, on remarque cependant que ce sont les entraves administratives qui constituent l'un des principaux freins. Il existe des solutions extraordinaires qui ne peuvent pas être utilisées parce qu'elles sont nouvelles et n'entrent pas dans le cadre bureaucratique actuel...

Pour autant, la réglementation peut parfois, elle aussi, devenir un facilitateur ou un carburant à l'innovation dans le domaine des transitions, comme on l'a observé dans le monde du bâtiment par exemple ou des emballages, même si du chemin reste à parcourir ?

La réglementation doit bien sûr évoluer pour inciter à l'utilisation des nouvelles solutions. Le but politique visé est devenu assez clair sur les enjeux de décarbonation. Mais maintenant, comment on y parvient ?

Désormais, les technologies existent, les investisseurs s'y intéressent, des clients veulent les utiliser et malgré tout, on continue à émettre davantage de CO2 chaque année. Pourquoi ? Parce qu'on fait encore face à trop d'entraves réglementaires et administratives, avec des administrations qui travaillent encore verticalement, en silos.

Or, pour rénover énergétiquement un bâtiment, il faut pouvoir en même temps défiscaliser l'investissement, accorder des permis de construire, que la modification soit acceptée par les protecteurs du paysage, puis rentabilisée par les économies d'énergie des locataires... il faut donc inclure l'ensemble des parties et pour cela, on a affaire à quatre administrations différentes, ce qui rend les choses extrêmement compliquées.

La crise et ses plans de relance, ainsi que sa volonté politique dont vous parlez n'ont pas encore réussi à accélérer ou modifier cet aspect ?

Ce que la crise a facilité, c'est surtout l'accès à l'argent. Il y a des milliards d'euros qui arrivent maintenant et qui sont aujourd'hui aiguillés, de préférence, vers des technologies modernes, plus propres, décarbonées, etc.

Par exemple, on espère effectivement que dans le cadre de l'automobile, il n'y ait pas d'argent qui aille pour continuer à développer des moteurs thermiques, mais qu'il serve plutôt à développer des moteurs électriques à batteries ou à hydrogène.

Vous évoquiez la question des choix politiques, qui s'illustre bien sur le terrain du nucléaire, un enjeu très en vogue en ce moment :  récemment, vous évoquiez dans un entretien à La Tribune le fait qu'il ne s'agit pas forcément d'un choix politique, mais surtout économique sur la question de l'atome ?

Je pense que c'est en premier lieu le prix de la production électrique qui va définir quelles sources d'énergie nous allons retenir. Or, pendant longtemps, il a fallu des subventions pour le solaire et l'éolien. Et maintenant, non seulement il y en a plus besoin, mais on voit que ces deux énergies deviennent, dans la plupart des pays, moins chères que le nucléaire, le gaz et le pétrole... Il s'agit d'un retournement de situation complet.

Cependantil faut également prendre en compte le fait que les oppositions aux énergies renouvelables qui se développent, proviennent en premier lieu des associations de protection du paysage, qui ne veulent pas voir fleurir des éoliennes ou des champs de panneaux solaires, ou surélever des barrages...

Mais on oublie que conserver un paysage magnifique à 5 degrés d'augmentation de température sera invivable, il faut donc tout de même poser des priorités. La protection du paysage, en tant qu'actif visible, doit aujourd'hui passer après la décarbonation.

Est-ce que cette transformation des réglementation que vous évoquiez plus haut doit nécessairement passer par l'Europe ?

Pas forcément, car les réglementations peuvent aussi être aujourd'hui plus locales en matière énergétique. Il existe par exemple des pays où ce domaine est beaucoup plus privatisé, la question relève donc plus de chacun des Etats membres.

Mais il s'agit d'un chantier énorme : d'ailleurs, plus je cherche à comprendre la raison pour laquelle on n'avance pas plus vite, plus je vois que nous avons des réglementations qui s'opposent, se contredisent mutuellement ou n'autorisent pas quelque chose.

Aujourd'hui, la voiture électrique a véritablement un sens si elle peut par exemple stocker de l'énergie, lorsqu'il y a beaucoup de soleil ou de vent, et la restituer ensuite sur le réseau, lors des pics de demande. Or, c'est interdit, car dans la plupart des pays, l'automobiliste deviendrait alors un producteur d'énergie, empiétant sur les monopoles des énergéticiens. Et la réglementation ne le permet pas.

C'est la même chose avec une innovation qui permettrait d'enlever 80 % des particules toxiques dans les moteurs thermiques : vous êtes obligé de faire recertifier le véhicule après avoir posé ce petit boîtier sur votre moteur. Donc, c'est clair que les gens ne le feront pas.

Pour vous, quelles sont, parmi la vingtaine d'innovations présentées ici à Grenoble, celles qui vous semblent les plus prometteuses ?

J'aime beaucoup les différents systèmes de gestion de déchets. Fabriquer des pierres de construction avec des déchets ménagers compactés, c'est quand même extraordinaire. Même chose avec le recyclage à l'infini du PET proposé par Carbios.

Ce sont des innovations qui sont prêtes à être commercialisées. Elles pourraient être déployées littéralement partout.

L'idée de la startup Celcius Energy, avec ses puits géothermiques est très intéressante, car elle provient d'une entreprise pétrolière (une spin-off de Schlumberger, ndlr). C'est donc un exemple parfait de diversification industrielle.

Sans oublier le groupe Schneider Electric, qui démontre comment l'on peut parvenir à avoir un système de gestion de l'énergie intelligent en s'appuyant sur les microgrids.

Et les premiers marchés qui vont arriveront à percer, quels sont-ils, selon vous ?

Toutes ces solutions existent, sont disponibles et maintenant, il faut que chacune d'entre elles puisse individuellement percer.

C'est ce que j'appelle la théorie du piranha : si l'un de ces spécimens vous attaque dans une rivière, cela ne vous fera pas de mal. Par contre, si vous avez 1.400 piranhas qui arrivent d'un coup, vous êtes réduit à l'état d'un squelette en 3 minutes...

C'est exactement la même chose avec ces solutions : l'une d'elle, seule, ne pourra pas changer grand chose, mais les 1.400 solutions arrivant chacune dans leur domaine vont grignoter un peu de gaspillage, de carbone, d'excès d'énergie, à chaque fois. Et dans leur ensemble, elles vont complètement transformer le monde dans lequel on habite.

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