Nucléaire : malgré les vents contraires, une portion des 6 nouveaux EPR se jouera en Auvergne Rhône-Alpes

DOSSIER. Après les ambitions dessinées par Emmanuel Macron, la filière régionale de l’atome se préparait à reprendre des couleurs. Même si la dernière semaine écoulée a vu son lot de mauvaises nouvelles (réacteurs nucléaires défaillants, prix plafonnés, EPR retardé...), cela fait plusieurs décennies que ses acteurs, jusqu'ici cantonnés à des opérations de maintenance, espéraient bien tirer parti des constructions d’EPR annoncées par l’exécutif. Car ici encore plus qu'ailleurs, l'enjeu semble de taille dans ce qui se pose comme la première région française productrice d’électricité à partir du nucléaire.

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(Crédits : DR/EDF/Cedric Helsly)

 La filière du nucléaire régionale, prête à reprendre des couleurs ? Jusqu'ici, tout semblait tracé pour que la filière de l'atome fasse son grand retour sur la scène nationale. A l'automne dernier, les déclarations du gouvernement Macron qui annonçaient la construction de six nouveaux EPR, avaient appuyé les arguments des partisans de cette énergie, dans laquelle la France a choisi de placer ses pions pour la décarbonation de son énergie, dès les années 1970.

Début janvier, le président d'EDF, Jean-Bernard Lévy avertissait lui-même qu'après les paroles, il était "urgent" de lancer "des actions concrètes" pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires en France.

Car jusqu'ici, la France était héritière d'un parc de 58 réacteurs construits entre les années 70 et 90 (dont deux fermés depuis 2020 à Fessenheim et encore en cours de démantèlement), avec, pour seul nouveau projet, celui de l'EPR de Flamanville (Manche), qui accuse cependant un décalage de dix ans, avec une mise en service prévue désormais fin 2023, et des surcoûts multipliés par 3 (estimés 12,7 milliards d'euros). En attendant, l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a confirmé début 2021 la prolongation de dix ans de la durée de vie des réacteurs nucléaires les plus anciens, portant ainsi leur durée de vie de 40 à 50 ans.

En juillet, le gouvernement avait même suspendu ses projets de nouvelle régulation du nucléaire français ainsi que la réforme d'EDF, afin de « donner à l'entreprise les moyens d'investir ». Début janvier également, c'est Bruxelles qui avait dévoilé un projet de texte visant à intégrer dans la taxonomie verte les centrales nucléaires et le gaz naturel. Une décision qui, si elle doit encore être soumise au vote des institutions européennes d'ici à fin janvier, entérine déjà les résultats d'une année de bataille menée par le gouvernement français en première ligne, qui souhaitait ainsi défendre l'avenir de l'un de ses fleurons.

Un alignement des planètes fragile ?

Ces annonces interviennent alors qu'en même temps, l'alignement des planètes dont bénéficie le nucléaire semble fragile : la disponibilité de production du nucléaire français, héritée de travaux menés dans les années 70 ans, a été réduite au cours des dernières semaines, du fait des visites décennales en cours, qui ont mobilité certains réacteurs français. EDF a par exemple annoncé début janvier prolonger de trois mois l'arrêt d'un réacteur à Chooz, après y avoir détecté un défaut similaire à celui d'une autre centrale à l'arrêt. Et ce jeudi, l'IRSN a évoqué auprès de l'AFP un problème du même type sur l'un des deux réacteurs de Penly.

De son côté, le gestionnaire du réseau RTE évoquait, dans une note publiée le 31 décembre dernier, que "le calendrier des opérations de maintenance des réacteurs qui composent le parc nucléaire français était identifié de longue date par RTE comme particulièrement chargé pour l'hiver 2021-2022 et a par ailleurs été perturbé par les répercussions des confinements de l'année 2020".

Lire aussi 12 mnRelance du nucléaire : les 3 enjeux qui attendent (aussi) la filière régionale au tournant

Et d'ajouter que "la prolongation ou la mise à l'arrêt des quatre réacteurs des sites de Chooz et Civaux (palier N4) annoncée par EDF, le 15 décembre (...) prive le système électrique d'une puissance pilotable de 4,5 GW par rapport à la capacité attendue au cours du mois de janvier".

Résultat ? "La disponibilité prévisionnelle du parc nucléaire français est désormais évaluée par RTE dans une fourchette comprise entre 43 et 51 GW pour la majeure partie de janvier : il s'agit du niveau le plus bas jamais atteint pour le parc nucléaire à cette période de l'année".

Et l'annonce, ce jeudi 13 janvier au soir, du ministre de l'Economie Bruno Le Maire prévoyant que l'électricien augmente de 20 térawattheures (TWh) le volume d'électricité nucléaire à tarif réduit qu'il revend à ses concurrents afin de contenir l'envolée des prix de l'énergie, promet désormais à EDF un résultat brut d'exploitation largement revu à la baisse et impacté « entre 7,7 et 8,4 milliards d'euros ».

Première région industrielle et productrice

C'est dans ce contexte que la région Auvergne Rhône-Alpes, qui produit déjà 80 TWh d'énergie chaque année grâce à l'atome (contre 77 en 2020) pour 13.480 MW de puissance installée, pourrait néanmoins se retrouver, de fait, au cœur de la future stratégie nationale. Avec, elle l'espère, des atouts qui demeurent à jouer sur le tapis. Car actuellement, 70 % de sa production d'électricité régionale provient déjà du nucléaire (contre 27% pour l'énergie hydraulique, un autre marqueur fort du mix auralpin).

Avec ses quatre sites de production d'énergie d'origine nucléaire (Tricastin dans la Drôme, Saint-Alban en Isère, Cruas en Ardèche et le Bugey dans l'Ain), ce n'est donc pas un hasard si les annonces d'Emmanuel Macron, promettant à la fois une enveloppe de 470 millions d'euros destinés à soutenir la filière à travers France relance, mais aussi, un milliard d'euros dans le cadre de France 2030, ont intéressé les acteurs auralpins au plus haut lieu, alors que se déroulaient, fin novembre, les assises régionales de la filière, suivies du salon national WNE (World Nuclear Exhibition) à Paris.

« Auvergne Rhône-Alpes a deux spécificités : celle d'être la première région industrielle de France, mais également, celle d'être l'une des régions qui produit le plus d'électricité -et qui en produit même deux fois plus qu'elle ne consomme-, en venant en soutien à des pays voisins comme l'Italie, la Suisse, etc », explique Marc Simon-Jean, délégué régional EDF en Auvergne-Rhône-Alpes.

Et jusqu'ici, l'attention était, là aussi, en premier lieu portée à la maintenance de l'ensemble de son parc existant : à commencer par la centrale du Bugey (1.410 salariés et quatre réacteurs de 900 MW ainsi qu'un réacteur en déconstruction), où après les unités de production n° 2 et n° 4, c'est au tour de l'unité de production n° 5 (actuellement en cours), tandis que son unité n° 3 sera inspectée courant 2023.

A Tricastin, une centrale de 1.400 salariés et quatre réacteurs de 900 MW, et désormais âgée de 40 ans, "les visites décennales des réacteurs 1 et 2 sont terminées, celle du réacteur n°3 débutera en mars prochain, et la visite décennale du réacteur n°4 en 2024", précise EDF.

Pour la centrale de Cruas (1.380 salariés et quatre réacteurs de 900 MW), les quatre visites décennales n'ont pas encore démarré et sont prévues entre 2024 à 2027, tandis que pour celle de Saint-Alban-Saint-Maurice, la plus récente (avec 840 salariés et ses deux réacteurs de 1300 MW), la 3e visite décennale (30 ans) de l'unité de production n° 1 a été complétée en 2017 et celle de sa seconde unité en 2018.

Pour autant, à l'heure où la disponibilité de la production s'avère un enjeu critique, l'ensemble de ces travaux ne se traduisent pas nécessairement par une mise à l'arrêt, rappelle EDF : un seul des 14 réacteurs présents en AuRA est actuellement stoppé pour une opération de maintenance.

Il s'agit du réacteur n°5 de la centrale du Bugey, en visite décennale et qui devrait être de retour sur le réseau mi-février. "Tous les autres sont en fonctionnement (4 réacteurs de Tricastin, 2 de Saint-Alban, les 4 de Cruas et les 3 sur 4 de Bugey)", précise EDF.

Après la maintenance, de nouvelles paires d'EPR jusqu'en AuRA

« La région Auvergne Rhône-Alpes est historiquement une région productrice d'énergie nucléaire, notamment en raison de la présence du Rhône, un grand fleuve permettant le refroidissement des centrales, et autour desquelles se sont installées tout un écosystème », expliquait à La Tribune Cécile Arbouille, déléguée générale du Gifen, le syndicat professionnel de l'industrie nucléaire française.

Et jusqu'ici, les investissements se traduisaient plutôt par le financement de ces visites décennales, menées sur chacune des centrales, pour un coût moyen estimé à "250 millions d'euros et une durée d'environ 5 mois", selon les estimations d'EDF, tout en apportant "une forte activité économique sur le territoire" puisqu'elles nécessitent en moyenne la mobilisation de 5.000 intervenants extérieurs (hors opérations habituelles de maintenance).

Un projet additionnel (le Grand Carénage), mené à l'occasion de ces visites décennales et doté d'une en enveloppe de 4 milliards d'euros par année au niveau national, vise également à permettre de prolonger la durée de fonctionnement des centrales de 10 ans avec l'autorisation de l'ASN, en menant des travaux de plus grande envergure. Un vaste chantier dont les travaux ont démarré dès 2012 et s'échelonneront jusqu'à 2025, voire 2027, pour la centrale de Cruas notamment.

Mais EDF, qui demeure le principal donneur d'ordres et gestionnaire du parc nucléaire français, avait déjà produit un rapport à l'attention du gouvernement où il envisageait la suite, bien avant RTE et son rapport sur les futurs énergétiques 2050 :

« Nous expliquions que, dans le cadre où le gouvernement relancerait la construction de trois paires d'EPR, soit six réacteurs, nous avions déjà identifié quatre emplacements, dont deux de manière certaine, qui sont les sites de Penly (Seine-Maritime) et de Graveline (Nord) ainsi qu'un autre, qui serait à déterminer entre Tricastin et le Bugey », confirme l'énergéticien.

Un projet de construction de 3 nouvelles paires d'EPR qui s'élèverait, selon le groupe EDF, autour de 50 milliards d'euros au total, le tout en tenant compte d'une intervention de l'Etat (mais dont les modalités demeurent à préciser).

Car face à une réglementation de plus en plus sévère concernant l'implantation sur du foncier non-artificialisé, ainsi que sur la sécurisation des sites et leur approvisionnement, EDF rappelle qu'il serait « souhaitable » que les nouvelles paires d'EPR en projet se fasse sur l'un des 18 sites existants français.

Auvergne Rhône-Alpes serait ainsi placée au premier rang, ou presque : « On estime qu'une paire d'EPR pourrait être lancée tous les quatre ans, ce qui signifie pour la région, que cela pourrait survenir d'ici la fin de la décennie, après Penly et Gravelines... », glissait Marc Simon-Jean.

Un horizon 2035-2037 acté, en pleine tempête ?

Plus récemment, le commissaire européen Thierry Breton avait élargi la question à l'échelle européenne et estimé que l'UE devrait consacrer « près de 20 milliards d'euros par an pour se doter d'un parc de centrales nucléaires de nouvelle génération », tout en précisant que cette énergie ne devrait représenter, à terme « que 15% du mix énergétique européen en 2050, contre 26% aujourd'hui. »

Mais encore faut-il que le gouvernement tranche : alors que l'échéance des présidentielles se rapproche, tout semble indiquer que l'avenir de l'atome sera porté entre les mains du prochain gouvernement, un sujet qui attise l'intérêt des candidats de tous bords. Il y a une semaine, la secrétaire d'État auprès de la ministre de la Transition écologique, Bérangère Abba, évoquait quant à elle devant le Sénat une mise en service des nouveaux EPR espérée "en 2035-2037".

Même si quelques jours plus tard, la déclaration du ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, qui prévoit donc que l'électricien augmente de 20 térawattheures (TWh) le volume d'électricité nucléaire à tarif réduit revendu à ses concurrents pour faire face à l'envolée des prix de l'énergie, menace désormais de grever sérieusement les capacités d'investissements du fleuron français.

De leur côté, les chefs de file de la filière nucléaire espèrent un calendrier clair en lien avec celui de la transition énergétique, afin de développer notamment leurs compétences. « La filière est désormais en attente d'une décision politique qui tranche sur le scénario à appliquer au cours des prochaines années, et notamment, est-ce qu'il sera question de l'un des trois scénarios évoqués par RTE, comprenant bien le nucléaire ? Car désormais, nous avons besoin de précision concernant le nombre de réacteurs et le planning souhaité afin de pouvoir se mettre en marche », indiquait juste avant les fêtes de fin d'année Cécile Arbouille.

Avec selon elle, le risque que la France se place « à la traîne » alors qu'elle fait aujourd'hui partie des quatre nations de tête (aux côtés de la Chine, des Etats-Unis et de la Russie) compte tenu de son expérience dans le domaine du nucléaire civil.

Sur le plan local, des oppositions toujours vives

Un avis toujours pas partagé cependant par les associations environnementales comme Greenpeace ou Stop Tricastin, qui a déjà annoncé sa volonté de remettre prochainement une pétition pour la fermeture du réacteur n° 1 de Tricastin, dans le cadre d'une enquête publique s'ouvre au sujet du réexamen de la sûreté du 13 janvier au 14 février prochain. Les exécutifs écologistes, notamment à la tête de Lyon, avaient également demandé, dans un communiqué commun à l'ASN, la fermeture de la centrale du Bugey d'ici 2024.

Le Maire EELV de Lyon, Grégory Doucet, estimait même que le président de la République confondait, dans son annonce, "transition écologique et technologique et reste muet sur la nécessaire sobriété. Il ne tire aucune leçon des grandes crises que nous vivons qui impliquent des changements drastiques dans les manières de produire, échanger et consommer", et appelait quant à lui "un nécessaire débat démocratique sur la question énergétique".

Un récent incident au sein de la centrale du Tricastin, l'une des plus anciennes et situées sur une faille sismique comme le rappellent régulièrement les associations antinucléaires, a également relancé le débat à la mi-décembre : une fuite de tritium (28 .900 becquerels par litre (Bq/L), la seconde en l'espace de deux ans, a été mesurée dans les eaux souterraines de l'unité de production de Tricastin et révélée par le quotidien Mediapart. Circonscrite à l'intérieur des murs de la centrale. Elle demeure toutefois "sans conséquence sanitaire" pour son environnement, ont réaffirmé EDF et l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

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Commentaire 1
à écrit le 18/01/2022 à 9:03
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Ce qui est bien avec le Blasé c'est qu'il n'évolue jamais (et il ne le cherche pas d'ailleurs... ) si au moins il y a avait de la matière dans ses commentaires cela pourrait amener à débattre, à s'enrichir et évoluer là aussi. Non le beauf dans sa sp...

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