"Nous avons sauvé des dizaines de milliers d’emplois en 2020" (Tribunal de commerce de Lyon)

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Pour le président du tribunal de commerce de Lyon, Thierry Gardon, la vague de défaillances pourrait être à nouveau repoussée à début 2022 compte-tenu de l'annonce de ce troisième confinement de quatre semaines annoncé par l'exécutif, qui doit par ailleurs rallonger les mesures de soutien aux entreprises.
Pour le président du tribunal de commerce de Lyon, Thierry Gardon, la vague de défaillances pourrait être à nouveau repoussée à "début 2022" compte-tenu de l'annonce de ce troisième "confinement" de quatre semaines annoncé par l'exécutif, qui doit par ailleurs rallonger les mesures de soutien aux entreprises. (Crédits : DR)
CONFINEMENT, SAISON 3. La vague de faillites qu’il attendait n’a toujours pas eu lieu. Mais entre un bilan 2020 pour l’heure toujours meilleur qu’il n’y paraissait, et des préoccupations cependant marquées pour la 3e saison de confinement qui s’amorce, le président du tribunal de commerce de Lyon, Thierry Gardon, se confie à La Tribune. Avec toutefois une satisfaction : selon ses premières estimations, les procédures de conciliation auraient permis de sauver « des dizaines de milliers d’emplois » à l’échelle lyonnaise.

LA TRIBUNE AURA - Nous nous étions parlés à l'automne dernier, avec la crainte qu'une vague de faillites ne menace la France, et également la région AuRA, début 2021 : quel état des lieux peut-on finalement dresser au sein du tribunal de commerce de Lyon en ce premier trimestre ?

THIERRY GARDON - La situation n'a pas beaucoup évolué depuis l'automne dernier, le nombre d'entreprises en défaillances se présentant devant notre juridiction demeure bas, essentiellement en raison des PGE consommés, mais aussi du fait que les organismes fiscaux et sociaux n'ont toujours pas repris les voies de recouvrement forcées.

Ces facteurs font que les entreprises ne sont pas aujourd'hui incitées à venir auprès du tribunal de commerce, y compris au sein des secteurs qui sont totalement sinistrés comme la restauration, l'hôtellerie, etc, qui sont actuellement à l'arrêt.

Avec les aides accordées, on a ainsi mis des entreprises sous perfusion mais cela ne veut pas dire pour autant qu'elles seront ensuite capables de vivre toute seules, et c'est précisément ce qui nous inquiète aujourd'hui.

Au cours des derniers mois, quel a donc été le bilan de l'activité du tribunal de commerce de Lyon ?

Depuis près d'un an, nous avons entrepris une série de mesures de prévention et lorsque l'on dresse un premier bilan, on se rend compte avec satisfaction que l'on a réussi à sauver des dizaines de milliers d'emplois à l'échelle de notre territoire.

Et ce, à travers toutes les procédures de conciliation qui, même si l'on ne peut pas dévoiler leur contenu, qui demeure confidentiel, ont démontré tout leur intérêt pour les dirigeants.

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Nous n'avons pas encore arrêté les chiffres de manière consolidée, mais ce nombre nous semble aujourd'hui plus élevé que par rapport à une année normale.

Ce sont la plupart du temps des procédures qui se font dans l'ombre, mais qui démontrent bien l'intérêt de notre métier, puisqu'elles permettent de remettre à plat l'ensemble des créances des entreprises et de mettre autour de la table leurs créanciers avant que la situation ne s'empire.

Cela représente, au total, des centaines de dossiers ouverts, dont certains de grande taille et qui iront jusqu'à devenir des procédures judiciaires, relayées dans la presse. C'est par exemple le cas de MDA (le discounter de produits électroménagers est sorti d'une procédure de sauvegarde en décembre 2020, ndlr), qui concernait jusqu'à 5.000 emplois indirects.

Quels ont été les secteurs qui ont fait appel à vous les premiers durant cette année de crise ?

On voit d'abord qu'en situation de crise, les créanciers de manière générale et notamment les banques ont été plutôt bienveillants et à l'écoute, probablement davantage que sur des périodes comme 2018 ou 2019, où il n'existait pas de crise et où des problématiques de gestion pouvaient être soulevées.

Le sauvetage de plusieurs dizaines de milliers d'emplois en l'espace d'un an démontre que le système que nous proposons est efficace. On a retrouvé d'ailleurs des dossiers issus de tous les secteurs, aussi bien de l'industrie, de l'événementiel, de la distribution de biens intermédiaires, des centres de sport...

Bizarrement, nous avons pour l'heure encore peu de dossiers issus de l'hôtellerie-restauration ou du secteur de la montagne, qui sont encore alimentés par les aides gouvernementales.

Nous avions également beaucoup parlé il y a quelques mois du secteur de l'aéronautique, qui, même s'il reste « drivé » par l'écosystème toulousain, compte un certain nombre de sous-traitants de rang 2 voire 3 en AuRA (vallée de l'Arve, etc) : ont-ils frappé à la porte du tribunal de commerce également ?

L'aéronautique a pour l'instant plutôt bien résisté dans notre région, même si nous restons inquiets. Dans ce secteur, une forme de reprise semble se dessiner, mais elle est actuellement essentiellement tirée par l'export, et notamment les pays asiatiques qui redémarrent, ainsi que l'Angleterre.

Le problème, c'est que nous avons des sociétés endettées par les PGE, qui ont dû supporter une période sans business, et qui reprennent actuellement des commandes sans avoir les moyens de les financer.

Les crédits fournisseurs sont en effet réduits, du fait de leur endettement, et le rallongement des délais d'exécution de leurs commandes, en raison de problèmes d'approvisionnement de leurs matières premières ou de composants qui n'arrivent pas, les pénalisent en premier lieu.

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Ces facteurs ont pour effet d'augmenter leurs besoins en fonds de roulement, or, les banques vont être très réticentes à leur prêter davantage, du fait de leur endettement qui s'est creusé. Il va donc falloir trouver des solutions "plus originales", qui pourront passer par exemple par une ouverture de leur capital, mais qui s'assortit de la dilution de leur actionnariat.

A ce sujet, peut-on craindre l'arrivée de fonds étrangers voire l'apparition de phénomènes de concentration au sein de certains secteurs ?

Pour l'instant, nous n'observons ni l'un ni l'autre, il est encore un peu tôt, même si l'arrivée de capitaux étrangers au sein de nos entreprises doit demeurer un point à surveiller. Nous avons déjà observé, par le passé, l'arrivée de ce type de phénomène au sein d'industries françaises en difficultés, qui ont créé une certaine forme de dépendance, et il va falloir être vigilant voire être inventif en favorisant par exemple le rapprochement entre des sociétés nationales.

La création du premier fonds souverain régional, annoncé par la Région Auvergne Rhône-Alpes, est-il un des instruments qui serait de nature à faire la différence sur ce terrain ?

Je pense qu'il peut s'agir d'un élément très positif qui vient s'ajouter à des fonds privés, même si son impact demeure à mesurer. Aujourd'hui il est encore un peu tôt, et nous sommes encore dans la phase des annonces. Tout dépendra également du champ concret d'intervention de ce fonds, et de la forme que pourraient prendre ses investissements, etc. Mais cela fait partie des outils, voire des pistes à explorer.

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Avez-vous l'impression que les entreprises ont davantage anticipé leurs difficultés financières sur cette fin d'année en raison des différentes vagues de la crise, et ont fait appel aux procédures de conciliation plus tôt ?

Nous avons effectivement l'impression qu'elles sont venues un peu plus tôt, mais la période actuelle, marquée par l'incertitude, veut tout de même qu'il existe aussi une forme d'attente : on voit bien qu'au fil du premier, deuxième, voir même troisième confinement désormais, les entreprises sont dans l'attente de voir ce qu'il va se passer sur le terrain sanitaire et économique.

Notre inquiétude se porte aujourd'hui vers le tissu de TPE, voire de PME, qui hésitent à venir et pensent qu'il n'existe aucune solution à leur situation. Ce n'est pas le cas, car il existe au contraire un intérêt à remettre à plat l'ensemble de leur dette, y compris antérieure, et à avoir une approche globale.

Il y a quelques mois, un grand nombre d'acteurs avaient fait part de leurs craintes concernant le coût d'un premier, puis d'un second confinement : qu'en est-il désormais avec cette 3e phase de « mesures de freinage » qui s'impose à l'ensemble du pays pour quatre semaines. Craignez-vous que l'addition soit encore plus « salée » que prévue pour l'écosystème régional ?

Ce nouveau confinement pourrait avoir en effet un effet très négatif sur le commerce, et notamment sur les établissements dits « non essentiels ». Il faut pas non plus sous-estimer les effets du renforcement du télétravail, qui font que si l'on se déplace moins, on génère aussi moins de ventes à emporter pour les restaurateurs, qui avaient commencé à développer un nouveau modèle.

Cette période ne sera également pas très propice à faire des affaires et à ce que les gens se rencontrent et créent du lien. Il existe donc des raisons d'être inquiets.

Quel est désormais l'horizon que les tribunaux de commerce regardent avec attention ?

Il semble que la vague de défaillances que l'on prédisait en soit également retardée : on a plutôt l'impression que l'on s'oriente désormais vers le printemps 2022.

Une chose est sûre : lorsqu'on se trouve dans une économie qui fonctionne normalement, il existe toujours des entreprises en défaillance, en raison d'un phénomène de concurrence ou de la vie des entreprises.

En 2019 avant la crise, nous avions par exemple connu un score particulièrement bas au niveau national de 52.000 défaillances en France, dont environ 1.400 à Lyon. Il ne faut pas non plus oublier que si l'on parle souvent des grandes entreprises ou ETI, celles-ci ne représentaient à l'époque déjà que 38 dossiers. Le principal réside dans les petites et moyennes entreprises, dont on ne parle pas souvent, mais pour lesquelles les difficultés sont bien réelles.

Or, actuellement, ces entreprises ne sont plus présentes à la barre du tribunal de commerce car elles sont encore très largement aidées. Mais l'on ne peut pas vivre constamment dans une économie artificielle : lorsqu'il y aura un retour un cadre plus normal, les chiffres vont forcément se rééquilibrer.

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