Thierry Gardon : « Les entreprises sont toujours sous assistance respiratoire »

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Le président du Tribunal de Commerce de Lyon craint que les établissements bancaires soient contraints à faire des choix difficiles au cours des prochains mois.
Le président du Tribunal de Commerce de Lyon craint que les établissements bancaires soient contraints à faire "des choix difficiles" au cours des prochains mois. (Crédits : DR)
GRANDS ENTRETIENS. Thierry Gardon se veut encore très prudent. Alors que sur le premier semestre, le Tribunal de Commerce de Lyon a connu une baisse de 50 % du nombre de défaillances d’entreprises, son président note toutefois que les indicateurs concernant la santé des sociétés d'Auvergne Rhône-Alpes sont sur le fil. Encore loin de la vague attendue à l’issue du premier confinement, il craint cependant plus que jamais pour le premier trimestre 2021 et évoque le sort des petits commerces, mais également des banques, avec inquiétude.

LA TRIBUNE AUVERGNE-RHONE-ALPES - Alors que l'on parlait encore récemment d'une baisse du nombre de procédures engagées à la fin octobre, en comparaison de l'année précédente, quelle est situation observée pour les entreprises depuis novembre, avec le retour du confinement ?

THIERRY GARDON - « Ce qui est très particulier dans cette période, c'est qu'on peut avoir un ressenti un jour, et une tendance qui se dément le lendemain. Depuis 15 jours, je voyais augmenter le nombre de procédures judiciaires, avec une amorce de reprise sur les déclarations de cessation de paiement notamment. Mais celle-ci demeure encore très en dessous du niveau de 2019.

On constate donc bien que les effets des sédatifs injectés dans l'économie par le gouvernement ne sont pas encore totalement éliminés. Les entreprises sont toujours sous assistance respiratoire et se posent encore des tas de questions sur ce qui est le mieux pour elles.

Elles vivent encore du cash injecté et du report de charges. Mais on voit que sur le terrain des procédures à l'amiable, des sociétés de taille significative commencent à se rapprocher de nous pour l'ouverture de procédures de mandats ad hoc ou de conciliation. Elles ont généralement déjà bien entamé leur PGE et souhaitent désormais voir comment elles peuvent renégocier leurs créances et leur niveau d'endettement global. On pense malheureusement que les petites entreprises vont probablement les rejoindre dans les semaines qui viennent... »

Quels sont les facteurs d'inquiétudes sur ces entreprises de petite et moyenne taille ?

« Pour ces entreprises, il existe une prise de conscience que bénéficier des aides fait mécaniquement augmenter leur niveau d'endettement, et qu'il ne s'agira donc pas de la solution à leurs difficultés. Certaines expliquent notamment que même si elles reprenaient un PGE, elles n'arriveraient pas à le rembourser. La plupart ont compris qu'il leur fallait donc trouver d'autres solutions et renégocier leur dette. Je faisais encore le point avec un administrateur judiciaire la semaine dernière qui voyait également arriver, sur ce sujet, une société de plus de 1.000 salariés.

Mais il est vrai que pour les TPE et PME, les procédures à l'amiable et de conciliation sont encore très peu connues, et bénéficient encore trop souvent aux grandes entreprises, qui sont déjà par ailleurs très bien accompagnées sur ces questions. Tout l'enjeu est de sensibiliser désormais les TPE pour qu'elles viennent trouver des solutions auprès du tribunal de commerce avant qu'il ne soit trop tard.

Je m'interroge également sur la manière dont cette crise va impacter les organismes financiers, et notamment les banques. Car malgré le fait que le PGE soit contre-garanti par l'État, les entreprises françaises vont être contraintes de renégocier des dettes antérieures contractées auprès de leurs créanciers, qui sont donc les banques.

Ces organismes financiers vont être contraints à des choix difficiles au cours des prochains mois : ne pas accorder ces renégociations, et prendre le risque que des sociétés déposent le bilan, ou bien accepter d'affaiblir le système bancaire pour les années à venir. On peut ainsi voir comment une telle crise pourrait contaminer peu à peu le système bancaire. »

Des alertes avaient déjà été lancées sur le niveau d'endettement des entreprises françaises, en comparaison aux sociétés étrangères. Celle donnée va-t-elle nécessairement se renforcer avec la crise sanitaire actuelle ?

« Bien entendu, le niveau d'endettement des entreprises françaises augmente significativement. Une publication de la Banque de France, au niveau national, démontre d'ailleurs bien l'impact du PGE pour l'ensemble des entreprises, secteur par secteur.

Mais il faut rappeler que l'endettement était déjà un problème français : nous avions engagé, il y a 15 jours, 122 milliards d'euros pour le PGE, contre seulement 40 milliards d'euros en Allemagne. Et ce, alors que notre pays se trouve déjà assis sur une dette de 125% de son PIB, quand l'Allemagne atteint un niveau de 70 %.

Certains économistes vous diront que la date n'est plus un problème et peut être effacée, mais c'est un peu la cigale et la fourmi : un jour, la fourmi en aura probablement assez de payer pour la cigale... On observe également que les aides proposées par l'Etat commencent d'ailleurs à se durcir au niveau de leurs conditions : il y aura nécessairement une fin à tout ».

Les entreprises qui arrivent face à vous au tribunal de commerce durant cette crise étaient-elles déjà fragilisées en amont ?

« Pas particulièrement justement. C'est d'ailleurs la difficulté, car on voit des sociétés qui n'ont aujourd'hui plus du tout d'activité, et qui étaient cependant de belles entreprises dans leur domaine.

On sait que des secteurs comme le sport, l'événementiel, mais également un certain nombre de métiers convexes, comme la sécurité, les prestations de services, sont également très touchés par cette crise.

De même que la restauration, ou encore les entreprises qui fabriquent des équipements pour ce secteur. Même s'ils ne bénéficient pas de la même tribune médiatique que les commerçants, ces fabricants et fournisseurs qui oeuvrent dans l'ombre, et qui sont d'ailleurs souvent des TPE et PME, se retrouvent particulièrement isolés dans leur secteur d'activité. »

L'industrie est-elle relativement moins touchée que les domaines cités plus haut par ces difficultés économiques ? Notre région est souvent citée comme l'un des territoires particulièrement dynamique sur le plan industriel, avec près de 18% d'emploi lié à ce secteur...

« Il existe là aussi des disparités importantes en fonction des secteurs. Nous avons également reçu des dossiers provenant de l'industrie. Bien entendu, l'aéronautique et de l'automobile ont été les plus touchées et cristallisent aujourd'hui les plus grandes inquiétudes.

Pour autant, nous ne faisons pas face, pour l'instant, à un nombre de recours massif sur ce secteur d'activité, où les entreprises industrielles géraient déjà de manière très préventive, en ayant l'habitude d'absorber des phénomènes de ralentissement par le passé.

Nous avions d'ailleurs identifié, lors d'un dernier recensement, qu'Auvergne Rhône Alpes dénombrait près de 280 entreprises liées au secteur de l'aéronautique. Celles-ci avaient jusqu'ici des niveaux de rentabilité assez satisfaisants et fonctionnaient avec quelques réserves. Il est possible qu'elles puissent encore accepter un niveau d'endettement un peu supérieur. Ces sociétés font pour l'instant le dos rond, en attendant de voir pour l'instant ce qu'il va se passer pour les grands donneurs d'ordres dans les semaines à venir ».

Contrairement à d'autres régions, Auvergne Rhône-Alpes a-t-elle finalement la chance de traverser cette crise avec une économie relativement diversifiée ?

« Le sentiment que nous avons est tout de même que notre économie est très impactée, au niveau national, par le tourisme et l'événementiel, contrairement à d'autres pays européens. Mais nous avons aussi une structure économique particulière à prendre en compte, puisque lorsqu'on regarde les chiffres de l'INSEE, la France compte près de 3,7 millions de micro-entreprises, sur un total de 3,8 millions d'établissements.

Cela veut dire que l'essentiel de nos sociétés sont très petites, et que les PME ne représentent que 147.000 entreprises, contre 5.700 pour les ETI et seulement 260 pour les grands groupes. Tout l'enjeu sera de voir comment vont réagir ces entreprises, avec un fort risque sur les effectifs, puisqu'elles emploient l'équivalent de 2,4 millions de personnes à temps plein. D'autant plus qu'à l'intérieur de ces effectifs, les chefs d'entreprise n'ont pas accès aux mesures de chômage partiel, ce qui demeure un facteur de grande inquiétude. »

On a évoqué le risque que 30 % des TPE et PME puissent faire faillite à l'issue de cette pandémie, malgré les dispositifs d'aides de l'Etat : ce chiffre vous semble-t-il probable au vu de la situation actuelle ?

« Ce niveau dépendra des secteurs : dans le milieu de la restauration, on pourrait même aller au-delà de ce chiffre, d'après ce que j'entends jusqu'ici.

Nous sommes interpellés par le sort des micro-entreprises car à l'intérieur, il y a toutes sortes de petits emplois liés au transport rapide, ou à de nouveaux métiers qui se créent depuis la fusion de ce statut avec le régime de l'auto-entrepreneur en 2016.

Or, on peut se demander de quoi ces travailleurs vont vivre demain, alors qu'ils ne sont pas vraiment représentés aujourd'hui et n'ont pas accès aux mêmes amortisseurs sociaux que les grandes entreprises et ETI.

Notre travail et de faire en sorte trouver des solutions pour l'ensemble des problématiques rencontrées par les entreprises. Nous ne sommes pas là pour les liquider, ce qui demeure l'étape ultime, mais bien pour les aider à trouver des solutions en amont, avec l'ensemble des organismes sociaux et fiscaux, qui passe par des procédures à l'amiable avant d'entamer des procédures judiciaires ».

Face à ces risques de faillite qui demeurent à venir, peut-on s'attendre à voir survenir de fortes concentrations dans certains domaines, notamment au profit de plus grands groupes entreprises étrangères ? Observe-t-on déjà des initiatives sur ce domaine au niveau régional ?

« On imagine en effet que certains secteurs comme l'aéronautique, où il existe une large gamme de sous-traitants et de petites entreprises positionnées sur des métiers très spécialisés, pourraient avoir une approche de consolidation. Certaines sociétés pourraient aussi avoir, durant cet épisode, la possibilité de trouver des investisseurs pour les accompagner à restaurer leur trésorerie.

Le niveau de liquidités disponibles aujourd'hui du côté des fonds d'investissements demeure relativement important. Tout l'enjeu sera d'arriver à trouver des solutions pour restaurer la confiance, car ces investisseurs n'ont pas l'habitude de venir au tribunal de commerce récupérer des entreprises en mauvaise position.

Notre rôle sera donc aussi de leur montrer les spécificités de ces entreprises, de proposer des audits identifiant notamment lorsque ces difficultés ne résident pas d'un problème de management, mais bien des effets de la Covid.

Il pourrait donc exister un certain nombre d'opportunités mais il faudra aussi se montrer prudent, notamment lorsque les origines des fonds ne sont pas connues, car il ne s'agit pas de laisser la porte ouverte aux prédateurs étrangers ».

Observez-vous d'ailleurs déjà des tentatives de groupement étrangers, qui souhaiteraient profiter de cette situation économique pour s'implanter dans notre région ?

« Pas encore, mais nous avons au contraire une amorce de discussion avec certains fonds, que l'on pourrait qualifier de régionaux ou de semi nationaux. Il va falloir regarder comment on pourrait travailler ensemble et échanger sur des sujets de ce type. Car nous voyons déjà arriver de gros dossiers, susceptibles d'intéresser également des investisseurs étrangers ».

A quel horizon pensez-vous que les investisseurs soient prêts à se positionner sur de tels dossiers ?

« Il est pour l'instant difficile d'imaginer complètement la sortie de cette crise. D'autant plus qu'avant que des ETI ou PME acceptent de faire entrer un fond au sein de leur capital -qui va forcément les diluer-, c'est qu'elles auront tout essayé en amont.

Et donc, quelque part, leur situation va s'enfoncer. Pour le moment, nous avons encore un manque de lisibilité sur ce terrain et l'on voit d'ailleurs que les milieux financiers sont encore à fleur de peau. Il suffit qu'un vaccin soit annoncé pour que les cours montent tout de suite. La donne se verrait en effet totalement changée si un vaccin était annoncé à la fin février...»

Les fédérations de commerçants militent depuis plusieurs semaines pour une réouverture dès le 27 novembre à l'occasion du Black Friday, -une piste sur laquelle travaillerait le gouvernement en proposant également un report aux grandes enseignes au 4 décembre- et en même ont fait un impératif pour leur survie. Est-ce que cela pourrait vraiment changer la donne ?

« Pour l'instant, c'est l'incertitude qui gouverne, même pour nous en tant que tribunal de commerce. Une seule chose est sûre, c'est que la situation est terrible pour les petits commerçants, qu'il faut pouvoir accompagner.

Ce qui est dangereux, c'est l'attentisme qui réside d'une telle période d'incertitude car au fond, ils ne sont plus maîtres de leur propre entreprise.

Au lieu de venir nous voir, certains chefs d'entreprise ont tendance à décaler leur venue en attendant les annonces... Mais on ne peut pas leur reprocher de ne pas vouloir venir au tribunal de commerce, alors qu'il existe la possibilité d'un rayon de soleil la semaine suivante. Notre principal message reste de leur dire que nous sommes là pour les recevoir en toute confidentialité, et de façon non- engageante, pour les aider à traverser ce cap.»

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