France 3 au régime sec

L’information n’était pas encore officielle à l’heure de “boucler” ce numéro, mais déjà elle suscitait la controverse : la locale de France 3 Grenoble est sur le point de fermer. Après celles de Rennes, Lille et Clermont-Ferrand. Simple choix éditorial, conséquence de coupes budgétaires liées à un contexte économique difficile ou prélude à la fermeture générale des locales ? Décryptage.

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"France 3 Grenoble passera-t-elle l'hiver ?" La question posée dans un tract par le Syndicat
national des journalistes (SNJ) est désormais tranchée. Même si l'information n'avait pas encore été rendue publique à l'heure où nous bouclions ce numéro, la locale de Grenoble sera bel et bien supprimée, comme l'a confirmé Patrick Labarrière, directeur du pôle France Télévisions Sud-est, lors du comité d'établissement de France 3, le 20 novembre. Une position réaffirmée par André Faucon, délégué régional France 3 Alpes, dans une communication du 22 novembre intitulée "Evolution éditoriale du 19/20" adressée au personnel grenoblois. "Créé il y a 30 ans, le Journal des Alpes affirmera plus que jamais son identité 100 % alpine en janvier prochain. L'évolution du projet éditorial que nous vous proposons repose sur l'idée que l'édition du journal régional doit s'adresser à tous les habitants de la région. Cette évolution passe par l'intégration de la locale de Grenoble."
Contactée par nos soins, la direction s'est toutefois refusée à tout commentaire. "Nous préférons pour l'instant accorder la priorité de l'information et de la communication aux instances sociales", a ainsi expliqué Alain Fontan, responsable de la communication
pour le pôle Sud-Est. En jeu : six minutes d'édition locale coincées entre l'édition régionale du 19/20, d'une durée de 18 minutes, et celle nationale de 24 minutes. Une tranche de journalisme de proximité qui disparaît selon François Ollier, journaliste à la locale de France 3 et secrétaire général du SNJ : "Quand les locales se sont développées, la logique était vraiment d'aller dans les quartiers, de traiter l'actualité d'un plus petit niveau, comme l'illustrait le slogan lancé en 2001 "De près on se comprend mieux". Sans locale, le terrain sera donc forcément couvert de moins près. Or, l'actualité du coin de la rue, c'est aussi ce qui fait la force des JT de régions." Et de revendiquer une mission de service public d'information, mais aussi de lien social dans les quartiers : "Nous sommes en lien direct avec la population, sans passer systématiquement par les associations, les élus ou les services de communication. Treize ans de travail risquent d'être réduits à une peau de chagrin." Victimes
collatérales de cette décision, quelques salariés vont être basculés sur l'édition régionale : cinq postes de journalistes, deux monteurs, un rédacteur en chef adjoint et une assistante. Mais surtout, certains contrats précaires risquent de ne pas être repris. "Avec les intermittents et les CDD, cela concerne au total une quinzaine de personnes", estime Damien Borelly, journaliste à la locale de France 3, membre du SNJ CGT. Reste que cette suppression ne semble guère mobiliser les salariés en interne. Et pour cause. "La plupart de nos collègues qui ne travaillent pas à la locale ne sont pas prêts à nous suivre car ils voient les six minutes qu'ils pourront récupérer, alors qu'il y a aujourd'hui moins de temps d'antenne pour les régions qu'auparavant", décrypte Damien Borelly.

 

 

Fermetures de locales en série

 

Grenoble n'est pourtant pas un cas isolé, les locales de Rennes, Lille et de Clermont-Ferrand ayant déjà disparu. C'est ainsi la deuxième édition locale du pôle Sud-est qui s'arrête. Et le personnel d'ironiser : "De près, on ne se comprend plus...". Patrick Labarrière refuse toutefois d'utiliser le terme de suppression : "L'information locale sera traitée, mais sans
identification distincte, a-t-il expliqué lors du CE du 20 novembre. Le modèle de Clermont sera suivi et mis en place sur Grenoble". En l'occurrence une absorption de la locale par le journal régional. Pas un mot, en revanche, sur les raisons de ces fermetures. Pour le délégué SNJ, celles-ci sont très claires : "Le projet de la direction de France 3 Alpes n'est pas rédactionnel, mais purement économique. Fabriquer une édition locale reviendrait trop cher pour cette
antenne régionale, la plus petite de France 3 de par ses effectifs". Car la locale pèse sur le budget de France 3 Alpes. Et la volonté de réduire le nombre de postes semble désormais primer sur le reste. Depuis 2006, le groupe de télévision publique tente, en effet, de diminuer sa masse salariale, suite à un audit de l'Inspection générale des finances. A défaut
du plan social préconisé, la direction de France Télévisions a d'abord mis en place un PDVR (Plan de départs volontaires à la retraite). Puis aujourd'hui un PDVC (Plan de départs volontaires ciblés), officiellement sans remplacements. "La direction cible les postes en sous-emploi et incite les personnes concernées à partir. 500 emplois doivent ainsi être supprimés dans les trois prochaines années", précise François Ollier. Soit au bas mot, 50 équivalents temps plein (ETP) par pôle. "La direction nous demande de nous recentrer sur notre cœur de métier et de sous-traiter le reste. A Clermont-Ferrand et Grenoble, les postes de chargés
d'accueil ont, par exemple, été supprimés au profit de sous-traitants extérieurs. Cela fait un peu plus de deux ETP en moins, mais revient au final plus cher", souligne-t-il. Pire, la masse salariale n'a cessé d'augmenter, du fait du nombre croissant de cadres à France Télévisions et de l'augmentation du salaire moyen. "La direction a multiplié les échelons de la hiérarchie
et a même créé des postes supplémentaires de cadres en région", explique François Ollier.

 

 

Tiraillements de la direction

 

Dans cette même logique de réduction des coûts, les douze éditions locales du pôle Sud-ouest de France 3 sont sur le point de fermer une semaine pour les vacances de Noël, après une première coupure de deux semaines à la Toussaint. Toutes les locales de France 3, de Nîmes jusqu'à Brive, sont concernées. A savoir, entre autres, Toulouse, Albi, Rodez, Perpignan, Bordeaux, Brive ou La Rochelle. Sans compter qu'un nouvel arrêt de quatre
semaines est prévu l'été prochain. De quoi économiser 700 000 euros, dans le cadre d'un plan d'économies annoncé fin août aux représentants du personnel. "Inacceptable", pour les syndicats CGT, CFDT, SNJ et SUD de la chaîne qui se sont mis en grève le 21 septembre, ces fermetures étant perçues comme allant "à l'encontre de toute logique éditoriale". "Cette
décision est une grave erreur stratégique qui risque non seulement de faire chuter les
audiences des éditions locales, mais également de préparer le terrain d'une suppression pure et simple de ces journaux de proximité déjà fragiles", se sont inquiétés les élus du CE dans un communiqué. "Tous les compteurs sont dans le rouge", s'est pour sa part justifié Gérard Vallès, le directeur du pôle Sud-ouest, avant de préciser : "Les recettes publicitaires sont en baisse, la taxe d'Etat [taxe télécoms, ndlr] devrait être retoquée par Bruxelles et il y a une situation interne propre à nos antennes qui nous met en difficulté, en raison de l'accumulation
d'une dette énorme liée aux droits à congés non pris et aux RTT."

 

 

Incertitude permanente

 

Pour Benoît Lafon, maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication, et chercheur au sein du groupe de recherches sur les enjeux de la communication (GRESEC) à Grenoble, les causes sont profondes et plus larges. "Le problème de France 3 découle surtout de décisions stratégiques de France Télévisions. A commencer par le passage, entre les années 90 et 2000, de deux chaînes du service public, Antenne 2 et FR3, à un plus grand nombre, avec la création de France 4, France 5 et France O. Et la TNT n'a fait que démultiplier l'offre", souligne l'universitaire qui vient d'écrire Histoire de la télévision régionale, de la RTF à la 3, 1950-2012, à paraître en janvier 2013 chez Ina Editions. "De par les choix du service public de France Télévisions, France 3 est obligée de se chercher. Gérer France 3, c'est être pris en tenaille entre des impératifs budgétaires
terribles et une volonté de maintenir un maillage fin du territoire, avec les coûts que cela implique. C'est donc toute une culture qui entre en contradiction avec la conjoncture. Pour autant, ce n'est pas parce que l'on ferme une locale pour des raisons conjoncturelles
que l'on veut démanteler le réseau local." Une analyse partagée par Monique Dagnaud, sociologue, ancienne membre du CSA et directrice de recherche au CNRS - EHESS : "Il est difficile pour France 3 de maintenir sa mission de service public dans un cadre de forte concurrence budgétaire. Cette année, la chaîne est d'ailleurs tombée à 9,75 % d'audience. Et dans le même temps, le coût de ses programmes est passé de 675 millions à 852 millions d'euros." Depuis la privatisation des chaînes et la multiplication des réseaux de diffusion, la chaîne fait par ailleurs face à une incertitude permanente, selon la spécialiste. Notamment sur le montant de la dotation budgétaire, censée compenser le manque à gagner lié au recul imposé de la publicité : "Les taxes sur les fournisseurs d'accès et la publicité sur les chaînes privées qui sont en discussion à Bruxelles pourraient bien être retoquées."

 

A ce stade, une grande incertitude règne donc sur les orientations stratégiques des dirigeants. "Il y a des tiraillements, des forces contraires au sein de France Télévisions, avec des conceptions différentes du rôle de France 3 et un débat de fond sur ce que doit être le service public", analyse Benoit Lafon. Un débat encore loin d'être tranché.

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