Les Compagnons du devoir, entre tradition et innovation

La légende, attestée par des preuves, veut que les Compagnons du devoir aient bâti les cathédrales. Certains les rénovent encore quand d'autres évoluent dans des secteurs d'activité et des entreprises à la pointe de la technologie. La communauté des compagnons constitue l'un des réseaux les plus larges - près de 10 000 hommes et femmes -, et les plus efficaces au monde. Tous les compagnons, ou presque, partagent cet amour sans borne du travail bien fait et de la transmission des savoirs. Ces valeurs et ce réseau constituent un substrat sur lequel les jeunes peuvent s'enraciner et bâtir leur avenir. Un lien invisible et indéfectible les unit, qui leur confère une position singulière et respectée.

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)

À quelques pas de la plus ancienne maison des Compagnons du devoir, dans le 9e arrondissement de Lyon, pousser la porte du centre de formation des métiers du bâtiment de Vaise revient à se heurter à un contraste saisissant. Alors que l'on pénètre dans une enceinte où une centaine de jeunes apprennent un métier du bâtiment, le lieu est calme et, curieusement, presque désert. « Nombreux se trouvent en entreprise, puisque nous fonctionnons selon le principe de l'alternance », justifie Jean-Paul Decressac, délégué régional Auvergne-Rhône-Alpes des Compagnons du devoir, qui forment chaque année 10 000 jeunes en France. Les autres, en période de « cours », s'affairent à leur tâche avec une application non feinte, sous le regard bienveillant et exigeant de leur formateur, à peine plus âgé qu'eux et déjà compagnon.

« J'ai terminé mon « tour de France » et j'achève actuellement mes trois années de devoir en transmettant ce que j'ai appris à des jeunes en formation », explique Florian, formateur en charpente.

Entré chez les Compagnons du devoir à 14 ans, il a déjà passé dix ans au sein de cette institution, dont huit consacrés à son tour de France. Une expression singulière de l'exigence, mais aussi et surtout de l'engagement des compagnons pour leur métier. Il faut dire que s'ils ne connaissent pas la passion du métier, le rendez-vous sera forcément manqué. Et sans l'amour du collectif, du partage, de la rigueur et de la vie en communauté, il le sera aussi.

Les compagnons du devoir

Florian, formateur en charpente et Jean en première année de CAP Charpente. Crédits : LC/ADE.

Patience et longueur de temps

S'engager chez les Compagnons du devoir n'est en effet pas un vain verbe. Exigeante, l'aventure peut durer jusqu'à plus d'une dizaine d'années, entre la formation initiale et le tour de France. La première partie relativement classique s'organise selon le schéma de l'apprentissage, avec un temps de présence en entreprise doublé par rapport aux cursus proposés par d'autres centres d'apprentissage.

Au plan national, pas moins de 29 métiers relevant de six filières (bâtiment, finition du bâtiment, goût, matériaux souples, métallurgie et vivant) sont accessibles. En Auvergne-Rhône-Alpes, l'ensemble de ces métiers est représenté et 16 sont accessibles via des cursus de formation. Le temps de conduire les jeunes vers un diplôme allant du CAP à la licence professionnelle, et voilà que se profile le tour de France. Sans aucune obligation toutefois.

« Environ 30 % des jeunes que nous formons partent le faire ; les autres s'engagent pour la plupart dans la vie professionnelle », raconte Jean-Paul Decressac.

Les quatre sites des Compagnons du devoir de la région installés à Lyon, La Talaudière (Loire), Saint-Égrève (Isère) et Villaz (Savoie), regroupent 460 apprentis et 380 futurs compagnons en perfectionnement par le biais du voyage qui les conduit de ville en ville à raison d'une ville et d'une entreprise nouvelle tous les six mois à un an, selon les métiers. Sans compter une année à l'étranger, souvent au contact de compagnons qui y sont installés. « Sur le plan de l'apprentissage des techniques professionnelles, l'expérience du tour de France est unique et permet d'acquérir des savoir-faire pointus et divers », assure Jean-Paul Decressac.

À son terme, ils obtiendront le titre convoité de compagnon. Sous réserve de réaliser leur chef-d'œuvre. Cette pièce, réputée parfaite, censée montrer tout l'éventail de leur savoir-faire et à laquelle ils devront consacrer entre 400 et 1 000 heures de travail, ceci en dehors de leurs temps de formation et de travail. L'expression de la passion et le prix de l'exigence qui animent chaque compagnon. Et la récompense à l'heure de trouver un emploi.

Le taux de réussite aux examens est supérieur à 90 % au sein de cette institution qui ne calcule même pas le nombre de compagnons sans emploi. « Les études que nous réalisons montrent que cinq années après avoir obtenu leur diplôme, ceux qui ne se sont pas engagés sur un tour de France sont toujours en poste dans leur métier », précise le directeur. Si, jadis, le parcours professionnel des compagnons se faisait très souvent dans l'artisanat, ils sont, aujourd'hui, de plus en plus convoités par les entreprises et surtout les grands groupes.

Les compagnons du devoir

Jean-Paul Decressac, délégué régional Auvergne-Rhône-Alpes des Compagnons du devoir. Crédits : LC/ADE.

Exigence et engagement

« Chez nous, le métier est une passion. En choisissant les Compagnons du devoir, nous savons que nous allons non seulement suivre des cours en journée et travailler en alternance dans une entreprise durant certaines périodes, mais aussi le soir entre 20 h et 22 h, et bénéficier de sessions de perfectionnement. Le rythme est soutenu, d'autant qu'il se poursuit sur le tour de France, où ces heures de perfectionnement nous permettent de parfaire notre chef-d'œuvre », égraine Jean-Baptiste Soissons, prévôt du centre de formation de Lyon-Vaise, une fonction toujours dévolue à un compagnon et assimilable à celle d'animateur.

Pourtant, pour les compagnons, l'emploi du temps n'est pas vécu comme une contrainte. « Choisir les Compagnons du devoir, c'est choisir de chercher à demeurer toujours en progrès. Évidemment, cela exige des efforts, mais après tant d'expériences et de remises en question, vous acquérez une confiance et une expertise qu'il n'est pas possible d'obtenir ailleurs. Nous voyons et vivons des choses tellement incroyables sur le tour que l'on se dit que tout est possible », analyse Quentin qui, à 24 ans, a achevé en juin son temps de devoir en tant que formateur en couverture et étanchéité.

« S'engager chez les compagnons demande de sortir de la zone de confort dans laquelle nous pouvons nous trouver à 15 ou 20 ans, lorsque l'on vit chez ses parents, concède Jean, en première année de CAP charpente après avoir décroché un DUT. Néanmoins la qualité de la formation, les expériences en entreprises et surtout l'état d'esprit sont extrêmement enrichissants. »

À 25 ans, le jeune homme caresse l'objectif de fonder son entreprise dès la fin de son parcours chez les compagnons. Au-delà du rythme de travail, il faut aussi s'acclimater à la vie au sein de la communauté. Là non plus aucune obligation, mais rares sont ceux qui choisissent de s'en affranchir.

Les compagnons du devoir

Jean-Baptiste Soissons, prévôt du centre de formation de Lyon-Vaise. Crédits : LC/ADE.

Rigueur et valeurs

La vie du collectif s'incarne dans les maisons. Installées en général à deux pas des centres de formation, elles hébergent les compagnons en devenir. Leur vocation est d'abord pratique. « Notre objectif est de faire en sorte que les jeunes puissent être logés à moins de trente minutes de leur lieu de formation et de travail. Dès 1943, nous avons construit ces maisons qui proposent le gîte et le couvert et facilitent la mobilité de nos jeunes », explique le délégué régional. Mais ces « maisons » sont surtout là pour abriter et transmettre les valeurs des Compagnons du devoir. « L'idée de pouvoir faire un tour de France tout en étant encore raccroché à quelque chose au sein d'une maison a été décisive dans mon choix », reconnaît Hugo, 17 ans, actuellement en deuxième année de CAP couverture et étanchéité.

Loin du sectarisme ou de la religion, comme d'aucuns le pensent encore, les Compagnons du devoir fondent leur action sur trois piliers : le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-vivre. « Les jeunes viennent chez nous aussi pour vivre l'expérience compagnon, c'est-à-dire le partage et la vie en communauté dans le respect de valeurs comme le travail bien fait, le goût de l'effort, la passion du métier, mais aussi simplement la ponctualité et l'assiduité. Nous avons d'ailleurs de plus en plus de jeunes en manque de repères que nous accompagnons vers ces règles simples, mais essentielles », explique le prévôt.

En échange de cet engagement fort, ils perçoivent une rémunération plus importante que la plupart des apprentis. Ici, tous les apprentis sont rémunérés à 50 % du Smic dès le premier mois, même s'ils sont mineurs. Dans leur tour de France, les jeunes gagnent a minima 100 % du Smic. La vie à la maison, financée en partie par une participation de chaque résident de l'ordre de 600 euros par mois, est un espace de retrouvailles, où résidents permanents côtoient apprentis et itinérants d'autres villes en stages de formation. Elle est donc ponctuée de rituels, comme l'adoption pour les nouveaux arrivants ou la réception pour les partants. Des étapes durant lesquelles les liens se tissent et ne se défont jamais.

Les compagnons du devoir

La précision des Compagnons des devoirs. Crédits : LC/ADE.

Fidélité et transmission

Chaque compagnon se donne en effet pour devoir de transmettre son savoir-faire et son savoir-être à ses pairs tout au long de sa vie. C'est ainsi que nombre de compagnons en poste ou à la tête d'une entreprise animent les cours du soir dans les centres de formation et accueillent les jeunes dans leurs entreprises, constituant de fait l'un des réseaux les plus importants - près de 10 000 hommes et femmes. Et l'un des plus efficaces au monde. Ces valeurs et ce réseau constituent un substrat sur lequel les jeunes peuvent s'enraciner et bâtir leur avenir. « Notre organisation est construite pour accompagner les jeunes et leur permettre de prendre confiance en eux », résume Jean-Paul Decressac.

La vie dans les maisons comme au sein des centres de formation est donc organisée pour que les jeunes soient très vite autonomes et responsables pour progresser vers des fonctions clés, jusqu'à celle de formateur ou de prévôt durant les trois années de devoir qui achèvent le parcours. « Les prévôts comme les formateurs sont de jeunes compagnons à qui l'on confie d'importantes responsabilités. Pour autant, ils ne sont jamais seuls puisqu'ils peuvent, à tout moment, solliciter l'aide ou l'expertise d'un compagnon ou d'un membre de la direction, selon le problème auquel ils sont confrontés », souligne le délégué régional. « Les différentes expériences acquises durant le tour de France me permettent d'avoir assez de bagage pour former les jeunes, mais je leur donne ce que je peux leur donner. Si je ne sais pas, je le leur dis et nous cherchons ensemble ou avec l'aide d'un autre compagnon. L'objectif est de progresser et d'avancer ensemble », abonde Florian.

Un exemple pour les plus jeunes qui portent un regard respectueux sur leurs aînés, tout en conservant une certaine proximité liée à l'âge. Signe de la confiance témoignée au sein de l'institution, l'engagement des nouveaux compagnons dans la transmission des savoirs est aussi un moyen de ne jamais perdre pied avec les exigences et la technicité du monde du travail. « Nous sommes loin de l'image de bâtisseurs de cathédrales que l'on nous colle encore. Aujourd'hui, nos centres de formation disposent des équipements les plus modernes et nos formateurs sont au fait des technologies les plus en pointe », fait valoir Jean-Paul Decressac. Ainsi, pour maintenir ces conditions au meilleur niveau, les Compagnons du devoir de la région Auvergne-Rhône-Alpes disposent d'un budget d'environ sept millions d'euros, principalement issus des fonds liés à l'apprentissage et à la formation par la professionnalisation, apportés par l'Organisme paritaire collecteur agréé (OPCA). « Nous sommes également collecteurs de la taxe d'apprentissage », précise le délégué régional qui consacre quelque 100 000 euros par an à l'investissement dans l'outil pédagogique de ses centres de formation. L'exigence, ADN des compagnons, se retrouve aussi dans leur environnement de travail et d'apprentissage.

Les compagnons du devoir

Pour obtenir le titre de compagnon, chaque apprenti doit réaliser son chef d'oeuvre. Une pièce, réputée parfaite, censée montrer tout l'éventail du savoir-faire. Crédits : LC/ ADE.

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