Kem One : après la cession au fonds Apollo, pourquoi une grève paralyse le numéro 2 européen du PVC

Nuage à l'horizon pour le fabricant européen de PVC Kem One : après sa reprise en 2014 à la barre du tribunal de commerce, puis son redressement accéléré par l'industriel Alain de Krassny, celui-ci a finalement cédé les rênes de l'entreprise en fin d'année au fond américain Apollo Capital. Mais une grève résultant de l'échec des négociations annuelles obligatoires (NAO) sur les salaires a désormais mis à l'arrêt la production de 4 sites sur 5 à l'échelle française. Un ultimatum vient d'être déposé par la direction pour ce mercredi soir, dans un conflit qui s'enlise.

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Alors que les syndicats sont divisés sur la position à adopter, un ultimatum a été lancé aux grévistes à l'issue de 13 journées de grève : La direction vient de nous faire savoir que si nous ne changions pas de position d'ici ce mercredi soir, leur proposition serait revenue à la baisse, affirme le délégué central CGT, Didier Chaix, à la tête de ce mouvement, touchant les fonctions de la production.
Alors que les syndicats sont divisés sur la position à adopter, un ultimatum a été lancé aux grévistes à l'issue de 13 journées de grève : "La direction vient de nous faire savoir que si nous ne changions pas de position d'ici ce mercredi soir, leur proposition serait revenue à la baisse", affirme le délégué central CGT, Didier Chaix, à la tête de ce mouvement, touchant les fonctions de la production. (Crédits : DR/JulienRambaud)

Le deuxième fabricant européen de PVC n'est plus en mesure de produire, sur 4 de ses 5 sites français, depuis le 27 janvier et par conséquent, de livrer ses clients. Cela fait en effet 13 jours qu'une grève inédite paralyse les ateliers du lyonnais Kem One, qui emploie près de 1.400 salariés, pour l'essentiel en France ainsi qu'en Espagne, et dont les produits se destinent, à 60%, au marché de la construction.

Ses usines de Saint-Auban (Alpes-de-Haute-Provence), Saint-Fons (Rhône), Fos-sur-mer et Lavera (Bouches-du-Rhône), sont à l'arrêt, et seul le site de Balan (Ain), n'a pas encore été bloqué. "Mais ce n'est qu'une question de temps, nous glisse-t-on en interne, car il est approvisionné par des matériaux provenant de Saint-Fons".

Selon la direction de l'entreprise, dont les rênes viennent d'être cédées officiellement à la mi-décembre 2021 par l'industriel Alain de Krassny au fonds américain Apollo Global management après un redressement de l'entreprise (qui avait lui-même été appuyé par une large enveloppe de 600 millions d'euros d'investissements depuis 2013, ndlr), cet épisode de grève pèse lourdement sur les finances de l'entreprise, à hauteur de "plusieurs dizaines de millions d'euros perdus".

Bien que son communiqué avance un épisode appuyé par "environ 15% des salariés", le mouvement serait particulièrement suivi à des postes clés, qui auraient pour effet de paralyser l'activité, estime la direction.

"Certains clients se retrouvent en ce moment contraints de fermer leurs usines car ils ne sont plus approvisionnés en PVC, tandis que d'autres doivent tenter de se tourner vers d'autres fournisseurs. Nous rencontrons également des difficultés sur la fournitures d'autres produits que nous vendons, comme la soude et le chlore, qui sont notamment utilisés dans le traitement de l'eau", affirme le groupe Kem One.

Les salariés veulent leur part, en dehors du produit de la cession

Et pourtant, il intervient justement après une année 2021 jugée exceptionnelle, où le contexte conjoncturel, et notamment les soubresauts de la demande mondiale ainsi que la hausse des prix des matières premières en raison de leur rareté, ont joué en faveur du groupe lyonnais, qui se classe comme le second fournisseur mondial de son marché.

"Il y a bien entendu eu la hausse du prix des matériaux et le phénomène de rareté sur les marchés, mais ces résultats sont aussi le fruit des investissements qui ont été menés depuis 2014, dans la fiabilisation des outils de production du groupe", atteste le directeur général de Kem One joint par La Tribune, Frédéric Chalmin.

On est donc loin de la situation économique qui avait conduit Kem One au redressement judiciaire en 2013, et dont il était ensuite ressorti en 2018, avec six ans d'avance sur son calendrier, chapeauté par l'industriel Alain de Krassny. Mais ce contexte semble avoir laissé des traces.

C'est même la publication de ses derniers résultats annuels, comprenant un chiffre d'affaires d'un milliard d'euros, mais surtout un résultat net passé de 6 millions en 2020 à 193 millions en 2021, qui a le feu aux poudres. "Cela représente une multiplication par 32 du résultat net, et par trois de l'Ebidta... A un moment donné, le partage des richesses ne doit pas être une vue de l'esprit, à l'heure où leur pouvoir d'achat diminue avec la hausse des prix de l'essence, de l'électricité, des péages, etc", estime le délégué syndical central CGT, Didier Chaix.

Car selon la CGT, premier syndicat de l'organisation, ces résultats jugés "mirobolants" justifient une augmentation des salaires et un partage de la valeur bien supérieur aux propositions effectuées par la direction : là où la direction générale proposait "plus de 4 % d'augmentation globale", comprenant un minimum d'augmentation mensuelle de 80 euros, la CGT demandait d'abord un minimum de 150 euros, avant de descendre à 100 euros.

"Nous sommes partis en grève et à 20 euros d'écart, ils évitaient le conflit", regrette Didier Chaix. Avec, comme second point d'achoppement, entre les lignes, la promesse, faite par Alain de Krassny à la barre du tribunal de commerce de Lyon il y a huit ans, de redistribuer aux salariés 10% de sa plus-value le jour, où il revendrait l'entreprise et qui est en passe de se traduire également en actes.

Une plue-value qui se chiffre désormais à 700 millions d'euros, et dont les 10% promis aux salariés reviendraient ainsi à 27.000 euros nets pour les salariés présents depuis 2014, puis, selon un calcul effectué au prorata à l'égard des salariés plus récents.

"La direction estime qu'on touche assez comme ça, mais la prime de Krassny, c'est un héritage qui n'a rien à voir avec nos salaires", tonne Didier Chaix.

Une intersyndicale divisée

Pour le directeur général, il existe une forme de confusion entre, d'une part, les bons résultats du groupe enregistrés cette année, "et dont les propositions faites aux représentants des salariés tiennent compte, notamment à travers des niveaux de participation et d'intéressements qui atteignent cette année les plafonds légaux", et d'autre part, les négociations annuelles sur les salaires, "qui engagent l'entreprise sur le temps long".

"Ces résultats 2021 sont le fruit d'une année exceptionnelle et c'est pourquoi les primes d'intéressement et le dispositif de participation existent, afin de partager les richesses sans hypothéquer pour autant l'avenir", argumente le directeur général, Frédéric Chalmin.

Les trois autres organisations syndicales (CFDT, FO et CFE-CGC) ne se sont d'ailleurs pas jointes au mouvement et s'étaient, pour leur part, alignées derrière la dernière proposition formulée par leur direction.

La CFDT, qui regrette une grève menée par "environ 15% des effectifs, positionnés principalement sur des postes de production", a quant à elle tenté de rappeler que la proposition de la direction était déjà accordée était de "haut niveau" et le talon minimum d'augmentation, respecté.

"Avoir un très bon résultat net est une bonne chose, car il nous permet aussi de prétendre à un bon niveau de prime d'intéressement, qui sera cette année dans une fourchette de 10.000 euros par salarié, et qui vient s'ajouter à la promesse formulée par Alain de Krassny. C'est pourquoi il nous semble qu'au vu de ce qui a été également proposé aux NAO, ce mouvement de grève peut poser question", affirme Salvatore Vicari, délégué central CFDT.

Des craintes en sous-main, quant à l'arrivée du nouvel actionnaire qui n'est autre qu'un fond américain, font-elles partie des éléments déclencheurs ? En interne, le sujet est évoqué. Même Frédéric Chalmin, conscient de ce changement et des marques laissées par le redressement judiciaire de 2013, affirme prendre ce sujet au sérieux dans les discussions actuellement en cours.

"Le profil de l'acheteur a pu susciter des questions, mais la réalité étant qu'aujourd'hui, Apollo a fait plus que tenir les engagements pris devant les salariés que ce soit en matière d'investissement, en laissant de la trésorerie dans l'entreprise. Nous comprenons jusqu'à un certain point que, compte-tenu de son histoire, l'arrivée d'un nouvel actionnaire puisse semer le trouble, mais cela ne justifie pas la situation actuelle", estime Frédéric Chalmin.

Tous reconnaissent cependant que le dialogue semble désormais dans l'impasse. A tel point qu'un ultimatum a désormais été lancé aux grévistes : "La direction vient de nous faire savoir que si nous ne changions pas de position d'ici ce mercredi soir, leur proposition serait revenue à la baisse", affirme Didier Chaix à la CGT.

Ultimatum confirmé par la direction, qui affirmait continuer à rencontrer les délégués syndicats présents sur ses sites, encore ce mardi après-midi, afin de trouver une issue à ce conflit social qui dure désormais depuis 13 jours. Mais avec une position ferme : "La discussion est ouverte, mais pas sur l'aspect financier".

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Commentaires 3
à écrit le 09/02/2022 à 16:01
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Voila encore un héritage de l'industrie Française qui est passé aux mains d'un fond étranger. A qui la faute ? pas à celui qui vend . Mais à ceux qui n'ont pas compris l'importance d'avoir un fond de pension Français. C'est notre seule chance de rame...

à écrit le 09/02/2022 à 10:56
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Une entreprise industrielle française rachetée par un fond américain ? On sait d'avance comment ça se terminera...délocalisation industrielle progressive vers des pays à bas salaire. On a eu le coup avec les masques, avec les maillots-de-bain , les ...

le 09/02/2022 à 16:23
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C'est très facile d'interpeller tel ministre et le rendre responsable du désastre. Mais que feriez vous si ce même ministre osait transformer le système de retraite par répartition en un système basé sur un fond de pension? Pourtant c'est cela la sol...

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