Soitec, épisode 3 : l'heure de recoller les morceaux pour continuer la success story

Une semaine tout juste après la crise inédite de gouvernance qui a éclaté au sein de l'un des leaders mondiaux des semi-conducteurs, le silence pesait encore lourd chez Soitec. Comex et conseil d'administration, encore opposés vendredi, semblent avoir retrouvé à nouveau un terrain d'entente. En tous les cas, sur le papier, puisqu'ils ont publié ce mercredi des résultats annuels qui attestent (à nouveau) de la bonne santé de l'entreprise (+40% de croissance sur le 3e trimestre). Seront-ils suffisants pour convaincre les marchés, mais aussi les équipes, les actionnaires et même le futur directeur général, que l'épisode est désormais clôturé ?

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(Crédits : Pierre-Jayet / Soitec)

Cela fait désormais sept jours exactement qu'une crise majeure de gouvernance a conduit l'un des leaders mondiaux dans la fabrication de substrats semi-conducteurs dans une guerre des tranchées. Entre d'une part, un conseil d'administration ayant désigné un nouveau directeur général à l'externe en la personne de Pierre Barnabé, un ancien d'Atos. Et de l'autre, un comité exécutif conduit par l'actuel directeur général, Paul Boudre -qui se présente aussi comme l'artisan du redressement des dernières années du groupe-, et refusait cette nomination en bloc, en dénonçant un processus de sélection "opaque" et "illégitime".

Jeudi dernier, une première tentative de rétablir le contact entre les deux bords de la gouvernance de l'entreprise avait échoué. Les syndicats, CGT en tête, plaidaient quant à eux pour une avance rapide et la fin d'un feuilleton où la décision des actionnaires devait être respectée.

Depuis, le silence radio était pesant pour le groupe, qui surfe depuis plusieurs mois sur l'essor de la demande des composants électroniques et de ses applications, à la fois dans le marché des smartphones et des objets connectés, de la 5G, mais aussi désormais de l'automobile. Et lui faisaient déjà envisager un triplement de son chiffre d'affaires et de ses effectifs d'ici 2026, ainsi que l'installation de nouvelles usines.

Presque une semaine plus tard, c'est un nouveau communiqué, publié à l'en-tête du groupe, qui se pose comme une seconde tentative de réconciliation à la fois interne, mais également externe.

Un double exercice rendu plus que nécessaire alors que la crise avait conduit, bon gré mal gré l'un de ses investisseurs, le président de Bpifrance, à sortir de sa réserve sur la plateau de BFM Business en regrettant la sortie du Comex à l'encontre du président du conseil d'administration, jugée "inacceptable".

Un exercice également à destination, plus large, du marché boursier et de ses investisseurs (le flottant représente près de 61% du capital de Soitec, ndlr), après qu'en l'espace d'une semaine seulement, la valeur de l'action du fabricant de semi-conducteurs, côté à la Bourse de Paris, ait dégringolé de 185,70 euros le 20 janvier dernier jusqu'à 153,90 le mercredi 26 janvier, à l'ouverture de la séance...

Une seconde tentative de réunification

C'est donc dans un nouveau communiqué, adressé la veille de sa traditionnelle conférence aux investisseurs (et qui sera cette fois-ci uniquement donnée en anglais), que Soitec a voulu montrer patte blanche, et mettre fin à un épisode très dommageable pour son image.

Le groupe a ainsi annoncé d'abord les bonnes nouvelles : c'est-à-dire une croissance de 40% à taux de change constants sur le 3e trimestre de l'année écoulée par rapport au trimestre précédent, soit un "niveau record de 208 millions d'euros" de ventes. De quoi faire grimper le chiffre d'affaires des neuf premiers mois de son exercice fiscal décalé (2021-2022) à 581 millions d'euros, ce qui représente un bond de 48% par rapport à la même période de l'année précédente.

Son niveau de marge pour le segment de l'électronique atteint d'ailleurs 34%, "avec un potentiel pour atteindre environ 35%".

Après ces chiffres, le groupe ajoute néanmoins une dose de prudence en choisissant de conserver son objectif - déjà rehaussé une première fois - de 975 millions de dollars pour l'ensemble de l'exercice en cours, et qui le conduirait déjà à enregistrer une croissance de 45% par rapport à l'exercice précédent.

Des facteurs de risques qui ne sont pas financiers

Car en filigrane, les risques qui planent sur cet exercice sont peu visibles dans les comptes : alors que l'activité du fabricant isérois reste tirée "par le déploiement de la 5G dans les communications mobiles, ainsi que par la poursuite de la reprise de l'industrie automobile", mais aussi par "l'accélération dans les appareils intelligents", tous les regards sont désormais tournés vers le conflit de gouvernance qui a éclaté mercredi dernier.

En choisissant d'insérer cette fois une citation de son actuel directeur général Paul Boudre, contrairement à ses deux communications officielles précédentes, le groupe compte désormais afficher à nouveau une image unie.

Après un long passage réservé à l'analyse des résultats, l'entreprise aura ces mots :

"Suite au plan de succession de sa direction générale annoncé le 19 janvier 2022, le conseil d'administration de Soitec, y compris le directeur général, Paul Boudre, s'est réuni pour des discussions constructives sur les questions de gouvernance. Le conseil d'administration est déterminé à viser les plus hauts standards en matière de gouvernance d'entreprise".

Et de souligner à nouveau que "le comité exécutif de Soitec a exprimé au conseil d'administration son engagement à travailler en étroite collaboration avec le successeur désigné de Paul Boudre, Pierre Barnabé, afin d'assurer une transition de leadership efficace. À cette fin, Pierre Barnabé a rencontré le comité exécutif de Soitec le lundi 24 janvier 2022", précise le groupe.

Opération apaisement : cible atteinte ?

Mais cela signifie-t-il réellement pour autant que l'incident, qui a plombé depuis près de sept jours le cours de l'action, est désormais clos ?

Le Comex, qui s'était élevé à l'unanimité contre le processus de nomination de son nouveau dg Pierre Barnabé, annoncé pour faire son entrée en juillet prochain, acceptera-t-il réellement de voir siéger un nouveau patron sélectionné à l'externe pour la première fois ? Bien que la menace d'une démission à l'unisson n'ait pas été formulée, elle était crainte, entre les lignes la semaine dernière, entre autres par les syndicats, qui rappelaient que la conservation des expertises clés en pleine phase de croissance demeurait déterminante.

Soit autant de questions qui demeurent ouvertes ce mercredi soir.

Car après la volonté de peser, chaque partie semble avoir mis la poussière sous le tapis en se concentrant à remettre de l'ordre, dans une industrie désormais reconnue comme stratégique par l'Etat. Le cabinet de la ministre de l'Industrie a déjà renvoyé le dossier auprès de son ministère de tutelle, dirigé par Bruno Le Maire, et aucune communication officielle à ce sujet n'a filtré. Mais dans les cabinets, ce sujet semble être surveillé de près, même s'il n'est pas commenté à ce stade.

De leurs côtés, les actionnaires de Soitec, Bpifrance et le CEA Investissement, ainsi que le fonds NSIG (National Silicon Industry Group), qui possèdent à eux trois un tiers du capital du fabricant, seront eux aussi demeurés particulièrement discrets durant cet épisode, qui a écorné l'image d'une success story, sortie de justesse de la faillite en 2015 et qui tutoie désormais des enjeux stratégiques mondiaux. Mais nul doute que de par leur présence au conseil d'administration, ils auront pris part au sein des discussions internes qui se sont déroulées depuis mercredi dernier.

Reste à savoir désormais si cette nouvelle communication signera uniquement l'émergence d'une union de façade, ou si celle-ci aura permis de mettre à plat les différents sur le processus de succession, pour un groupe qui affirme demeuré "déterminé à viser les plus hauts standards en matière de gouvernance d'entreprise".

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