Soitec frappée par une crise de gouvernance qui tombe au plus mauvais moment

Le comité exécutif de Soitec est vent debout contre la nomination d'un nouveau directeur général pour succéder à Paul Boudre, dont le mandat, qui s'achèvera en juillet, ne sera pas renouvelé. Cette crise de gouvernance intervient à une période clé pour le spécialiste des semi-conducteurs, l'un des rares fabricants français d'envergure mondiale dans cette activité stratégique qui occupe une place de choix dans le plan France 2030 de l'Etat. Et pour cause, elle éclate au moment où l'entreprise iséroise vise un triplement de son chiffre d'affaires d'ici à 2026. La situation a également impacté le cours de l'action de Soitec, qui s'est effondré de plus de 18% ce jeudi. Analyse.

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La crise de gouvernance qui vient de s'ouvrir chez le fabricant mondial de substrats Soitec pourrait avoir plus d'une répercussions, stratégiques mais aussi économiques, avec déjà, une chute du cours de son action de -14,59% ce jeudi matin.
La crise de gouvernance qui vient de s'ouvrir chez le fabricant mondial de substrats Soitec pourrait avoir plus d'une répercussions, stratégiques mais aussi économiques, avec déjà, une chute du cours de son action de -14,59% ce jeudi matin. (Crédits : DR)

Après le coup de théâtre et la force des mots, la dégringolade en bourse. Le fabricant isérois de substrats semi-conducteurs est secoué depuis mercredi soir par une crise de gouvernance majeure. Celle-ci fait suite à la nomination surprise d'un nouveau directeur général, Pierre Barnabé, par le conseil d'administration, contre laquelle s'oppose le comité exécutif dirigé par Paul Boudre, l'homme du redressement de l'entreprise depuis 2016, dont le mandat s'achève en juillet prochain.

Un tremblement de terre qui a immédiatement effrayé les investisseurs puisque le cours de bourse, côté au SBF 120 d'Euronext, s'est effondré de plus de 18% ce jeudi après-midi. Le prix de l'action est passé de 185,70 euros à 167,60 euros, faisant chuter la capitalisation à 5,84 milliards d'environ. Tous savent qu'une crise de gouvernance peut avoir des effets néfastes dans une entreprise, tant pour ce qui concerne les prises de décision, que pour la gestion du quotidien et la sérénité des personnels.

D'ailleurs, un premier communiqué de la CGT, premier syndicat majoritaire avec près de 50% de représentativité, traduit ce jeudi une position franche, lâchant ouvertement son directeur général dans la guerre des patrons qui se joue à la tête de l'entreprise :

"Ce qui est en train de se passer et qui est aujourd'hui interprété par les médias comme 'une crise de gouvernance' doit cesser immédiatement. La fuite dans la presse d'un courrier rédigé par le Comex est inacceptable et ceux qui jouent actuellement un jeu dangereux pour l'avenir de l'entreprise sont des irresponsables", affirme la CGT, ajoutant que "le processus de succession est finalisé. La décision prise doit être acceptée par tous".

Pour rappel, le flottant représente 61% de son capital, tandis que Bpifrance, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA), dont était issu Soitec à l'origine, et le groupe chinois NSIG se partagent à égalité environ un tiers du capital. Contactés, ni le CEA, ni Bpifrance ne souhaitent commenter la situation à ce stade.

A l'antenne de BFM Business ce jeudi matin toutefois, le directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, a condamné l'attaque sur le conseil d'administration, "totalement inadmissible", et a rappelé "qu'il était totalement normal que le CA se saisisse de la question de la succession, Paul Boudre ayant atteint la limite d'âge". Rappelant que le processus de sélection avait été mené dans les règles, il a affirmé : "Je vois que derrière cet épisode, il y a des peurs. On est avec une entreprise qui a vécu son aventure et qui a peut-être même oublié qu'elle a été cotée, avec une gouvernance. Les peurs, on va les traiter aujourd'hui".

Pour Soitec, ces turbulences arrivent surtout à un bien mauvais moment. A l'heure où l'industrie de microélectronique a été reconnue comme stratégique par l'Etat, ce fabricant des semi-conducteurs est l'un des rares leaders tricolores qui permet de limiter les difficultés d'approvisionnement rencontrées sur le marché des composants électroniques.

Car, aujourd'hui, comme le rappelait encore il y a quelques mois son directeur général, Paul Boudre, c'est près de 80% de la population mondiale qui utilisent de fait ses produits, lesquels entrent dans la composition de smartphones, de la 5G, de produits connectés, et demain dans l'automobile.

Une success story redressée après une quasi-faillite

Cet épisode vient également écorner l'image de "success story" portée par Soitec. Après avoir été au bord de la faillite en 2015, l'entreprise a fait le choix d'arrêter sa diversification vers le marché du photovoltaïque pour se recentrer à la fois sur les besoins de ses clients, et notamment, sur les débouchés de son substrat innovant. Ce produit est à faible consommation d'énergie grâce à ses plaques de silicium sur isolant, basées sur sa technologie brevetée Smart Cut.

Cette opération de "sauvetage", mais surtout sa réorientation, auront été confirmées par la crise sanitaire, marquant même un coup d'accélérateur supplémentaire à une stratégie de croissance qui était déjà engagée depuis plusieurs mois.

Résultat, alors qu'il enregistrait le meilleur trimestre de son histoire sur le plan financier à l'automne dernier, le groupe isérois annonçait un plan pour tripler son chiffre d'affaires d'ici à 2026, doubler ses effectifs et engager un vaste plan de montée en production.

Ce sont donc désormais 975 millions de dollars de revenus (860 millions d'euros) qui sont attendus pour son exercice 2021-2022, alors que la société enregistrait encore 443 millions d'euros en 2018-2019.

Une montée en production en cours

Pour cela, Soitec compte s'appuyer à la fois sur "la forte valeur ajoutée apportée" par ses produits, mais aussi sur "la poursuite du déploiement de la 5G", le développement "des tendances de marché favorables dans le domaine des appareils intelligents" et sur "la reprise du secteur automobile".

Pour le fabricant isérois, comme pour l'ensemble des acteurs de la microélectronique, la crise sanitaire et le virage vers l'électrification de l'automobile ont en effet traduit la nécessité de se rapprocher des constructeurs automobiles, dont les besoins s'avèrent exponentiels.

Soitec, qui dispose déjà de 6 sites de production (France, Belgique, Singapour et Chine), avait donc préparé un grand plan de montée en production, destiné à accompagner ses ambitions, en misant notamment sur le doublement de ses capacités de production, comprenant l'ouverture de deux nouvelles usines.

Soitec au cœur du plan France 2030

Des projets qui nécessiteront cependant un fort leadership en interne, que cette crise de gouvernance vient écorner, alors que certaines décisions sont imminentes. Selon l'AFP, des négociations sont en cours avec l'Etat concernant la possibilité d'installer, en France ou en Asie, une nouvelle unité de production dédiée à l'un de ses nouveaux matériaux : le carbure de silicium, destiné à l'industrie automobile.

L'incertitude actuelle pourrait-elle modifier les rapports de l'entreprise avec l'Etat ? Les échanges sont réguliers, depuis plusieurs mois, autour des enjeux de souveraineté de la filière de la microélectronique française.

A plusieurs reprises, Soitec était devenu un "stop obligé" pour les visites de plusieurs responsables politiques, comme la ministre en charge de l'Industrie, Agnès Pannier Runacher (ici et ici), ou encore le commissaire européen Thierry Breton, qui s'étaient tous deux récemment rendus à Bernin. Pour la première, en y réunissant le comité de filière électronique. Et pour le second, afin d'évoquer les enjeux de l'industrie à venir avec Paul Boudre.

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Dans un courrier transmis à son conseil d'administration, le comité exécutif s'inquiète d'ailleurs en rappelant que le groupe se trouve actuellement "au cœur de la stratégie d'investissement France 2030, présentée il y a quelques mois à peine par le Président de la République et au centre des enjeux de souveraineté qui traversent notre pays et l'Europe tout entière".

Et ajoutait : "par son comportement, le président du conseil d'administration porte une grave responsabilité dans la possible déstabilisation d'une entreprise en pleine croissance et de sa gouvernance, dans un secteur identifié comme stratégique par l'Etat Français". Contacté, Bercy ne souhaite faire aucun commentaire à ce stade.

Une gouvernance qui s'était précisée

Les secousses au plus haut niveau de l'entreprise sont d'autant plus inattendues qu'une réforme de la gouvernance avait été menée depuis plusieurs années. Dans la foulée de la nomination en 2016 de Paul Boudre, Soitec avait aussi choisi de renforcer et rendre sa gouvernance plus transparente, d'abord en optant pour la dissociation des fonctions de président du conseil d'administration et de directeur général, intervenue en juillet 2017.

La présidence avait ensuite été occupée de manière transitoire par Victoire de Margerie (président de la startup Rondol Industrie et également membre du conseil d'administration d'Arkema et du Conseil de Surveillance d'Eurazeo), avant la nomination à l'automne 2017 de Thierry Sommelet (au titre de représentant de Bpifrance), qui avait finalement laissé sa place à l'actuel président, Eric Meurice, en mars 2019.

En parallèle à un grand plan de recrutement interne - qui a déjà conduit l'entreprise à passer de 800 à 1.800 salariés en l'espace de cinq ans - le groupe avait renforcé ses fonctions clés avec plusieurs nominations. Yvon Pastol s'est vu confier les responsabilités d'executive vice-président en charge du customer group. Plus stratégique, Emmanuel Sabonnadière, en provenance du CEA-Leti a pris les fonctions de directeur du programme carbure de siliciumEntre le conseil exécutif et le conseil d'administration, reste à savoir qui gagnera encore ce bras de fer, et surtout combien de temps durera-t-il. Ce jeudi soir, presque 24 heures après son démarrage, le groupe n'avait toujours pas repris de communication unifiée.

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Commentaire 1
à écrit le 21/01/2022 à 9:02
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Serait-ce encore un grand succès de la nouvelle aristocratie stato-financière aux commandes dans notre pays. Aristocratie a laquelle je n’ai rien a reprocher si ce n’est le naufrage industriel, financier et économique que celle ci nous a apporte depu...

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