Coup de théâtre chez Soitec : le conseil d'administration nomme un nouveau patron, le comité exécutif s'y oppose

C'est une annonce qui pourrait bien se transformer en une crise ouverte... Alors qu'il surfait sur de très bons résultats et une hausse de la demande mondiale portée par différentes industries dont l'automobile, le conseil d'administration de Soitec a annoncé ce mercredi soir le départ de son emblématique directeur général, Paul Boudre, 63 ans au profit d'un candidat en provenance d'Atos, Pierre Barnabé. Une annonce très mal accueillie par le comité exécutif, qui déplore "la prise de contrôle de Soitec par le président du conseil d’administration depuis 3 ans" ainsi que "la nomination incompréhensible d’un nouveau directeur général".

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Après 15 années passées au sein de Soitec (dont 5 années à la direction générale), le remplacement de Paul Boudre, annoncé ce soir unilatéralement par le conseil d'administration de Soitec, vient d'ouvrir une nouvelle étape : vent debout contre cette mesure, le conseil exécutif du groupe déplore un plan de succession organisé dans une précipitation et une opacité totale.
Après 15 années passées au sein de Soitec (dont 5 années à la direction générale), le remplacement de Paul Boudre, annoncé ce soir unilatéralement par le conseil d'administration de Soitec, vient d'ouvrir une nouvelle étape : vent debout contre cette mesure, le conseil exécutif du groupe déplore un plan de succession "organisé dans une précipitation et une opacité totale". (Crédits : DR/Raphaël Zimmerman/Oryx Photo)

(Publié le 19/01/2022 à 19h25, actualisé à 22h19)

Contre toute attente, le dernier conseil d'administration de Soitec vient d'avaliser le nom du successeur de Paul Boudre, une personnalité qui s'était hissée depuis plusieurs années comme une figure incontournable de la microélectronique à l'échelle française, mais plus largement mondiale. Et cette annonce, qui pouvait à première vue sembler naturelle, pourrait bien déclencher une crise ouverte...

Après 15 années passées au sein du groupe (dont cinq ans à la direction générale), où il a dû procéder à un virage stratégique et gérer des années plus noires avec, notamment, un plan de restructuration et l'arrêt de sa diversification vers le solaire, Paul Boudre, 63 ans, se trouvait effectivement sur la fin de son mandat de cinq ans, qui arrivait à son terme en juillet prochain. Il est aussi celui qui avait mené le fabricant de substrats semi-conducteurs à enregistrer, fin novembre dernier, le meilleur exercice trimestriel de son histoire. Avec à la clé, un chiffre d'affaires qui avait bondi de 53%, un bénéfice en hausse de 234%, et surtout, une cible qui demeure de tripler le chiffre d'affaires actuel d'ici 2026.

C'est donc dans ce contexte d'une entreprise "en pleine forme" que le conseil d'administration de Soitec avait commencé par publier, ce mercredi soir, un communiqué officialisant la nomination d'un successeur à Paul Boudre, en prévision de la prochaine assemblée générale à venir, en juillet prochain.

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"Paul a mené Soitec au succès pendant son mandat de directeur général. Depuis sa nomination en 2015, il a contribué au redressement et à la croissance du groupe, qui devrait atteindre 975 millions de dollars de chiffre d'affaires sur l'exercice 2021-2022, comme indiqué dans nos dernières publications financières. Paul a également contribué à positionner Soitec pour que le groupe soit en mesure de capter la croissance générée par les nouvelles applications de « Smart Cut », une de nos technologies propriétaires", justifiait alors ce mercredi soir Eric Meurice, président du conseil d'administration.

Avec, comme successeur annoncé, un nouveau profil issu de l'industrie des technologies de l'information, Pierre Barnabé, à un moment où l'industrie des semi-conducteurs se rapproche des acteurs de l'automobile mais également du digital, en vue de répondre aux besoins de l'automobile et de l'industrie connectée.

Un successeur provenant des technologies de l'information

Toujours selon le conseil d'administration, Pierre Barnabé, 51 ans, devrait prendre la tête de la direction générale du groupe à compter de juillet 2022. Il est même annoncé, dès le 1er mai 2022 au sein des effectifs du fabricant de semiconducteurs, d'abord en tant que "chargé de mission" par le conseil d'administration.

Avec l'objectif déjà affiché de "travailler en étroite collaboration avec Paul Boudre jusqu'à l'Assemblée générale ordinaire prévue en juillet 2022, date à laquelle il prendra ses fonctions de directeur général, afin d'assurer ainsi une transition harmonieuse", annonce-t-il.

Et c'est bien là que le bât blesse. Coup de théâtre quelques heures après cette annonce. Le comité exécutif de Soitec, composé entre autres de Paul Boudre son dg, mais également de Bernard Aspar, Léa Alzingre, Steve Baburek, Reiner Breu, Joséphine Deege-Mansour, Pascal Lobry, Christophe Maleville, Cyril Menon, Yvon Pastrol, Philippe Pellegrin et Thomas Piliszczuk, s'affiche vent debout contre cette décision.

Dans un courrier adressé au board, le Comex de Soitec déplore "la prise de contrôle de Soitec par le président du conseil d'administration depuis trois ans, qui culmine aujourd'hui avec la nomination incompréhensible d'un nouveau directeur général".

Pire : il affirme que, "par son comportement, le président du conseil d'administration porte une grave responsabilité dans la possible déstabilisation d'une entreprise en pleine croissance et de sa gouvernance, dans un secteur identifié comme stratégique par l'Etat Français". Et de rappeler que le groupe se trouve actuellement au cœur de la stratégie d'investissement France 2030, "présentée il y a quelques mois à peine par le Président de la République et au centre des enjeux de souveraineté qui traversent notre pays et l'Europe tout entière".

En s'appuyant sur "la trajectoire de croissance exceptionnelle que connaît Soitec depuis plusieurs années, grâce au tournant stratégique opéré en 2015 par son actuel dirigeant Paul Boudre",  faisant "de Soitec l'un des plus grands succès industriels de ces 5 dernières années, allant de la quasi-faillite à la présence des produits Soitec dans tous les smartphones à ce jour", le comité exécutif fustige :

"Il est incompréhensible pour le comité exécutif de Soitec que le plan de succession, mis en œuvre par le président du conseil d'administration, ait été organisé dans une telle précipitation et dans une opacité totale, sans associer le directeur général au processus de recrutement et sans concertation avec les membres du comité exécutif, sans considération sérieuse des candidats internes, pourtant identifiés et préparés depuis 2018, allant ainsi à l'encontre de toutes les règles de bonne gouvernance".

Un parcours passant par de grands groupes comme Atos ou Alcatel Lucent

Coté à la Bourse de Paris, il faut rappeler que près de 61% du capital de Soitec est flottant, tandis que le tiers restant se partage ensuite entre Bpifrance, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) -dont Soitec est en réalité une spin-off-, ainsi que le groupe chinois NSIG.

Arrivé quant à lui en mars 2019, l'actuel président du conseil d'administration de Soitec, Éric Meurice, est également membre du conseil d'administration d'Umicore, d'IPG Photonics Corp, de Global Blue Group AG et de Global Blue Group Holding AG. Il a également, au cours de sa carrière, occupé les fonctions de président d'ASML Holding NV, de directeur général d'Intel Corp, de vice-président exécutif de la division télévision de Thomson SA, ou encore de vice-président de Dell, ainsi que de vice-président exécutif de la division télévision de Thomson Consumer Electronics.

Quel est enfin le nouvel homme fort, dont a souhaité se doter Eric Meurice et le conseil d'administration de Soitec, au terme d'un processus de sélection mené en coulisses, et désormais très ouvertement contesté ce mercredi soir, en interne ?

"Nous avions placé la barre haut pour identifier le successeur de Paul", justifiait ce mercredi soir, par voie de communiqué, le président du conseil d'administration de Soitec.

Et autant dire que ce profil n'est pas un inconnu de la scène des technologies, puisqu'il avait été, aux côtés d'Adrian Gregory, l'un des deux co-directeurs généraux par intérim du groupe Atos, suite à l'éviction de son directeur général Elie Girard, en novembre 2021.

Diplômé de NEOMA Business School et de CentraleSupélec, Pierre Barnabé occupait encore jusqu'ici, depuis 2015, la fonction de Senior Executive Vice-President of Big Data and Cybersecurity chez le leader mondial des technologies de l'information Atos. Depuis 2019, il était également en charge des marchés Secteur public et Défense ainsi que Manufacturing Industry pour Atos. Soit deux activités qui, comme le rappelle son futur employeur, "représentent plusieurs milliards d'euros de revenus et emploient plus de 11.000 collaborateurs dans le monde".

Pierre Barnabé connaît également bien le milieu grenoblois puisqu'avant cela, il occupait la fonction de directeur des opérations chez Bull, une société de logiciels acquise par Atos en 2014.

Il aura aussi par ailleurs gravi les échelons durant 13 ans au sein du groupe Alcatel France, pour arriver jusqu'au poste de PDG d'Alcatel Lucent France (2010-2011) puis de directeur RH en charge de la transformation groupe l'année suivante.

Il avait également commencé sa carrière au sein du groupe Thales, en tant que Vice-président adjoint de la Stratégie Thomson-CSF et de représentant du bureau américain Thomson-CSF Ventures en 1992.

"Pierre pourra s'appuyer sur cette trajectoire et conduire Soitec sur de nouveaux chemins de croissance, dans le cadre de la feuille de route stratégique 2026. Il pourra tirer parti de ses expériences passées, notamment chez Atos, où il a contribué à multiplier les revenus de la division Big Data and Cybersecurity par trois en quelques années, dans un marché ultra compétitif qui exige une importante coopération avec tous les acteurs de l'écosystème. Ses compétences complètent parfaitement celles de l'équipe de management", a précisé le conseil d'administration de Soitec. Affaire à suivre donc.

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Commentaires 8
à écrit le 21/01/2022 à 14:57
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Il semblerait que le courant ne passe pas entre le conseil d'administration et le comité exécutif de SOITEC. C'est normal il ne sont que dans les semi conducteurs.

le 27/01/2022 à 18:41
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D'un point de vue européen profond, comme l'indique mon pseudo, je crains des maneuvres qui pourraient s'achever avec une acquisition américaine massive comme cela fut le cas pour Alcatel et ses brevets.

à écrit le 20/01/2022 à 13:44
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Il faut donc considérer que ce champion Français est désormais à vendre.

à écrit le 20/01/2022 à 9:50
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C'est le néolibéralisme, le résultat de la copulation permanente entre politiciens et hommes d'affaires faisant que les affaires s'ingèrent dans la politique qui s'ingère dans les affaires.

à écrit le 19/01/2022 à 23:01
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Pas grave, Soirec sera racheté par les américains ou les chinois 😁

le 20/01/2022 à 5:09
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.. Soitec, bien sur

le 20/01/2022 à 9:45
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Impossible. Soitec vend sa R&D aux champions des semi--conducteurs, en Asie comme aux Etats-Unis, avec de grosses marges, quand il ne livre pas directement ses galettes de substrats. Sa position est plutôt confortable. Il ne dépend pas d'un marché ou...

le 21/01/2022 à 15:14
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20,6 % de cette entreprise appartiennent déjà aux fonds étrangers ( NSIG (luembourg), Black Rock, Shin Etsu). Il y a par ailleurs 59,87 % de flottant dont on peut penser que plus de la moitié appartient à des étrangers car les Français sont peu nombr...

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