Relance du nucléaire : les 3 enjeux qui attendent (aussi) la filière régionale au tournant

DOSSIER. En dépit des dernières annonces de l'Etat qui ont agité les marchés ce week-end et imposent à EDF de revendre davantage d'électricité à bas prix à ses concurrents pour contenir la hausse des prix, la relance du nucléaire prônée par le gouvernement français (et dont l'échéance a été précisée par la secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique, Bérangère Abba) constitue une garantie d'un carnet de commandes, et même d'une montée en puissance inédite de la filière au cours des prochaines années. Pour autant, les acteurs présents en Auvergne Rhône-Alpes, première région productrice d’électricité d’origine nucléaire, devront faire face à plusieurs défis.

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(Crédits : DR/EDF Matthieu Colin)

Le nucléaire, première source d'énergie nationale, mais aussi régionale ? On le sait peu mais avec quatre centrales (le Bugey, Tricastin, Saint-Alban et Cruas) assurant 23 % de la production totale française, Auvergne-Rhône-Alpes se pose déjà comme la première région productrice d'électricité d'origine nucléaire française (77,2 TWh produits pour une puissance installée de 13.480 MW, soit 70% de la production régionale).

Elle héberge également de grands groupes (EDF, Framatome), ainsi que le plus grand site nucléaire d'Europe avec Orano Tricastin, et regroupe plus largement à l'échelle régionale près de 48.000 emplois et 1.200 entreprises de la filière (dont 650 d'entre elles pour lequel le nucléaire est le coeur de cible), selon les dernières données publiées par Auvergne Rhône Alpes Entreprises en 2021. Rien que chez EDF, ce sont près de 10.550 salariés qui travaillent sur ce segment.

« Les régions Auvergne Rhône-Alpes ainsi que Bourgogne Franche-Comté hébergent d'importants acteurs de la filière nucléaire comme Framatome, avec une usine de fabrication et des centres d'ingénierie, mais également plusieurs centrales et sites EDF, ainsi qu'un grand nombre de fournisseurs de rang 2 et 3, travaillant également pour d'autres filières comme celle de l'aéronautique », appuie Philippe Frantz, à la tête du seul pôle de compétitivité dédié au nucléaire civil en France labellisé par l'Etat, Nuclear Valley.

Créé à l'origine en Bourgogne Franche Comté, ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ce pôle de 360 membres avait entrepris une expansion en 2017 pour s'installer également en Auvergne Rhône-Alpes, avec une aide régionale à la clé.

Plus largement, l'atome français représente aussi encore, de par son histoire, l'un des piliers de l'export : « la moitié des entreprises de la filière ont aujourd'hui une activité à l'étranger, et l'on estime que 20 % du chiffre d'affaires de la filière est aujourd'hui réalisé à l'export, à travers des projets de construction de centrales pilotées par la France en Angleterre, en Inde ou d'exploitations de sites », complète Cécile Arbouille, déléguée générale du Gifen, le syndicat professionnel de l'industrie nucléaire française.

Au niveau local, ce sont en moyenne 5.000 intervenants extérieurs dont près de 50% d'entreprises locales qui contribuent aux opérations de maintenance des visites décennales, avec une ouverture à un marché de sous-traitance de rang 2 voire 3, qui demeurent chapeautés par les prestataires de rang 1.

« Ce système permet à la filière de s'ouvrir au tissu industriel local, et de garantir en même temps la qualité des opérations réalisées par le prestataire de rang un qui les forme », rappelle le groupe EDF. Car jusqu'ici, la plupart des acteurs de la filière de l'atome étaient en réalité déjà présents sur différents marchés : défense, aéronautique, automobile, industrie...

France Relance, le premier outil pour relancer la filière

A l'échelle nationale, les acteurs de l'atome ont également déjà été fléchés par le plan France Relance, qui leur a sanctuarisé une enveloppe de 462 millions d'euros en soutien à des projets de relocalisation, modernisation, accompagnement des compétences et développement de l'économie circulaire de la filière nucléaire.

« 94 projets ont déjà été retenus, ce qui représente 366 millions d'euros d'investissements, accompagnés par 110 millions d'euros de subventions. L'Etat a d'ailleurs fait en sorte que la part du lion de ces investissements revienne aux PME, majoritairement situées en Ile-de-France, mais aussi en Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne Rhône-Alpes », indique Philippe Frantz.

Mais si les annonces d'Emmanuel Macron, concernant sa volonté de relancer la construction de nouvelles paires d'EPR sur le territoire français (avec une mise en service désormais envisagée d'ici à "2035-2037", selon la secrétaire d'État auprès de la ministre de la Transition écologique, Bérangère Abba) promettent aux régions les plus en pointe dans ce domaine -dont Auvergne Rhône-Alpes- une bonne part du gâteau des investissements à venir, la filière de l'atome devra également faire face à plusieurs enjeux de fond.

Et ce, en addition à la question, plus nationale, de la revente d'électricité à bas prix à ses concurrents, imposée cette fin de semaine à EDF par l'Etat, afin de contenir la hausse des prix et qui pourrait grever fortement sa rentabilité et ses investissements.

Car le nucléaire reste, depuis plusieurs années, un débat tant sur la forme que sur le fond à l'échelle de la société française, qui ricochent jusqu'en région.

1/ La question des surcoûts

Construire de nouvelles paires d'EPR, oui, mais pour quelle enveloppe ?

Alors que le projet de construction de 3 nouvelles paires d'EPR s'élèverait, selon le groupe EDF, autour de 50 milliards d'euros au total, le tout en tenant compte d'une intervention de l'Etat (mais dont les modalités demeurent à préciser), plus récemment, le commissaire européen Thierry Breton avait élargi la question à l'échelle européenne.

Celui-ci estime que l'UE devrait consacrer « près de 20 milliards d'euros par an pour se doter d'un parc de centrales nucléaires de nouvelle génération », tout en précisant que cette énergie ne devrait représenter, à terme « que 15% du mix énergétique européen en 2050, contre 26% aujourd'hui. »

Et d'après le patron d'EDF, Jean-Bernard Lévy, "il n'est évidemment pas question que (les nouvelles centrales) soient financées selon des mécanismes privés, ça n'est le cas nulle part dans le monde et ça ne fait pas partie des solutions qu'on étudie avec l'administration de l'Etat."

Sauf que le fleuron d'EDF, l'EPR de Flamanville qui devait servir de tête de pont à une nouvelle génération d'EPR, n'est toujours pas arrivé sur la ligne de départ. Il enregistre aujourd'hui 10 ans de retard et une multiplication des coûts par 4, estimée désormais 12,7 milliards d'euros.

Pour autant, son maître d'œuvre, EDF, assure avoir pris la mesure de ce chantier, avec des correctifs pour sa prochaine version d'EPR2. Et évoque surtout l'expérience qu'il lui fallait réacquérir, après des décennies de mise à l'arrêt.

« L'EPR2 dispose d'une nouvelle typologie de réacteurs dont le design et le niveau de sûreté est le même que celui de Flamanville, mais avec un génie civil et une électronique optimisés. Nous avons à ce sujet beaucoup appris de Flamanville, il serait dommage que ce retour d'expérience soit perdu », assure le délégué régional d'EDF en Auvergne Rhône-Alpes.

2/ Les enjeux de recrutement et d'attractivité

Comme pour l'ensemble des filières industrielles, après presque deux années de crise sanitaire, le recrutement constituera là aussi un double enjeu pour la filière de l'atome : en premier lieu car elle est composée de 85% de PME et TPE, mais aussi du fait de son histoire.

Car après une phase de construction de centrales majoritairement engagée entre 1970 et 1990, suivie par deux décennies de programmes tournés plutôt vers les opérations de maintenance, la filière fait face à « une baisse de compétences dans le domaine des chantiers neufs », note Cécile Arbouille.

Sans compter que l'industrie du nucléaire se prépare elle aussi, comme d'autres filières, à devoir gérer un phénomène de désaffection des jeunes talents pour les métiers industriels.

Pour y remédier, le Gifen affirme travailler, depuis trois ans, à un travail de cartographie afin d'identifier les compétences qui pourraient s'avérer en tension, en parallèle à la création d'une nouvelle « Université des Métiers du Nucléaire », annoncée par l'Etat français.

« Les métiers dont la filière a besoin existent toujours : il s'agit de soudeurs, de chaudronniers, mais dont il faut réactiver l'attractivité, en poussant notamment de nouveaux chantiers qui donneront le goût aux jeunes ».

A ce titre, la déléguée générale du Gifen évoque également les travaux de R&D sur les projets de petits réacteurs encore en développement (SMR), qui pourraient contribuer à « redonner du souffle au secteur ».

3/ L'acceptabilité sociale et le démantèlement des déchets

Enfin, la filière sait également que pour se développer à nouveau, elle se heurtera à un fort défi d'acceptabilité sociale, et aux souvenirs encore très présents des catastrophes de Tchernobyl et Fukushima. Sans compter les récents incidents enregistrés, comme celui de juillet dernier, qui avait conduit à l'arrêt d'un des réacteurs EPR de Taishan (en Chine), co-construit par EDF, et plus récemment, à la centrale du Tricastin, où une fuite de tritium (28 .900 becquerels par litre (Bq/L), la seconde en l'espace de deux ans, a été mesurée à la mi-décembre dans les eaux souterraines de l'unité de production de Tricastin et révélée par le quotidien Mediapart.

En janvier 2021 déjà, des élus écologistes avaient déjà signé une tribune en faveur de la fermeture de la centrale du Bugey (Ain), qui, située à seulement 30 km de Lyon, leur faisaient craindre des risques sismiques et d'inondation "en cas de rupture du barrage de Vouglans dans le Jura". Le maire EELV de Lyon, Grégory Doucet, appelait lui aussi depuis avril dernier à un débat sur la poursuite de l'atome en France tandis que du côté des associations environnementales comme Greenpeace ou Stop Tricastin, il est notamment question de remettre prochainement une pétition pour la fermeture du réacteur n° 1 de Tricastin, dans le cadre d'une enquête publique s'ouvre au sujet du réexamen de la sûreté du réacteur n° 1 du 13 janvier au 14 février.

Greenpeace s'était déjà élevé en février dernier contre la prolongation de la durée de vie des centrales françaises, passée de 40 à 50 ans en déclarant : "Les centrales nucléaires françaises en activité ont été conçues pour fonctionner entre trente et quarante ans. Au-delà, les réacteurs nucléaires entrent dans une phase de vieillissement inconnue".

De l'autre côté du spectre, les acteurs de la filière se veulent rassurants : « Il faut rappeler qu'au départ, Fukushima n'était pas un accident nucléaire, mais un tsunami. Depuis cet épisode, un renforcement a été fait sur l'ensemble du parc sur les capacités de refroidissement, qui sont toutes de source électrique, afin qu'elles soient en mesure de fonctionner, y compris en mode dégradé. On a également ajouté des centres de pilotage de crise et créé une force d'intervention rapide, le FARN », explique Marc Simon-Jean.

Le Gifen affiche quant à lui sa volonté de « dépassionner le débat » en rappelant le rôle des autorités de régulation indépendantes, et notamment de l'ASN, « qui peut décider à tout moment et de manière indépendante de fermer une installation si un élément de sécurité le nécessite », ainsi que la transparence demandée à l'ensemble de la chaîne, concernant la traçabilité de chaque matière utilisée.

Sur le terrain du démantèlement et de la fin de vie, Cécile Arbouille oppose des chiffres : « aujourd'hui, les 25 % des déchets les plus radioactifs de l'industrie représentent un volume associé contenu d'une piscine olympique et sont traités par Orano, afin d'être vitrifiés pour demeurer dans l'état le plus stable possible. La France propose ensuite une solution de stockage, au sein de galeries très profondes et dont chaque emplacement serait répertorié, afin que ces déchets n'entrent pas en contact avec la biosphère et puissent être localisés et déplacés, si nécessaire durant un siècle. Nous espérons que celle-ci pourra être mise en place avant la fin de la décennie ».

Une filière qui, si elle ne reçoit toujours pas le soutien des exécutifs écologistes à la tête de plusieurs villes auralpines (Lyon, Grenoble, Annecy...), pourra cependant compter sur le soutien, à l'échelle régionale, du président LR Laurent Wauquiez, qui rappelait encore, début décembre à la Tribune :

"Le nucléaire est notre seul atout de compétitivité industrielle", a martelé le président de Région. "L'Etat doit investir dans cette voie et poursuivre la recherche pour allonger la durée de vie de nos centrales. Cette filière représente 200.000 emplois dans la région, nous travaillons à sa structuration, sur le même modèle que celui de l'aéronautique".

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Commentaire 1
à écrit le 17/01/2022 à 23:02
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Vous avez deja 40 années de “combustible usée” dans vos piscines, chaque barre jusqu'a une million fois plus radioactive que le combustible neuf, avec aucune stockage de longue terme toujours en vue. Le stockage doit s'assurer pour au moins 10.000 an...

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