Photovoltaïque : la concurrence asiatique (et les gigafactories) auront-elles la peau de Photowatt ?

 |  | 1881 mots
Lecture 10 min.
L'avenir de Photowatt, une filiale d'EDF depuis 2012 qui pâtit du manque de compétitivité de la filière solaire française, est à nouveau remis en question depuis quelques semaines. Suffisant pour générer à nouveau une intervention de l'Etat ?
L'avenir de Photowatt, une filiale d'EDF depuis 2012 qui pâtit du manque de compétitivité de la filière solaire française, est à nouveau remis en question depuis quelques semaines. Suffisant pour générer à nouveau une intervention de l'Etat ? (Crédits : Pixabay)
ENQUETE. Après avoir mobilisé le gouvernement français en 2012, l’avenir du fabricant français de panneaux photovoltaïques Photowatt (Nord-Isère), l'un des derniers en Europe, pourrait bien s’inviter à nouveau dans la sphère politique. Son actionnaire EDF, chercherait actuellement "la meilleure solution" pour sa filiale déficitaire et repose la question de l'avenir du solaire en France, alors que des projets de gigafactories comme celui du norvégien Rec Solar tentent d'émerger.

Les craintes se précisent autour de Photowatt. Après l'inquiétude des syndicats, ce sont les collectivités locales qui ont récemment fait montre de leur soutien à l'un des derniers fabricants de modules photovoltaïques en Europe, qui emploie près de 215 salariés sur son site de Bourgoin-Jallieu.

Au cours des dernières semaines, la Région Auvergne Rhône-Alpes ainsi que le conseil municipal de la ville de Bourgoin-Jallieu ont toutes deux voté des motions de soutien à l'industriel auralpin, qui produit encore des plaques de silicium et de modules photovoltaïques en France. Mais pour combien de temps ? Car alors que la crise sanitaire a fait émerger des préoccupations en faveur du retour d'une souveraineté industrielle "à la française", le photovoltaïque, qui n'a pas été identifié comme l'une des priorités stratégiques au sein du plan France relance, crépite.

Affaiblie par la concurrence chinoise, et notamment par la mise à l'arrêt des lois anti-dumping sur les panneaux solaires provenant de Chine par la Commission européenne, la filière française du solaire souffre d'un manque criant de compétitivité, qui se traduit dans les chiffres.

La filiale d'EDF, Photowatt, perdrait ainsi en moyenne 20 millions d'euros par an (22 millions en 2020, 36 millions en 2019). Alors qu'en même temps, la demande augmente et les énergies renouvelables sont identifiées comme appelées à croître au sein du mix énergétique au cours des prochaines années.

Le groupe EDF, qui avait été fortement incité par le gouvernement de l'époque à reprendre l'entreprise à la barre du tribunal de commerce en 2012, serait sur le point de se désengager.

C'est en tous les cas l'alerte lancée par les syndicats : « Nous avons découvert à l'automne dernier qu'EDF ne déposait plus de dossiers d'appel d'offres comprenant les panneaux Photowatt. Et ce, car ils avaient pris la décision de nous fermer, et de passer commande auprès d'autres fournisseurs, principalement asiatiques, alors que nous sommes capables de fournir des panneaux bas carbone », regrettent les élus CFE-CGC.

Si pour l'heure, la production du site de Bourgoin-Jallieu (Nord Isère) se maintient, étant donné la durée des cycles de développement de ce marché -qui conduit les fabricants à observer un décalage de 12 à 24 mois entre la phase d'appels d'offres et la réalisation effective-, les salariés ne cachent plus leurs craintes pour la pérennité du site.

« Entre-temps, nous avons cependant gagné des appels d'offres avec d'autres fournisseurs qu'EDF, qui continuent de nous faire confiance, notamment dans le domaine de l'agrivoltaïque, où les panneaux sont utilisés dans les champs pour produire de l'énergie mais également protéger les récoltes », souligne Barbara Bazer-Bachi, élue CGE-CGC du CSE.

Une filiale structurellement déficitaire ?

Depuis, le groupe EDF a récemment confirmé qu'il étudiait actuellement « la meilleure solution possible » pour Photowatt et ses salariés, à commencer par celle d'un « partenariat industriel » avec d'autres acteurs de la filière.

Tout en rappelant que le groupe a investi, depuis la reprise en 2012, près de 360 millions d'euros, face à une filiale affichée comme « structurellement déficitaire ». Mais il ne confirme pas, pour l'heure, la possibilité d'une cession pure.

Les syndicats ne l'entendent toutefois pas de cette oreille et rappellent qu'un plan de transformation avait en effet été déployé par le groupe EDF en 2018. L'objectif affiché : se départir de l'assemblage en France en vue de le transférer en Chine, tout en maintenant et augmentant les capacités de production de ses plaques de silicium et de ses modules photovoltaïques, afin de gagner en compétitivité.

« Cela représentait une montée en capacité multipliée par huit, avec l'ambition d'atteindre les 500 mégawatts de production annuelle », annoncent les syndicats. Un site, situé à Vaulx-Milieu (Nord-Isère) avait à cette occasion été fermé, faisant tomber les effectifs de 315 à 215 salariés.

Pour autant, les représentants du personnel affirment que ce plan n'a jamais été finalisé, et n'aurait donc jamais pu montrer ses effets : « Seul un quart de ce plan a été réalisé, on ne peut donc pas se prononcer sur un objectif de réduction des pertes alors que les investissements ont été arrêtés depuis près d'un an », estime Barbara Bazer-Bachi.

Dans un contexte marqué par le plan Hercule

"Si l'on abandonne maintenant, c'en est fini du savoir photovoltaïque en France", s'inquiétait pour sa part Emilie Brechbuhl, ingénieure et déléguée syndicale CFE-CGC.

Reste que le contexte de l'énergéticien EDF n'est pas nécessairement favorable à la poursuite de Photowatt : car dans le cadre du plan Hercule, annoncé d'ici 2022, une séparation du groupe est envisagé en deux parties : à savoir un pan « bleu » qui demeurerait contrôlé par l'Etat français comprenant le nucléaire, les actifs hydrauliques et le transport d'électricité (RTE), et un pan « vert » qui deviendrait ainsi ouvert aux capitaux boursiers à hauteur de 35 % (comprenant notamment ses branches Enedis, EDF Renouvelables, Dalkia, etc).

« Nous aurions notre place dans un EDF vert est certain que dans ce cadre, avoir une filiale déficitaire ne semble pas attrayant pour le groupe », tranche un élu syndical.

Portrait d'un possible repreneur

Parmi les pistes évoquées pour Photowatt, figurerait désormais la possibilité d'une reprise par l'un des fournisseurs actuels, le fabricant de fours industriels grenoblois ECM Technologies. Une telle perspective a été confirmée par le maire LR de Bourgoin-Jallieu, Vincent Chriqui, ainsi que par le Comité social et économique (CSE) de l'entreprise.

Les salariés craignent cependant qu'un tel scénario n'impacte l'assise financière du groupe :

« Nous avons de très bonnes relations avec ECM Technologies comme client, mais aura-t-il les reins assez solides pour réaliser les investissements nécessaires dans une filière comme la nôtre ? », s'inquiète Emilie Brechbuhl.

Contacté, le dirigeant de cette PME, qui se positionne comme un « leader mondial de la cémentation basse pression », avec des ventes réalisées pour 80% à l'export, n'a pour l'heure pas pu donner suite à nos demandes d'interviews. Il employait, selon les dernières données communiquées en 2019, 370 collaborateurs pour un chiffre d'affaires de 90 millions d'euros, et figurait parmi les 110 lauréats des « fonds de soutien à la modernisation et à la diversification des filières automobile et aéronautique » de France Relance, pour le développement d'un nouveau four moins polluant et moins énergivore d'ici fin 2021.

Serait-ce suffisant pour assurer la pérennité d'un acteur comme Photowatt, qui emploie lui-même 215 salariés et perdait près de 25 millions par an ?

La PPE, une opportunité pour relancer la filière ?

Car pour assurer une forme de compétitivité avec les panneaux chinois, les syndicats rappellent que leur seul salut demeure celui de la différenciation, qui nécessitera des investissements soutenus en matière de R&D (chiffres : NC).

Ils misent d'ailleurs particulièrement sur le critère du coût carbone, qui doit faire son entrée au cours de la future programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) 2021-2026, et qui pourrait ainsi redonner un air de compétitivité aux modules solaires français.

« Nous avions développé en interne un matériau (Crystal Advanced) qui a l'avantage de présenter un très faible bilan carbone et permet d'améliorer l'étape la plus énergivore qui se joue lors de la fusion du lingot. Cela devait nous permettre de mieux nous positionner sur le marché français, et notamment sur les appels d'offres de la CRE », explique Emilie Brechbuhl.

La PPE prévoyait également que d'ici 2028, 35,6 à 44,5 gigawatts de photovoltaïque soient installés. « Pour autant, beaucoup d'appels d'offres actuels se basent encore sur le critère du prix, le critère Carbone est encore à contre-courant », regrette Cédric Thuderoz, secrétaire général du syndicat CGT Energie Isère.

Plus largement, les représentants du personnel estiment que le maintien d'une intégration au sein d'un groupe comme EDF « a tout son sens » puisqu'il permet de relier une grande partie de la chaîne du photovoltaïque : à savoir la fabrication des panneaux solaires au sein de Photowatt, celle du développement et de l'installation au sein du groupe EDF... Voire même celle du couplement vers de nouvelles formes de production et stockage, comme celles proposées par le drômois McPhy, dont l'énergéticien français est partenaire.

« Nous pourrions monter des projets conjoints en utilisant les panneaux de Photowatt et la technologie de McPhy, en imaginant des modules bas Carbone et compétitifs sur le marché français », illustre Barbara Bazer-Bachi.

« Il faut réactiver l'écosystème industriel existant : Photowatt est historiquement installé dans le Nord-Isère car il était ainsi à proximité d'un partenaire qui construit des fours pour la technologie silicium, mais également de laboratoires de recherche comme le CEA avec lequel il avait tissé des partenariats jusqu'en 2018, tandis que des acteurs comme STMicroelectronics sont capables de fabriquer des composants, sans oublier la présence d'un pôle numérique sur Lyon qui pourrait contribuer à la relance du photovoltaïque en y associant de l'intelligence artificielle », reprend Cédric Thuderoz.

Un dossier qui se politise

De son côté, le gouvernement français, qui a à nouveau été sollicité sur ce dossier par le biais du ministère de l'Economie, avait d'abord précisé, il y a quelques jours, que l'activité de Photowatt ne constituait pas « le cœur de métier d'EDF », confirmant qu'il privilégierait plutôt « le scénario d'une reprise » pour garantir l'avenir du site.

Pour autant, ce mercredi 31 mars, le sujet s'est même invité au Sénat, où le premier ministre Jean Castex, qui répondait à une question posée par le sénateur écologiste de l'Isère, Guillaume Gontard, a affirmé qu'il avait "sauvé Photowatt" à la suite de sa prise de fonction au sein du gouvernement, alors qu'"EDF voulait s'en séparer".

Une occasion de rappeler,  pour le premier ministre, qu'il travaillait avec la Commission Européenne "pour introduire des critères de contenu de production locale dans tous les appels d'offres", mais également plus largement son soutien aux différents projets en cours de développement en France. Dont ceux portés par le français Akuo, mais également le dossier de la fusion entre les ETI françaises Cetih et Alspan-Strub au sein du projet Bélénos, ainsi que celui de REC Solar à Sarreguemines, "pour lequel le gouvernement est pleinement mobilisé et qui va demander beaucoup d'argent public".

Ce projet, qui vise à investir un milliard d'euros et 2.500 emplois pour la construction d'une gigafactory de cellules photovoltaïques en Moselle, vient finalement d'être reporté à fin juin, faute d'un tour de table abouti, qui devait être conduit par le norvégien Rec Solar et des investisseurs chinois.

« Avec le Covid, on a parlé de transition énergétique mais également de gros projets de gigafactory, comme celui du norvégien Rec Solar en Moselle avec des investisseurs chinois... Faut-il vraiment tuer une filière pour en faire émerger une autre ? », se questionnent les représentants CFE-CGC.

Et Cédric Thuderoz d'ajouter : « A l'heure où la pandémie nous a fait repenser la relocalisation de l'industrie et de ses emplois, peut-on réellement se passer d'un acteur majeur du photovoltaïque en France, voire même en Europe ? ».

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 03/04/2021 à 15:42 :
Tres con ....photowatt ne propose pas la vente aux particuliers ...pourquoi ne pas distribuer les produits photowatt dans la grande distribution par ex ?
a écrit le 02/04/2021 à 13:46 :
combien il y a en france d'éolienne
et combien sont produite en france zero
encore une réponse digne des énarques pourquoi produire en france ce que l'on peut acheter une reponse digne d'un premier ministre
les masques , les vaccin, les test, et meme la formation des réanimateurs
qui demande plus de temps que pour former un 1er ministre
Réponse de le 02/04/2021 à 15:26 :
Les éoliennes. Les plus puissantes au monde et qui sont celles qui se vendront le plus sont produites en France.
a écrit le 02/04/2021 à 13:39 :
comme le reste toute nouvelle industrie qui soit par cout de production soit
a cause de substance polluante pour les écolos dans le process
de production est envoyé a la production en chine
et pourtant ce n'est pas la chine qui rémunère nos sans emploi et encore moins les ecolos
chercher depuis le debut des verts combien d'emploi ont été détruis
pour leur idéologie, le silence sur cette question de m jadot et hulot fait peur
et cela continue eux s'en tape ils sont fonctionnaire
Réponse de le 02/04/2021 à 15:30 :
Vous êtes à côté de la plaque, l'écologie n'a rien à y voir, ce n'est qu'une question de fric... Tout est fait en Chine parce que moins cher. Votre stylo, vos lunettes, vos chaussures, votre cravate, vos tournés bis et les vis avec.....
Réponse de le 02/04/2021 à 16:34 :
La preuve que tout n'est pas produit en Chine... Maintenant pour être compétitif avec les produits chinois, il est sûr qu'il y a un paquet d'obstacles. La faute n'incombe ni aux écolos ni à la France, mais aux pays qui font du dumping social et environnemental.
a écrit le 02/04/2021 à 9:11 :
Non mais surtout que si EDF n'est pas foutu de faire tourner cette économie à quoi nous sert elle là svp ? Ah les stals...
Réponse de le 02/04/2021 à 15:33 :
EDF est un répète de quasi fonctionnaires et comme tels, ils ont perdu l'habitude de travailler. Des qu'il s'agit d'autre chose que de mettre un coup de tampon, ils soutraitent à des non-fonctionnaires... Tout est là.
Réponse de le 02/04/2021 à 16:30 :
"Des qu'il s'agit d'autre chose que de mettre un coup de tampon, ils soutraitent à des non-fonctionnaires... "

Les cuves de combustibles nucléaires ont été fabriquées par une entreprise publique ou privée svp ? J'arrive pas à trouver...
Réponse de le 02/04/2021 à 16:32 :
Je parle des défectueuses bien entendu même si cela doit être les mêmes depuis un bon moment qui les fournissent. Mais ça m'interesse vraiment, merci bien.
a écrit le 02/04/2021 à 8:17 :
TOTAL avec Sunpower s'en sort beaucoup mieux
a écrit le 01/04/2021 à 21:56 :
L'industrie française a raté le coche du photovoltaique et de l'éolien depuis une quinzaine d'années. Entre temps, nos concurrents asiatiques, mais également européens - Espagne, Allemagne et Norvège pour l'essentiel - ont prodigieusement progressé dans la réduction des coûts, l'industrialisation à grande échelle, l'amélioration des rendements. Un tel retard ne se comble pas. C'est trop tard. La France ne sera jamais un grand pays des énergies renouvelables. Nous capterons au maximum 20% de la plus value industrielle : l'installation et la maintenance. Quelques millers d'emplois de qualification moyenne. Mais c'est tout. Exit la conception et la fabrication. Nous n'auront jamais de grands bureaux d'études ni de grands ateliers de fabrication d'éoliennes ou de panneaux PV. Corollaire inévitable: les centaines de milliers d'emplois hautement qualifiés promis par EELV dans le domaine des ENR pour faire 'passer' la pilule amère des restructuration massives d'activité consécutives à la transition énergétique, ne se matérialiseront jamais. Jamais. C'est trop tard, la France à raté le coche, dans l'industrie un tel retard ne se rattrape pas.
Réponse de le 02/04/2021 à 12:53 :
Vous dites: "La France ne sera jamais un grand pays des énergies renouvelables"
Je vous rappelle qui nous étions numéro 1 mondial pour l'hydraulique avec les turbines Alstom/NEYRPIC hydro. C'était les 2/3 du marché mondial et cette entreprise a été liquidée à GE pour une bouchée de pain...
Réponse de le 02/04/2021 à 13:04 :
2 remarques:
- le photovoltaique comme l'éolien, ce sont de mauvaises solutions: voir par ex les documents de Mr Jancovicci , avec les coûts de l'intermittence et du stockage. On ferait mieux de se concentrer sur de vraies solutions au problème du CO2: nucléaire et économies d'énergie.
- il y a une usine GE (anciennement Alsthom) qui construit des éoliennes marines énormes ( 15MW) à St Nazaire et des fabrications de pâles à Cherbourg.
Réponse de le 02/04/2021 à 15:38 :
Je vois que certains comme uytri référent à des gourous comme Jancovici que je tiens pour un amuseurs publique qui emaille ses conf de stupidités pour faire rire l'auditoire. Il se decredibilise de plus en plus au fur et à mesure de la percé des renouvelables. Et ses fans répètent ses âneries en boucle.
a écrit le 01/04/2021 à 19:55 :
Il y a belle lurette que la concurrence asiatique, pour ne pas dire chinoise, a eu la peau des industries occidentales du photovoltaïques et du renouvelable 😁
Réponse de le 02/04/2021 à 15:41 :
Pas que... Connaissez vous un seul produit manufactureé qui ne soit pas produit en Chine ?
a écrit le 01/04/2021 à 19:02 :
produire des panneaux photovoltaïques avec une électricité carbonée est un non sens en outre il est essentiel que ces plaques soient recyclables..
Réponse de le 02/04/2021 à 15:43 :
Recyclables ils le sont mais le problème est ailleurs.... Il n'est pas interdit de les produire en France, il ne nous manque rien pour cela. Les salaires sont seulement beaucoup plus elevés

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :