Solaire : alors que l’Europe accélère avec REPowerEU, EDF songe à nouveau à céder sa filiale Photowatt

Il avait déjà échappé de justesse par deux fois à une disparition, la première lors du rachat « in extremis par EDF » en 2012 à la barre du tribunal de commerce sous l’impulsion de l’Etat, et la seconde l’an dernier, alors que les contours du plan Hercule encourageaient EDF à se dessaisir de cette filiale déficitaire. Mais désormais, alors que le solaire a le vent en poupe avec les objectifs annoncés par le plan REPowerEU, l’avenir de l’isérois Photowatt ferait à nouveau l’objet d'un projet de cession qui ne dit pas encore son nom. Explications.

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Il est important selon nous que l'Etat, à travers EDF, reste présent au capital d'un acteur comme Photowatt, afin de conserver une souveraineté sur des approvisionnements amenés à être critiques, avancent les représentants des salariés.
"Il est important selon nous que l'Etat, à travers EDF, reste présent au capital d'un acteur comme Photowatt, afin de conserver une souveraineté sur des approvisionnements amenés à être critiques", avancent les représentants des salariés. (Crédits : DR)

A l'aube des législatives, le sujet Photowatt pourrait-il se propulser à nouveau, tel un phoenix, sur le devant de la scène. Les représentants du personnel de ce fabricant de modules photovoltaïques viennent d'apprendre qu'un nouveau projet de cession par EDF Renouvelables serait à l'agenda.

Menacé déjà par deux fois, lors de sa reprise "in extremis" par l'énergéticien à la barre du tribunal de commerce en 2012, puis l'an dernier, lors de la fuite d'un premier projet de cession discuté avec le groupe isérois ECM Technologies, et qui n'avait finalement pas abouti, c'est bien un nouvel épisode qui semble se dessiner pour les salariés du groupe.

La filiale d'EDF, qui emploie 215 salariés sur son site de Bourgoin Jallieu (Nord-Isère) perdait en moyenne 20 millions d'euros par an (22 millions en 2020, 36 millions en 2019), le contexte du marché du solaire, sur lequel il se positionne comme l'un des derniers fabricants de modules photovoltaïques en Europe, a viré du tout au tout.

Et après avoir investi, depuis sa reprise en 2012, près de 360 millions d'euros dans une filiale toujours jugée comme « structurellement déficitaire », la branche EDF Renouvelables (dont dépend Photowatt) aurait ainsi annoncé à ses salariés la semaine dernière qu'un nouveau projet de rachat est en cours de discussions, auprès d'un consortium d'acteurs européens. Sans pour l'heure en préciser toutefois la nature, ni les noms. Des représentants des salariés confirment à La Tribune que la question a également été posée ce mardi après-midi en CSE, sans obtenir de réponse claire.

Selon de premiers éléments, l'isérois ECM Technologies, un temps pressenti pour racheter Photowatt l'an dernier, pourrait également faire partie de ce nouveau projet, aux côtés de fonds de pension.

Une information non confirmée à ce stade par l'intéressé, ni par le groupe EDF Renouvelables, qui précise uniquement à La Tribune que l'énergéticien "recherche toujours l'ensemble des partenariats et solutions possibles pour pérenniser le projet de développement industriel de Photowatt".

Un désengagement dénoncé par les salariés

Si sur le terrain, la perspective d'une solidification de l'entreprise en faisant rentrer de nouveaux actionnaires semblerait, en elle-même, plutôt bien accueillie par une portion des salariés, la perspective d'un possible désengagement total d'EDF au sein du capital de la filiale fait cependant bondir.

Un tel retrait constituerait en effet une « grave erreur stratégique pour EDF, comme pour l'Etat », selon la CFE-CGC, qui rappelle que dans un contexte « ultra favorable » au développement de l'industrie solaire, « il est incompréhensible qu'EDF décide de se retirer totalement de l'actionnariat de Photowatt ».

Là encore, EDF Renouvelable ne souhaite pas confirmer l'information à ce stade.

Une absence de synergies avec le groupe EDF pointée

Mais à l'heure où la transition énergétique et les différents scénarios tablent désormais sur une montée en puissance de l'énergie photovoltaïque, associée à des plans de réindustrialisation en France et en Europe (dont le plus récent, REPowerEU, annoncé par Bruxelles, qui vise à réduire rapidement la dépendance à l'égard des combustibles fossiles russes et à accélérer la transition écologique), les salariés de Photowatt avancent, plus que jamais, l'intérêt stratégique à conserver une entreprise comme la leur en France, et notamment au sein du groupe EDF.

La CFE-CGC, l'un des trois syndicats présents chez Photowatt, estime que « malgré des investissements de la part d'EDF pour maintenir l'outil de production à l'état de l'art, EDF ne montre aucune volonté pour ramener l'entreprise sur le chemin de la rentabilité ».

Le syndicat brandit notamment en exemple le projet de la ferme solaire annoncée au sein de la centrale nucléaire de Creys-Malville, en Isère. Un exemple jugé emblématique, pour lequel « EDF a préféré utiliser des panneaux asiatiques, plutôt que ceux de sa filiale, Photowatt, située à 26 km de là, alors que nous avions remporté un appel d'offres pour un projet voisin, situé à Saint-Savin par un autre développeur », explique à La Tribune Emilie Brechbuhl, ingénieure et déléguée syndicale CFE-CGC.

Depuis 2019, le nombre de projets remportés par Photowatt auprès de sa maison-mère se serait ainsi tari drastiquement, affirment les représentants du personnel. Questionné à ce sujet, le groupe EDF Renouvelables justifie quant à lui ses choix par les critères présents au sein des appels d'offres de la CRE, ainsi que son engagement de consulter, à chaque reprise, sa filiale Photowatt, tout comme l'ensemble des acteurs du marché.

Et Barbara Bazer-Bachi, élue CGE-CGC du CSE, d'abonder : « Nous répondons aux appels d'offres, mais le critère principal est toujours en premier lieu celui du prix », rappelle-t-elle. « Le critère carbone ne pèse pas encore assez », abonde également à la commission Mines et Energie de la CGT, Cédric Thuderoz.

« EDF justifie sa position en disant qu'il n'est pas un industriel chargé de développer la filière photovoltaïque, mais il est important selon nous que l'Etat, à travers EDF, reste présent au capital d'un acteur comme Photowatt, afin de conserver une souveraineté sur des approvisionnements amenés à être critiques », reprend Barbara Bazer-Bachi.

La baisse des coûts de production en ligne de mire

D'autant plus que les signaux positifs envoyés par l'Europe pourraient désormais participer au rapatriement en France de la chaîne de production du solaire, et offrir les débouchés tant attendus, permettant en retour d'engager une baisse des coûts de production.

« Depuis le plan de transformation amorcé par EDF en 2018, nous avions déjà fait grimper la production de 50 à 100 mégawatts par an, alors que notre objectif affiché était d'aller jusqu'à 500 mégawatts. Le principal problème pour assurer la baisse des coûts demeure en effet toujours, pour la filière, de trouver des débouchés », ajoute Emilie Brechbuhl.

« Il existe pourtant une opportunité à saisir avec le plan REPowerEU présenté par la Commission européenne qui vise à installer des panneaux sur tous les toits en Europe (avec une obligation envisagée à compter de 2025 pour les bâtiments commerciaux et publics neuf puis de 2029 pour les nouveaux bâtiments résidentiels, ndlr). Cela va redonner une assurance, aux industriels, que la filière peut être rentable et donner accès à des aides, même si l'on attend encore les détails de sa mise en œuvre », abonde Barbara Bazer-Bachi.

Face à l'émergence de nouveaux projets de gigafactories, y compris dans le domaine du solaire désormais comme celui du voisin lyonnais Carbon, les syndicats souhaitent également que le virage vers la solarisation se fasse en partenariat avec les savoir-faire et les salariés du groupe, afin qu'ils puissent apporter leur pierre à l'édifice.

C'est également le sens des propos du représentant de la commission Mines et Energie de la CGT, Cédric Thuderoz, qui appelle à des synergies au sein de la filière solaire et silicium, à l'échelle régionale :

"Nous avons déjà des acteurs sur plusieurs éléments clés de la chaîne qui se trouvent dans la région comme Photowatt bien sûr, mais qui ne se parlent pas toujours. C'est par exemple le cas d'un acteur innovant à la Mure (Isère) qui développe le retraitement des panneaux, ainsi que l'industriel Ferropem qui produit du silicium, et dont des essais sur de nouveaux process industriels ont passé de premières tests de qualité. Si l'on réfléchissait à une production locale et bas carbone, cela pourrait changer la donne", estime-t-il.

De premières rencontres politiques à l'agenda

Photowatt avait de son côté déjà amorcé une forme de virage misant sur la différenciation de ses produits, et notamment sur le développement, en interne, d'un nouveau matériau (Crystal Advanced) qui a l'avantage de présenter un très faible bilan carbone et d'améliorer l'étape la plus énergivore qui se joue lors de la fusion du lingot.

Un produit qui pourrait se positionner comme un atout, en vue de répondre aux appels d'offres de la CRE, en lien avec le critère du coût carbone, qui doit faire son entrée dans la nouvelle programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) 2021-2026.

En l'attente, des représentants des salariés devaient rencontrer, cette semaine, les candidats des deux principales listes (union de gauche et majorité présidentielle) de leur circonscription afin de porter la question à l'ordre du jour sur la scène nationale.

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Commentaires 6
à écrit le 04/06/2022 à 13:00
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Scandaleux! EDF a choisi des panneaux chinois. Totale contradiction avec les déclaration gouvernementales sur la relocalisation. Que fait le ministre de l'économie? Où est la politique d'indépendance énergétique et la réindustrialisation? Quel est le...

à écrit le 02/06/2022 à 12:36
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Un prodigieux gâchis comme la France en a la capacité la plus haute. C'est comme pour les masques chirurgicaux, dans les médias le pouvoir public en place nous parle de souveraineté économico-industrielle. Mais lorsqu'il s'agit d'acheter , ce même p...

le 06/06/2022 à 7:11
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Ne vous inquiétez pas, toute cette clique d'incompétants va continuer son travail de dégradation de l'industrie française pendant les 5 années à venir....

à écrit le 01/06/2022 à 12:21
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La france vendu à la découpe cela continu…

à écrit le 01/06/2022 à 10:05
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Macron a une haine pour les entreprises publiques de service public. C'est un ultralibéral Thatchérien et Reaganien. C'est d'ailleurs ce qui le fera sombrer comme les USA et l'Europe.

le 01/06/2022 à 12:06
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Une entreprise du service public qui produit des panneaux photovoltaïques dans un environnement ultra-compétitif? Elle n'a aucun avenir face à des concurrents plus dynamiques et si ce n'était pas la concurrence déloyale des asiatiques il y aurait des...

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