Thales Angénieux : "La réorganisation du groupe Thales n'impactera pas nos sous-traitants"

Créée par Pierre Angénieux en 1932, autour de zooms pour le cinéma et la télévision, Thales Angénieux a développé, depuis son rachat en 1993 par le géant français une activité défense qui représente aujourd'hui les 4/5 de son chiffre d'affaires (65,8 millions d'euros en 2016). Si l'entreprise est aujourd'hui de nouveau en phase de croissance, elle a dû faire face en 2015 à un creux d'activité. Jean-Max Pratx, nommé directeur général en juin dernier, dévoile la réorganisation déjà à l'oeuvre, et qui devrait se poursuivre avec la fusion prochaine de Thales Angénieux avec d'autres filiales du groupe.

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(Crédits : DR)

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Acteurs de l'économie - La Tribune. Vous avez succédé récemment à Pierre Andurand. Dans quelle situation économique se trouve aujourd'hui Thales Angénieux ?

Jean-Max Pratx. L'entreprise est rentable (elle affiche 65,8 millions d'euros de revenus en 2016 pour un résultat net de 2,89 millions d'euros, NDLR ) et en croissance puisque le chiffre d'affaires va progresser significativement sur les trois ans à venir. Pour 2017, nous avons déjà enregistré une prise de commandes record. Cette progression est essentiellement portée par l'activité défense avec la commercialisation de jumelles de vision nocturne. Aujourd'hui le segment de la défense représente 80% de notre chiffre d'affaires alors que le cinéma pesait 40 % il y a encore 5 ans.

Quels sont les facteurs qui expliquent l'explosion de votre activité défense ?

Jusqu'ici les jumelles de vision nocturne n'étaient pas distribuées à tous les soldats, mais uniquement aux chefs et aux forces spéciales. Aujourd'hui, et c'est lié à la nature des conflits en cours, la plupart des soldats bénéficie de cet équipement. Nous avons remporté ces derniers mois des marchés importants, notamment pour équiper l'armée allemande avec plus de 3 000 jumelles connectées, ou encore pour la Norvège.

Comment se gère, pour une entreprise comme la vôtre, la concurrence entre les armées ?

La Direction Générale des Armées (DGA) nous soutient dans le développement de nouveaux produits. Cela nous permet de produire d'excellentes références et de remporter de nombreux marchés à l'étranger. L'effet de levier est important. Les ventes à l'export sont évidemment toutes expressément contrôlées par la DGA.

Lire aussi : Jean-Luc Logel (cluster Eden) Défense : "L'absence de standard européen pénalise la compétitivité"

Thales Angénieux a lancé, il y a quelques jours, la première grappe d'entreprises rhônalpine du nouveau programme du GIFAS (Groupement des Industriels Français de l'Aéronautique) destiné à faire monter en gamme les sous-traitants ? Pourquoi cette implication?

Nous sous-traitons 70 % de notre production défense, en particulier à des PME de la région. Il est vital pour nous d'avoir des fournisseurs efficaces. Ce programme permet d'améliorer la performance industrielle des PME et d'améliorer les modes de fonctionnement entre nous. Au-delà du programme du GIFAS, nous allons plus loin dans notre relation avec les sous-traitants en développant des programmes de R&D avec certains d'entre eux.

Des innovations sont-elles également à prévoir aussi dans ce domaine ?

Oui, bien sûr ! Des jumelles connectées par exemple ou des casques pour les fantassins dérivés de ceux des pilotes du Rafale. Thales a développé également des drones. Ces derniers peuvent aller voir un peu plus loin, sur le champ de bataille, ce qu'il se passe et transmettre l'image dans le casque du soldat sur le terrain.

L'autre activité de Thales Angénieux - le pôle cinéma - est historiquement liée au groupe. Est-elle aujourd'hui plus rentable que celle de la défense ?

Non, elle n'est pas supérieure, mais il s'agit d'une activité très importante, car elle est historique d'une part, - elle a fait la renommée d'Angénieux - et d'autre part, elle a de larges passerelles avec les activités défense. Par exemple, nous produisons l'optique du casque du pilote du Rafale. La fabrication de ces lentilles très complexes utilise une technologie issue du cinéma. Il est donc essentiel de maintenir ici ce savoir-faire très pointu.

Cette activité semble cependant stagner. Pourquoi ? Avez-vous raté - contrairement au secteur de la défense - un virage technologique ?

Nous observons que le marché est assez dynamique du côté de l'Asie, mais atone en Europe et aux Etats-Unis car les clients attendent les caméras nouvelle génération. Il faut bien comprendre que les optiques représentent de lourds investissements pour nos clients. Ce sont des produits très haut de gamme qui durent 20 ans alors que le boitier électronique de la caméra est changé tous les cinq ans.

Avez-vous suffisamment investi dans l'activité cinéma ?

Nous avons présenté, début septembre, un nouveau zoom très performant adaptable sur les nouvelles caméras grand capteur, avec des arrières interchangeables. L'innovation est importante (plusieurs millions d'euros d'investissement), elle a fait le buzz au dernier salon d'Amsterdam en septembre.

En début d'année, nous avons aussi investi pour lancer une nouvelle série de zooms milieu de gamme. Nous ne proposions jusqu'ici que du haut de gamme alors que toutes les productions ne nécessitent pas forcément ce niveau d'excellence. Notre offre était insuffisante, l'idée étant de ne pas abandonner ce milieu de gamme à nos concurrents Japonais.

Dans les années 2010, nous avions investi également dans les optiques pour la télévision 3D. Nous savons aujourd'hui que c'était une erreur, cette voie n'a pas abouti.

Avec ces efforts, nous espérons une croissance de 20 % du chiffre d'affaires de cette branche d'ici à trois ans. Globalement, nous visons une centaine de millions d'euros de revenus d'ici 5 ans, c'est-à-dire une croissance de 5 à 10 % par an.

Dans quel climat social se réalise cette force croissance ? Est-il bon ? Quel dialogue avez-vous trouvé avec les représentants du personnel ?

Le climat social est plutôt bon !

L'an dernier, une baisse d'activité significative a pourtant entraîné une réorganisation de l'entreprise et une certaine tension sociale...(Le nombre de départs n'est pas communiqué officiellement. 75 personnes sont concernées par la réorganisation selon des sources syndicales, NDLR)

Nous avons effectivement connu un trou d'air, car les clients du cinéma ont reporté des commandes de zooms pour attendre les caméras nouvelle génération. Il a donc fallu gérer le sureffectif. Nous avons mené un plan de gestion anticipée de l'emploi en favorisant les départs anticipés à la retraite, mais il n'y a eu aucun licenciement sec.

Pour absorber une partie de cette baisse d'activité, nous avons rapatrié ici une ligne de production de jumelles infrarouges implantée sur une usine Thales en région parisienne. Une vingtaine de nos salariés est allée se former sur place fin 2016. Ils ont ensuite formé à leur tour d'autres équipes sur le site. Le transfert de compétences a été parfaitement mené puisque dès le mois de juin, nous avons obtenu des résultats de production à Saint-Héand similaires à ceux de l'usine d'origine.

Il a fallu d'autant plus adapter votre effectif que vous sortiez d'une période de fort recrutement...

Effectivement, entre 2012 et 2015, le marché du cinéma performait. Une vingtaine de personnes avait été recrutée : des polisseurs, des mécaniciens... Quand le marché a marqué le pas, cela a accentué le problème de sureffectif, mais globalement, ces savoir-faire ont été reconvertis, notamment sur les nouvelles jumelles infrarouges. Cette période de creux est derrière nous et nous recrutons à nouveau.

Recruterez-vous notamment dans l'activité défense, alors que vous avez un objectif de croissance élevé sur ce segment ?

Les effectifs restent stables, car sur les activités de défense, il s'agit essentiellement de conception et de bureau d'études. Une part importante de cette production est sous-traitée, notamment à des entreprises locales, contrairement au business du cinéma qui demande une fabrication très haut de gamme, et faite maison.

Certains syndicats mettent en avant des carences dans la gestion prévisionnelle de l'emploi chez Thales Angénieux. Comptez-vous mettre le sujet sur la table ?

Nous allons effectivement lancer des démarches pour s'améliorer. Un groupe de travail va être constitué sur le sujet. Je reconnais que pour certains salariés de l'activité cinéma, la transition a pu être brutale sur la nouvelle ligne de jumelles. Nous devons mieux préparer nos salariés aux évolutions de métiers.

Autre sujet d'inquiétude aux yeux des syndicats, Thales mène actuellement un plan de réorganisation de ses filiales. Qu'est ce que cela va changer pour Thales Angénieux ?

Il s'agit d'une opération administrative. Thales Angénieux va être fusionnée, en fin d'année, avec d'autres entités de la même division pour simplifier les flux financiers, humains, etc. Aujourd'hui, les échanges se font avec des bons de commande. A l'avenir, il ne s'agira plus que de flux d'informations internes. Cette division de 6 000 personnes réalise essentiellement des activités de défense. La marque Angénieux sera évidemment conservée puisque c'est une pépite du groupe ! Saint-Héand restera le centre de compétence des optiques pour Thales.

Les sous-traitants locaux doivent-ils s'inquiéter de cette réorganisation ?

Non, je ne pense pas. Cette fusion va au contraire mener à un renforcement de nos activités. Les sous-traitants spécialisés dans l'optique n'ont pas d'inquiétude à avoir. Sur les pièces plus standards, la direction des achats cherchait déjà au niveau national et international les solutions les plus compétitives.

En termes de gouvernance, demeurez-vous directeur du site ?

Je resterai directeur des opérations de l'activité optronique France, et continuerai à ce titre à suivre de près le site de Saint-Héand, mais je n'aurai plus le titre de directeur général de Thales Angénieux !

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