Changement climatique : comment les viticulteurs s'adaptent en Auvergne Rhône-Alpes ?

Épisodes de gel, sécheresse, vendanges précoces, perte de rendement... Les viticulteurs subissent de plus en plus durement le changement climatique. Alors que la filière viticole a présenté une stratégie nationale, fin août dernier, en Auvergne Rhône-Alpes, les vignerons de la 4e région viticole de France recherchent et expérimentent depuis longtemps déjà des solutions sur plusieurs temporalités, aux côtés des institutions. Explications.

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L'épisode de gel exceptionnel du printemps fait partie des variations climatiques auxquelles les viticulteurs du Rhône vont devoir s'adapter. Leur mission : accompagner sur le matériel, la réduction des intrants et la technique : tout cela sans dénaturer le vignoble.
L'épisode de gel exceptionnel du printemps fait partie des variations climatiques auxquelles les viticulteurs du Rhône vont devoir s'adapter. Leur mission : accompagner sur le matériel, la réduction des intrants et la technique : tout cela sans dénaturer le vignoble. (Crédits : DR Zoé Favre d'Anne)

Le 26 août, la filière viticole a présenté sa stratégie de lutte nationale contre les effets du changement climatique au ministre de l'agriculture et de l'alimentation, Julien Denormandie. Les variations qu'impliquent les modifications du climat mettent à mal la filière, à travers tout le pays.

Les viticulteurs payent en effet encore aujourd'hui les conséquences d'épisodes climatiques catastrophiques pour leurs productions, comme la sécheresse de 2019, ou encore, la gelée noire du printemps de cette année.

Les conséquences sont désormais visibles : les stades phénologiques évoluent d'années en années, et la date des vendanges avec. C'est le cas par exemple dans les Côtes-du-Rhône, où les vendanges ont été avancées de 15 jours, en l'espace de 26 ans.

La teneur en sucres et en acidité du raisin évolue elle aussi, les profils aromatiques et polyphénoliques se modifient, allant même jusqu'à impacter, dans certaines régions, les rendements, fragilisant ainsi les exploitations.

La feuille de route nationale a donc choisi de se décliner en sept priorités : améliorer la connaissance des zones viticoles, agir sur les conditions de production, favoriser un matériel végétal adapté, agir sur les pratiques œnologiques, l'évolution des marchés et garantie de production, recherche, développement, transfert, formation et contribuer à l'atténuation du changement climatique...

"La vigne est un bon marqueur du réchauffement climatique"

Dans le Rhône, les vignerons locaux n'ont pas attendu ce document et s'organisent déjà avec (ou contre) le réchauffement climatique : "Depuis les deux dernières décennies, on parle de plus en plus de changement climatique et la vigne en est un bon marqueur, c'est une plante pérenne dont on peut suivre les dates", explique Bertrand Chatelet, président du centre de recherche viti-vinicole Sicarex Beaujolais. Cette structure de recherche et développement a été créée il y a 50 ans, dans le giron de l'interprofessionnelle Beaujolais.

A savoir que la région compte dix vignobles (Vallée du Rhône, Beaujolais, vins de Savoie, Coteaux du Lyonnais, vins du Bugey, vins du Diois, Côte Roannaise, Côtes du Forez, Côtes d'Auvergne, vins de Saint-Pourçain) et une quarantaine d' AOP viticoles, le tout réparti sur 50.000 hectares de vignes.

Il existe ainsi 9.000 déclarants de récolte et 5.000 exploitations professionnelles en Auvergne Rhône-Alpes, qui génèrent un chiffre d'affaires d'environ 600 millions d'euros. De quoi en faire la quatrième région productrice de France.

Une adaptation à plusieurs vitesses

Au rayon des solutions, se pose tout d'abord le travail du vignoble, en lui-même :

"Par exemple, sur mon exploitation, on essaie de s'adapter au travail du sol ou bien de changer les horaires de traitement et des vendanges", explique Sandrine Roussin, responsable de la commission viticulture à la FRSEA (Fédération Régionale des Syndicats d'Exploitants Agricoles).

"Jusqu'à maintenant, un bon vigneron pouvait considérer qu'il n'y avait pas d'herbes sur ses terres, mais cette idée est désormais de moins en moins partagée." Les mariages de végétaux permettrairent en effet au contraire de faire tenir le sol et de préserver la biodiversité et l'humidité.

L'adaptation du vignoble passe aussi par l'architecture de la de la vigne en elle même et sa taille : certains enlèvent les feuilles, pour faire de l'ombre, d'autres en retirent pour réduire la photosynthèse et la teneur en sucre du raisin. Certains vignerons auralpins expérimentent notamment des ombrières naturelles, ou utilisent les filets anti-grêle comme moyen d'ombrage.

Mais ce ne sont pas les seuls outils, puisqu'un travail est également mené, en amont, sur le choix des cépages eux-mêmes, rassemblant à la fois les acteurs de la recherche à ceux du terrain, jusqu'aux organismes de contrôle. L'enjeu est délicat, car il s'agit de sélectionner des plants qui résisteront aussi bien au gel qu'à la sécheresse, tout en restant les plus proches possible des cépages historiques du terroir et de leur appellation.

"La variété est un paramètre à prendre en compte. Dans les cépages Gamay par exemple, certains se révèlent moins adaptés que d'autres. On aura par exemple tendance à sélectionner des Gamay qui font moins de sucres et préservent l'acidité, parce qu'avec le réchauffement climatique, le sucre augmente [et l'alcool avec] tandis que l'acidité baisse", illustre Bertrand Chatelet.

L'arrivée de cépages plus au Sud

Une réflexion qui va désormais jusqu'à amener en phase de tests de nouveaux cépages, habituellement implantés plus au sud, et qui s'avèrent mieux adaptés à la sécheresse et à la chaleur... mais aussi à la précocité des vendanges.

Car une sélection de Gamay plus tardifs peut par exemple permettre aux vignerons de "jouer" sur l'acidité et le sucre, et de compenser ainsi l'avancement de la date des récoltes.

"Mais il faut prendre garde car tous les paramètres ne s'accumulent pas à la même vitesse dans un raisin : ainsi, si l'on vendange trop tôt, on n'aura pas certains éléments comme les tanins et les pigments."

Le processus demeure long : "il faut quasiment six ans pour faire agréer un plant", affirme Sandrine Roussin, avant de constater amèrement : "je pense qu'on a déjà du retard sur la question du réchauffement climatique."

Une fois le plant agréé, il faut aussi le commander, puis le planter -voire arracher les anciens plants également-, ce qui demande donc une certaine anticipation dans le calendrier de plantation d'un vignoble. L'implantation de cépages résistants et le renouvellement du vignoble ne peuvent donc pas répondre à l'urgence, et ne constitueront qu'une solution de "long terme".

Adaptation de la vinification, désalcoolisation...

Dans ce combat, l'adaptation de la vinification se pose donc comme "un temps intermédiaire" permettant de corriger les aléas provoqués par le réchauffement climatique.

"On essaie par exemple de préserver l'acidité, notamment dans le blanc, en faisant un apport exogène, même si le but de l'expérimentation, c'est ensuite de pouvoir s'en affranchir", détaille le président de Sicarex Beaujolais. Si le raisin était trop sucré, il est possible aussi de travailler sur la désalcoolisation.

Tout cela en essayant de ne pas aggraver les causes mêmes du réchauffement climatique : "Si une technique est intéressante, mais plombe le bilan carbone, on aura des réticences", déclare Bertrand Chatelet.

La problématique de la gestion de l'eau est elle aussi devenue un incontournable dans ce contexte. Pour l'heure, les viticulteurs utilisent des techniques pour retenir l'eau et éviter l'irrigation (ombrières, canopées...), mais jusqu'à quand ?

Sandrine Roussin travaille par exemple dans le Sud d'Auvergne Rhône-Alpes et ne se fait pas d'illusions : "Nous n'irriguons pas pour le moment, mais certains terroirs vont être amenés à le faire d'ici à cinq ans..." Ce qui rejoint donc la question du partage de l'eau qui devra par la suite être réalisée avec les autres cultures.

Une feuille de route régionale

Au milieu des acteurs de la filière, la Région est elle aussi devenue une force motrice sur la question de l'agriculture.

Le Comité Vin, qui se pose comme l'instance de centralisation régionale des acteurs du vin (organismes de défenses et de gestion, enseignement, chambres d'agricultures, interpros, coopératives, pépiniéristes..) en est une bonne illustration : existant depuis quinze ans, il est co-construit à l'échelle régionale et se charge de faire vivre le plan régional de la filière viticole.

"Tout le métier est à repenser différemment avec le changement climatique. On essaie d'accompagner sur le matériel, la réduction des intrants et la technique : tout cela, sans dénaturer le vignoble. Le travail des sols a commencé au cours des dix dernières années, nous continuons désormais en mettant l'accent sur la conduite des vignes, les cépages les plus adaptés en fonction des terroirs", affirme Ludovic Walbaum, co-président du Comité Vin.

Un travail est par exemple mené au niveau des appellations, pour réorganiser les cépages et faire évoluer le cahier des charges de AOP, notamment en permettant de planter plus haut dans certaines zones, par exemple.

Un plan régional pour la filière, doté de 3,4 millions d'euros, avait été instauré sur la période 2018-2021, afin d'accompagner le développement économique, l'aide à l'investissement matériel, l'œnotourisme et la notoriété du vignoble régional. Il devrait être suivi d'ici peu par un nouveau plan 2022-2027 est désormais attendu et devrait s'inscrire "dans la continuité", tout en mettant désormais l'accent sur le réchauffement climatique et ses conséquences.

Un sujet d'autant plus brûlant que le patrimoine se réduit déjà faute de repreneurs, ses terrains abandonnés devenant des jachères. Conséquence directe, selon l'Agreste (l'antenne de la statistique du Ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation : En Auvergne Rhône-Alpes, "le nombre d'exploitations cultivant de la vigne a chuté de moitié entre 2000 et 2010. La surface en vignes régresse plus fortement (-30 %) en 40 ans) que la surface agricole utile (SAU) régionale", qui réduisait déjà elle-même de -13 %.

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