Bruno Lacroix : l’héritier

C’est un homme à poigne, qui oublie parfois ses gants de velours. Le Pdg d’Aldès et président du Conseil Economique et Social Régional est respecté pour ses engagements au service de la cité, sa réussite entrepreneuriale exemplaire, mais aussi pour ce qu’il représente : une « bonne » famille lyonnaise.

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©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)

L'homme est riche. Et pas seulement financièrement. Il a aussi su faire de sa vie une perpétuelle découverte, amplifiée par l'appétit de rencontres, une volonté de travailler sur soi comme pour mieux faire travailler les autres. Et l'envie de professer humainement, intellectuellement, spirituellement.

Un homme ne mouvement

Bruno Lacroix est un homme en marche, un marathonien tenace qui depuis quarante ans se consacre à son entreprise, Aldès, propulsée de petite PME d'emboutissage en 1967 à la place de leader européen dans le secteur de la ventilation mécanique. C'est aujourd'hui 1 200 salariés, un chiffre d'affaire de 200 millions d'euros, qu'il compte porter à 300 millions en 2011, « peut-être même un peu plus tôt » avance-t-il. L'idée est issue de presque rien, une grille d'aération fabriquée à partir de l'emboutissage. « Je me suis intéressé à ce produit annexe, et j'ai eu honte en constatant que ces grilles rouillaient ». Il modifie sa composition. Et, parce que le hasard fait aussi le business, intervient concomitamment une nouvelle réglementation sur l'aération des logements. « Un nouveau marché naissait, alors j'ai travaillé à l'élaboration de produits correspondant aux impératifs de la ventilation mécanique des logements, rendue obligatoire en 1969 ». Face à deux sociétés scandinaves qui distribuaient déjà ce type de produit en France, Bruno Lacroix indique qu'il a du « faire sa place ». Salon du bâtiment, visite auprès des architectes, il réussit à convaincre de la qualité de son produit. Qui rencontre aussitôt le succès. Ainsi entre 1970 et 1974, il « embauche à tour de bras pour faire face à la demande ». Avec une courbe financière aux allures de start-up, sur cette même période la société décuple son chiffre d'affaires. Mais un an plus tard, conséquence du premier choc pétrolier, l'usine connaît de « grosses secousses » et le début de la « purge », comme le métaphorise Bruno Lacroix. « Je me suis souvenu alors qu'en chinois « crise » signifie opportunité. On a conservé les bons collaborateurs et nous nous sommes regroupés pour mieux rebondir ». Entre « nettoyage » et « dégraissage », jusqu'en 1979, la crise sociale dans l'entreprise est omniprésente. « J'ai souffert, concède l'entrepreneur. Dramatiquement ». Du haut de son mètre quatre-vingt dix, qui le fait se tenir légèrement voûté, il raconte l'histoire de son entreprise comme s'il résumait un roman d'aventure. « Gérer la crise », « repousser les Suédois », « adopter une nouvelle stratégie », « élargir le marché ». Trente ans sans perdre le cap.

Pudeur

C'est l'action, en permanence, pour celui qui semble cependant serein, loin de céder à la panique en dépit des moments de grande tension. Avec pudeur, il évoque sa famille qu'il a peu vue, à peine le dimanche matin au plus fort de la tempête. Une chemise discrètement brodée de ses initiales sous son costume large, et des yeux qui prennent la forme de deux traits lorsqu'il sourit ou se concentre. Carré, extrêmement rigoureux, il parle comme d'autres rédigent une dissertation, en organisant ses idées et déroulant un argumentaire : le concept d'abord, son application ensuite, avantages, inconvénients et conclusion. S'il a omis un détail, un chiffre, il sait immédiatement le trouver parmi les nombreux dossiers bleus rangés consciencieusement. Sa société, qu'il a sans doute aimée comme une seconde famille, le capitaine Lacroix en tient la barre et en fixe l'horizon pourne pas perdre de vue les objectifs. Celui qui dit n'avoir pas aimé les études secondaires s'est réalisé en entrant à l'Ecole supérieur de commerce de Paris en 1962. Et après trois années passées à Paris, loin de Lyon sa ville qui ne lui a guère manqué tant il a pris plaisir à écumer expositions, musées et théâtres, le voilà major de sa promotion. Il a 22 ans. Le 3 juillet 1965, quelques jours après la remise des diplômes, il épouse Anne Decharme et « l'installe » à Lyon dans l'appartement de la place Bellecour. Quarante années et trois enfants plus tard, ils y demeurent. Fils et petit-fils d'entrepreneur lyonnais - un statut qui compte entre Rhône et Saône -, il a choisi pour successeur à la Aldès son troisième fils, Stanislas, 36 ans. Presque comme lui-même avait été distingué par son père, Bernard. Une décision par défaut à l'époque, sans véritable enthousiasme. « Je sortais de l'ESCP, j'avais acquis un savoir managérial, financier, des connaissances en marketing qui allaient au-delà des besoins de cette société. Intégrer l'Atelier Lyonnais d'Emboutissage n'était pas une perspective très excitante ! ». Pourtant, précise-t-il, « j'ai adoré travailler aux côtés de mon père, il m'a laissé une grande autonomie et une vraie liberté de manœuvre. Il m'a aussi beaucoup appris, notamment à écouter les salariés ». Entre hommage et nostalgie, la photographie en noir et blanc du père est disposée derrière son bureau, près du pêle-mêle où se pressent ses petits-enfants. Sa propre enfance ne fut pas choyée. « L'éducation était très stricte ; à 7 ans, j'étais en pension, et ne rentrais que pour les vacances ». La discipline sévère de ces années lui a « formé et déformé le caractère. J'ai appris à encaisser, et l'autonomie. Le défaut d'une telle éducation, c'est que cela ne rend pas causant sur ses sentiments ! ».

Conviction

C'est ce qu'indique aussi celui qui ne veut pas être désigné comme un « ami », mais qui s'y apparente, avec plus de vingt années de parcours croisés : Jean Vanoye, premier vice-président CFDT au Conseil Economique et Social présidé par Bruno Lacroix. « Dans la culture lyonnaise, explique le syndicaliste, cette composante de la pudeur est prégnante. Si Bruno Lacroix emploie des termes comme « purge », « nettoyage », « lessivage », à propos du licenciement de ses salariés, c'est à mon sens que la brutalité du langage permet de faire sortir des sentiments vécus douloureusement ». Pas d'ambiguïté cependant entre des deux-là : « Bruno Lacroix est autant patron que je suis syndicaliste ». Et Jean Vanoye de préciser qu'il est même à ses yeux un patron « lyonnais, ce qui implique d'être un vrai décideur, doté de l'autorité qui lui est liée. Il aime diriger les hommes. Pour lui, une entreprise c'est d'abord construire avec des hommes sur un territoire. On ne passe pas par hasard de 60 à 1 200 salariés ». Une absence de hasard que Jean-Paul Mauduy, président de la CRCI, assimile à l'intégrité et la probité de l'intéressé : « Il est l'un des hommes les plus intellectuellement honnêtes ». Successeur de son père, Bruno Lacroix, acharné de travail, récuse pourtant le terme d'héritier. « J'ai créé un autre métier, construis une autre entreprise. L'Atelier lyonnais d'Emboutissage n'a rien de commun avec Aldès quarante ans plus tard ». Régis Pelen, fondateur des magasins diététiques La Vie Claire, son prédécesseur à la tête du GIL, l'ancien Medef lyonnais, considère que Bruno Lacroix fait partie de ces « chefs d'entreprise qui sont d'abord des développeurs qui savent recevoir petit et donner grand ». Si Bruno Lacroix se revendique héritier, c'est plutôt de l'engagement pour la cité dont ont fait preuve ses ancêtres. Un grand-père président de la Chambre de Commerce de Lyon, un père président de la Chambre de Métallurgie, ces trois générations se transmettent la flamme des convictions. Convictions tournées vers la lutte contre l'exclusion pour Bruno Lacroix. Il se souvient encore de cette entreprise lyonnaise qui après le second choc pétrolier de 1976 a licencié 500 de ses 700 salariés, lorsque les machines à commandes numériques ont remplacé les hommes. « Je ne pouvais pas rester indifférent, j'ai pensé qu'on devait former ce personne licencié à un nouveau métier, en l'occurrence faire fonctionner les machines ».

Rude affrontement

Alors président du GIL-Medef, il met au point un outil de réinsertion par l'emploi pour les exclus, baptisé « Mode d'emploi », toujours opérationnel. Comme parent, il constate aussi l'insuffisance de l'Education Nationale sur l'orientation professionnelle. Il constitue alors un groupe de travail qui élabore un logiciel interactif d'aide à l'orientation et crée la Fondation « Jeunesse Avenir Entreprise ». A fil des années, il es amené à occuper davantage de responsabilités, jusqu'à celles de présidents du Medef Rhône-Alpes et de la commission formation au siège du Medef. Après neuf ans entre Paris et Lyon à réfléchir sur la formation professionnelle, il décide de se consacrer de nouveau à sa ville, et rentre « par la petite porte » au Conseil Economique et Social (CESR) en 2001. Elu à la présidence trois ans plus tard, il s'attaque à rendre plus efficace ce think-tank régional. Efficace, mais pas forcément conforme à l'esprit de cette institution, selon Gérard Clément, élu FO au CESR. Celui qui fut le rival de Bruno Lacroix à la présidence et qu'il juge « respectable et respecté », estime que le mode de gouvernance déployé est justement celui d'une entreprise, pas d'une assemblée d'organisations. « Le CESR, ce n'est pas des individus qui s'expriment en leur nom, mais des représentants d'organisations. Ce qui s'y décide ne doit pas être le reflet des sentiments des individus ». Bruno Bouvier, élu CGT rappelle que cette élection fut l'occasion d'une « bagarre » interne, car « depuis sa naissance, le CESR n'est préside que par un élu du patronat. Or deux autres collèges siègent, qui souhaitent aussi avoir leur place ». L'affrontement fut rude, au point qu'un accord fut signé entre Bruno Lacroix et la CFDT : cette dernière récupérait la vice-présidence à condition de voter pour le représentant des entreprises… Cette campagne fut en tous cas l'occasion d'adopter, selon Bruno Bouvier, « un fonctionnement plus ouvert et plus démocratique ».

« Parce qu'il faut en être à Lyon »

« J'ai besoin de faire travailler mon cerveau en permanence. Je dois le nourrir, et ne passe pas une journée sans lire mes quatre quotidiens, et notamment les articles de fond » déclare cet amateur de musique classique qui a fondé, avec l'ancien Pdg de Gindre-Duchavany, Denis Gindre, le Club Condorcet - un cercle de chefs d'entreprises, qui se réunit régulièrement pour dresser un état des lieux de la situation économique, et faire des propositions dans les rapports ensuite diffusés dans les instances économiques et politiques. Il est également membre du Cercle de l'Union, « parce qu'il faut en être à Lyon ! » plaisante-t-il. Mondain ? Sans doute, mais comment ne pas l'être dans sa position de « fils de bonne famille » ? Récemment porté au grade de Commandeur dans l'Ordre National du Mérite, l'homme possède un certain ego, sans ostentation celui d'un homme fier de ce qu'il a bâti. Ainsi parmi la pléiade de photographies qui inondent un mur de son vaste bureau, son portrait, d'une taille raisonnable, juste posé sur l'étagère et croqué au crayon. Et puis celle, immense dans le couloir, où on le voit… de dos. « Le souvenir d'une initiative du propriétaire de l'Embarcadère », explique-t-il. L'Embarcadère, lieu de réception des grandes entreprises de Lyon, que ne fréquentent assurément pas ceux qui constituent plus d'un tiers de la masse salariale d'Aldès : pour la plupart des ouvriers métallurgistes qui travaillent dans les conditions propres à l'industrie lourde, physiquement éprouvantes. Dans le local syndical du siège, à Vénissieux, en ce mois de juillet frileux, les représentants FO esquivent les questions et font même acte d'allégeance à leur Pdg. « Pour mieux conduire certaines actions en justice », prétend d'un air faussement mystérieux le représentant Michel Pothier. Le même au téléphone quelques heures plus tôt fustigeait pourtant « un homme à poigne, qui affiche en public un grand charisme mais qui en réalité fait régner sa propre loi ».

Dernière roue du carrosse

De leur côté, les représentants de la CFDT YacoubiLaziz et AbboulfatahElabi constatent depuis le décès du père une considération des ouvriers en recul, une attention anémiée. « Bruno Lacroix s'est métamorphosé à la disparition de son père. Lorsqu'il a pris définitivement les rênes, il est devenu plus dur. Précédemment, il était un homme de dialogue, il connaissait ses salariés, souhaitait ses vœux, traversait les ateliers pour saluer. On regrette le Bruno Lacroix d'avant ». Les deux hommes stigmatisent également une politique salariale « a minima ». « Selon le barème de la convention de la métallurgie, Aldès figure à l'avant-dernière place sur l'échelle des salaires en Rhône-Alpes », assurent-ils. A leurs yeux, la raison tient en un mot : le clan. « Cette entreprise, c'est d'abor la propriété d'une famille qui souhaite continuer de prospérer, quand nous, ouvriers, percevons un niveau de rémunération et d'intéressement qui nous situe à la dernière roue du carrosse », affirme AbboulfatahElabi.
Un sentiment que la soirée organisée en 2006, destinée à « remotiver et à impulser une nouvelle dynamique » parmi le personnel, a exacerbé chez les détracteurs du Pdg. Les autres ont été séduits, si l'on en juge les messages anonymes et mails adressés les jours suivants. La grand-messe réunit 600 personnes à Eurexpo. Tous en tablier, rassemblés par petits groupes pour effectuer des travaux pratiques : des feuilles de papier bleu, un bloc en polystyrène, des ciseaux. D'autres disposaient du même outillage en blanc, d'autres encore en vert. Chacun devait recouvrir son bloc de feuille et en fin de soirée, derrière un immense rideau, est apparu le logo d'Aldès, « construit » par les salariés. « L'identité visuelle est née ce soir là, et chacun y a contribué », rappelle avec fierté celui qui en fut le metteur en scène. Le Pdg en profita pour présenter son plan baptisé « Objectif 2011 ». Horizon : les 300 millions d'euros de chiffre d'affaires. Dont il est certain qu'il mettra toute son énergie et son autorité à l'atteindre. Un an avant sa retraite.

 

Son ambition pour le Conseil Economique et Social

Président de la commission des affaires économiques en 2001 et président du Conseil en 2004, Bruno Lacroix a souhaité commencer par modifier la gouvernance avant d'initier d'autres pistes de réforme. Selon son vice-président Jean Vanoye, « il a créé une nouvelle architecture, un meilleur équilibre entre les trois collèges (associatifs, patronat et syndicats) et a surtout attribué une véritable fonction au vice-président, sans craindre un saupoudrage des pouvoirs ». Conséquence, la vie interne au CESR ressemble désormais davantage à une tribune de débat qu'à un centre de tri des idées. Bruno Lacroix souhait désormais travailler avec les conseils de développement, les intercommunalités. Aussi trouver un meilleur vecteur de communication vers l'extérieur, afin de faire connaitre la valeur de cette instance régionale. « Nous devons êtres bons, percutants, proposer de bonnes suggestions », lance-t-il. « Les politiques disposent d'un temps limité. C'est à nous de leur servir de terreau de réflexion, évidemment hors du champ du budget, mais davantage sur la vie quotidienne. Nous pouvons par exemple avoir une réflexion sur al manière d'améliorer les transmissions et successions d'entreprises, trouver de nouveau intérêts aux pôles de compétitivité, suggérer des aménagements pour le schéma régional enseignement supérieur/ Région, etc… ». Candidat à sa succession en novembre, il dispose alors d'un mandat de trois ans pour rendre le CESR encore plus entreprenant, et convaincre les sceptiques de son utilité.

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Commentaires 2
à écrit le 20/06/2016 à 10:58
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C mon grand père

le 23/11/2017 à 16:33
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J'ai bien connu Bernard et Bruno Lacroix il y a 45 ans. Il étaient très sympathiques et très simples. Bernard était très humain. Bruno se comportait comme un copain. Il amenait parfois son fils. Il n'en avait qu'un à l'époque. Il commençait à prend...

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